"Voix de son maître" contre la pub "suppôt du capital" : petite histoire politique de la redevance

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"Voix de son maître" contre la pub "suppôt du capital" : petite histoire politique de la redevance

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Un couple devant la télévision à Evry, dans l'Essonne, le 15 août 1986.
Un couple devant la télévision à Evry, dans l'Essonne, le 15 août 1986.
© Getty - Chip HIRES/Gamma-Rapho

Pour 139 euros par an, les Français financent directement le gros du budget des médias publics. Depuis un siècle, ce lien à l'Etat fait planer l'ombre d'une servilité alors que les médias privés dépendent directement des intérêts privés.

Le dialogue qui court par médias interposés depuis fin mars entre ministres du même gouvernement encapsule en quelques phrases un siècle de polémiques autour de la contribution à l’audiovisuel public. Cette taxe, apparue en 1933 et qu’on appelle encore couramment “redevance”, finance à 88% France Télévisions, et presque intégralement Radio France et ses 7 chaînes (France Culture, France Info, France Inter, France Bleu, FIP, France Musique et Mouv’). Gérald Darmanin, ministre des Comptes publics, affirme avoir proposé à Emmanuel Macron de la supprimer. A quoi Franck Riester, ministre de la Culture, répond qu'il faut "un financement fort pour un service public fort et indépendant”.

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L’idée de Gérald Darmanin, appuyée par un sondage publié dans Le Journal du Dimanche le 7 avril, ne vient pas de nulle part : elle rebondit sur le ras-le-bol fiscal en partie exprimé à travers le mouvement des “gilets jaunes”, nombreux à s’être mobilisés contre un système fiscal jugé inégalitaire. L’impopularité de cette redevance est ancienne. Elle tient, entre autres, à sa spécificité : c'est une des très rares taxes affectées directement à un motif, sans passer par l’entonnoir du budget global de l’Etat. Quand ils s’affranchissent du montant forfaitaire de 139 euros par foyer fiscal, les contribuables financent directement les chaînes de l’audiovisuel public, et aussi en partie le cinéma français. Cette spécificité explique comment des retours de la Cour des comptes sur la gestion du service public audiovisuel ont parfois pu trouver un écho amplifié chez les gens qui, contrairement à d’autres services publics comme les hôpitaux, les écoles, la gendarmerie ou la CAF, perçoivent très concrètement ce qu’elles leur doivent : 139 euros chaque année.

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Les téléspectateurs frustrés sont-ils pour autant des contribuables mécontents parce qu’ils estiment ne pas en avoir pour leur argent ? Voire comme des actionnaires déçus des médias publics ? Pas sûr : entre 1999 et 2001, un chercheur a passé à la moulinette un total de 995 messages reçus chaque mois de janvier par le médiateur de France 2, par mail ou par la Poste. Or Vincent Goulet a découvert qu’ils étaient à peine une douzaine à avoir mis en avant le fait qu’ils payaient leur redevance, même s’ils sont nombreux à invoquer “les valeurs du service public”.

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Si les sondés du JDD sont 85% à plébisciter une suppression de la redevance (mais seulement 45% à réclamer le retour de la taxe carbone) alors que les Suisses (qui payent trois fois plus cher) ont refusé la suppression par référendum en 2018 et que que les Britanniques, les Allemands ou les Danois payent eux aussi une taxe plus élevée, c’est aussi parce que, dès son origine, l’histoire de la redevance fut heurtée… et très partisane.

Bien avant les “gilets jaunes”, l’universalité de cette taxe est décriée depuis plusieurs décennies : riches ou pauvres, tout le monde paye la même somme, chaque année, au même moment que la taxe d’habitation. Et la ristourne dont bénéficiaient un temps les propriétaires d’une télé en noir et blanc a disparu. Parce que tout le monde paye pareil, l’impôt pour l’audiovisuel apparaît injuste. Mais aussi parce que les contrôles de l’administration fiscale se révèlent plus opiniâtres que pour les infractions à l’ISF, l’impôt de solidarité sur la fortune. C’est Alexis Spire, sociologue spécialiste de notre rapport à la fiscalité, qui l’a montré au terme d’une enquête de terrain de quatre ans dans deux centres des impôts dans le Nord et en région parisienne

Tandis que les services de la redevance audiovisuelle se rendent régulièrement sur place pour vérifier la véracité des déclarations de ceux qui disent ne pas avoir de télévision, les contrôleurs de l’ISF renoncent la plupart du temps à se déplacer, considérant les éventuels redressements comme trop faibles par rapport au temps passé à les établir. Dans un cas, la pratique du contrôle revêt une dimension morale (“remettre les gens dans le droit chemin”) ; dans l’autre, le renoncement se justifie au nom de la rentabilité : lorsqu’il s’agit de contribuables aisés, le contrôle n’est engagé que si les sommes exigées sont plus élevées que le coût induit pour l’administration.

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Aujourd’hui, l’impopularité de la redevance doit beaucoup à ce sentiment d’inégalité devant l’impôt. Mais souvent, il se double aussi de relents anti-fonction publique. Une vieille lune qui n’a pas grand chose à voir avec la réalité des statuts puisque les chaînes de télévision ou de radio publique sont en fait des entreprises à mission de service public, si bien que les salariés de Radio France ou de France Télévisions ne sont pas fonctionnaires. N’empêche : les médias publics sont aussi critiqués parce que, financés par l’argent public, ils sont suspects de collusion avec le pouvoir. Et ce, depuis pas loin d’un siècle.

Si on dit aujourd’hui “radio publique” pour parler d’un média comme France Culture, on a longtemps dit “radio d’Etat” - et le terme n’était évidemment pas neutre. Et depuis sa création, en 1933, la redevance incarne, dans le débat public, une fracture entre deux visions de l’indépendance des médias : 

  • l’une privilégie une indépendance vis-à-vis du pouvoir politique
  • l’autre vis-à-vis des intérêts économiques

Car le débat sur la redevance en cache un autre : celui de la publicité. Ce sont les deux nerfs de la guerre, et deux outils radicalement opposés pour financer l’antenne. En 1933, la télévision n’existe pas encore et il s’agit seulement de contribuer à ce qu’on appelle encore “la radiodiffusion”. Le média est encore jeune, mais il est en pleine explosion : de 1,9 millions de postes de radio en 1935, les Français passent en deux ans à 4 millions de postes en 1937… alors qu’on n’en est pas encore au transistor, dont l’invention date seulement de 1948 !

Quand naît la redevance, l’objectif est de faire le ménage sur les ondes publiques, alors que sur ces petites stations qui essaiment peu à peu à Paris comme en région, on entend régulièrement des “réclames”. Sur le papier, la pub à la radio publique est pourtant interdite depuis les années 1920 mais, dans les faits, la réalité est beaucoup plus floue et les ministres qui font souvent des passages éphémères au gouvernement sous la IIIe République se succèdent à une cadence trop rapide pour faire vraiment respecter l’interdiction. En région comme à Paris, il n’est pas rare que des émetteurs de plus en plus nombreux vantent tel ou tel industriel, au gré des relations avec le patronat local. Jusqu’à Georges Mandel. 

La redevance a moins d’un an quand cet ancien journaliste, qui a croisé Clémenceau dans la presse, est nommé au ministère des PTT, en charge de la radio. C’est Mandel qui acte pour de bon l’interdiction sur les ondes publiques de la publicité, dont la chercheuse Cécile Méadel parle comme d’une “ressource un peu honteuse” entre les deux guerres dans sa thèse de 1992 (sous la direction de Jean-Noël Jeanneney, producteur de l'émission d'histoire Concordance des temps sur France Culture).

Redevance et monopole vs "avilissement" et "vulgarité"

Depuis le milieu des années 20, ils sont nombreux, en effet, à défendre l’idée d’un monopole public sur la radio pour lutter contre ce que les archives nous décrivent comme “avilissement”, “vulgarité”. Dans ce camp des “monopolistes”, on défend au contraire “un instrument d’éducation des masses” et un certain Marcel Pellenc, responsable de la radio au ministère des Postes pendant plus de dix ans, écrivait déjà, en 1925 :

Les ressources ne peuvent provenir de la publicité car elle est la mort de la radio-téléphonie (et, lorsqu’elle existe, elle) est l’objet de transactions les plus immorales.

L’année où Pellenc écrit ceci, Radio Luxembourg vient de naître, et l’ancêtre de RTL diffuse de la publicité. Dix ans plus tard, en 1935, le marché publicitaire se consolide, et Marcel Bleustein-Blanchet, futur géant de la publicité, rachète Radio LL pour la rebaptiser “Radio Cité” et monte en parallèle une régie pub spécifiquement dédiée aux ondes, qui fait vite de l’ombre aux régies de la presse papier.

Face à ces poussées d’un marché en pleine éclosion, Georges Mandel dénonce explicitement la pub à l’antenne dans les communiqués qu’il envoie à la presse, et crée un Conseil supérieur de la radio, dont la mission est de veiller à “la qualité” des programmes. Les historiennes Élisabeth Cazenave, Caroline Ulmann-Mauriat estiment qu’avec la création de la redevance, l’année 1933 et ses suivantes datent explicitement un contrôle renforcé de l’Etat sur la radio en France.  Pour financer une offre qui va en s’étoffant (9 heures de diffusion en moyenne par jour en 1933, contre 7 heures en 1930 et seulement 2 heures en 1927), Mandel privilégie la redevance... mais à condition de contrôler le contenu.

Arrivé aux PTT seulement au mois de novembre 1934, il n’est pas encore aux manettes le 6 février, lorsque les ligues d’extrême-droite, anti-parlementaires,  marchent dans Paris, et que la manifestation tourne à l’émeute. Une trentaine de morts, plus de 2000 blessés et les balles qui pleuvent sur la place de la Concorde, mais à l’antenne de Radio Paris, Cécile Méadel rappelle qu’on diffusait le soir-même un opéra, tout juste entrecoupé, à l’entracte et une fois le rideau retombé, d’un bref point d’actualité qui édulcore la violence de l’affrontement, et sa portée. Une commission d’enquête parlementaire, dépêchée tant l’opinion est choquée, montrera l’intervention explicite du ministère pour minimiser l’événement.

Dans les jours qui suivront le 6 février 1934, la radio d’Etat est vertement critiquée : la redevance implique-t-elle le doigt sur la couture de l’exécutif ? Durant le maroquin de Mandel, certaines chroniques jugées plus sensibles, politiques par exemple, seront placées directement sous sa tutelle, trois ans avant qu'Edouard Daladier ne fasse des ondes publiques un usage intensif pour communiquer autour des accords de Munich. Les années 30 ne sont pas seulement celles de l’émergence d’un média de masse : c’est aussi à ce moment-là que la radio publique devient un outil pour le pouvoir en place, à l’instar de Gaston Doumergue qui adapte son style oral pour intervenir régulièrement à l’antenne, ou de Maurice Thorez qui tutoie l’auditeur : “Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, paysan, artisan…”

Alors qu’on critique de plus en plus la servilité des “médias d’Etat”, une partie des auditeurs deviennent des habitués des médias privés, financés par la publicité et les grands industriels. Mais une poignée d’autres, très actifs quoique moins nombreux, s’organisent pour agir de l’intérieur : des associations se structurent pour regrouper des auditeurs. Ou plus précisément : des contribuables qui s’acquittent de leur redevance, et qui entendent avoir voix au chapitre à ce titre.

Le "speaker rouge"

En 1935 ont ainsi lieu les “élections radiophoniques” destinées à faire élire des représentants de ces associations d’auditeurs-contribuables, qui siègent dans des conseils de gestion ou de programmation. Ces contribuables auditeurs restent minoritaires : un tiers seulement des délégués peuvent être nommés par eux, et d’ailleurs, le gouvernement introduira petit à petit des  réformes lui permettant de passer outre les votes des auditeurs.

Malgré tout, ces auditeurs-là ne se vivent pas moins comme un contre-pouvoir, au titre de la redevance qu’ils payent. En 1935, ces élections sont encore un peu confidentielles : alors qu’on compte 1,8 millions de postes en France, seulement 200 000 foyers s’inscrivent sur les listes électorales. Et pour 30,5% des auditeurs qui déclarent avoir un poste de radio à Marseille qui participent, ils ne sont que 4,8 % à Paris. Mais deux ans plus tard, les mêmes élections ne passent pas inaperçues. Elles se révèlent même éminemment politisées, et sur fond de redevance, ce sont deux France qui s’affrontent, structurées autour de deux associations concurrentes que décrivent Élisabeth Cazenave et Caroline Ulmann-Mauriat dans l’ouvrage Presse, radio et télévision en France de 1631 à nos jours :

  • d’un côté, les partisans du Front populaire, derrière l’association “Radio liberté”. Avec par Paul Langevin comme président, Léon Blum en vice-président, l’association est soutenue par la CGT, la Ligue des droits de l’homme, la SFIO, le parti radical et le parti communiste. Ensemble, ces militants de la gauche et du rationalisme défendent la radio comme “instrument d’éducation, d’information et de recréation”, assument de confier la chronique d’éducation ouvrière” à la CGT et de faire la promotion du Front populaire à l’antenne par plusieurs figures de proue du Front populaire, comme Pierre Brossolette ... bientôt rebaptisé “le speaker rouge” par la presse de droite, critique  
  • de l’autre, l’association “Radio Famille”, soutenue par l’église catholique, la Fédération protestante, et aussi les ligues et la presse d’extrême-droite. Eux défendent “joie sereine”, “aimable distraction” et “paroles de concorde et de paix, verbe ailé planant au dessus des tristes passions humaines” face à ce qu’ils nomment “propagande".
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Cette proximité immédiate au pouvoir en place est-elle le péché originel des médias publics ? En 1937, c’est “Radio Famille” qui gagne les élections radiophoniques partout sauf à Toulouse, en capitalisant sur la critique du pouvoir et de ses leviers radiophoniques. Après la seconde guerre mondiale, quand la redevance inclura la télévision à partir de 1949, l’idée de chaînes à la solde du pouvoir n’aura pas complètement disparu. En 1980, la taxe ne concernera plus les postes de radio mais seulement la télévision, qui, en trente ans, a cristallisé peu à peu le gros des débats sur la redevance… toujours dans un affrontement au modèle publicitaire.

1986, TF1 vendue à Francis Bouygues

En 1986, la droite est au pouvoir depuis à peine quelques semaines qu’elle privatise la première chaîne, qui devient TF1 et passe dans le giron de Francis Bouygues, un industriel prépondérant en France depuis 1952. A l’époque, le socialiste Jack Lang s’étrangle, et dans les archives radiophoniques on l’entend dénoncer la liquidation d’un “bien public inaliénable”. Mais ce n’est que le début d’une éclosion de chaînes privées en France, entièrement financées par la publicité. 

Face à cette nouvelle offre, l’Etat défend, par ses ministres de la Culture successifs, “une offre de qualité”, “un service public fort et indépendant” - même si depuis 1951 et jusqu’à Nicolas Sarkozy en 2009, les chaînes télés s’ouvrent peu à peu à la publicité. Justement les mots de Franck Riester ces derniers jours ? C’était déjà les mots de Catherine Trautmann sur France inter en 1997 : cette année-là, les recettes de la pub dépassaient pour la première fois le montant de la redevance, et la ministre de Lionel Jospin annonçait une augmentation pour le contribuable, afin de rétablir l’équilibre. 

Pendant longtemps, les débat parlementaires porteront la trace d’un rapport plutôt partisan à la redevance, avec la gauche qui tend plutôt à défendre une redevance stable, voire en hausse, et la droite qui passe pour plus favorable aux chaînes privées. Mais en 1998, deux députés RPR et PS proposent ensemble de supprimer la redevance audiovisuelle. Le 17 novembre 1998, le socialiste des deux, Dominique Baert, explique sur France Inter s’inscrire dans “un souci de justice sociale et d’efficacité administrative”... et propose de réintégrer la taxe à l’impôt sur le revenu, indexé sur… les revenus.