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Volker Schlöndorff : “C’est aussi un soulagement de voir le système mondial stoppé d’un coup"

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Une installation artistique faisant partie de l'exposition « Balcons, vie, art, pandémie et proximité » présentée à Berlin, le 12 avril 2020.
Une installation artistique faisant partie de l'exposition « Balcons, vie, art, pandémie et proximité » présentée à Berlin, le 12 avril 2020.
© AFP - John MacDougall

Coronavirus, une conversation mondiale. Depuis Berlin, le réalisateur allemand Volker Schlöndorff, qui a longtemps vécu en France, s’interroge sur la gestion de la crise sanitaire dans son pays et sur les conséquences de cette expérience inédite. Économie, politique, solidarité européenne... : le monde sera-t-il le même qu'avant ?

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en   ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

Aujourd’hui, le cinéaste Volker Schlöndorff se demande quelles leçons tireront les peuples et les gouvernants européens de cette crise sanitaire.

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Les autorités allemandes ont pris des mesures moins draconiennes que les autorités françaises mais elles sont selon moi encore exagérées. Ceux qui nous gouvernent ont trop privilégié les conséquences sanitaires par rapport aux conséquences économiques de la crise. Je pense que cela s’explique par leur peur d’avoir des comptes à rendre sur les politiques de santé de ces dernières années. 

Mais des voix de plus en plus nombreuses en Allemagne remettent en question les mesures de distanciation sociale et pensent qu’il suffirait de protéger les populations qui risquent de développer une forme grave du Covid-19. 

Je trouve admirable et très étonnant que le peuple français, connu pour son côté rebelle, accepte dans sa très grande majorité le confinement. Nous sommes aujourd’hui tous en attente. Personnellement, je ne sous-estime pas du tout la misère que la crise apporte à beaucoup de personnes mais, dans mon fort intérieur, c’est aussi un soulagement de voir le système mondial stoppé d’un coup, comme si la situation nous permettait d’appuyer sur pause et de réfléchir. C’est une expérience passionnante et inédite. Qui aurait pu imaginer qu’un jour il partagerait la même expérience que des milliards d’autres êtres humains ? 

Je suis très curieux du résultat de cette expérimentation géante car je pense que le monde ne sera plus le même qu’avant. 

Plus qu’un changement existentiel, je vois davantage un changement au niveau de nos systèmes politiques et économiques et des priorités qui ont été dessinées jusqu’à présent. Les orientations qui ont été prises, comme celle de la mondialisation, vont être examinées et vécues d’une autre manière désormais. A l’issue de la crise, est-ce que nous voudrons rattraper le temps perdu en nous précipitant à nouveau dans les aéroports pour courir tout le globe ou au contraire prendrons-nous conscience que nous pouvons très bien vivre sans aller à l’autre bout du monde ? Est-ce que la mort de nombreuses petites et moyennes entreprises redistribuera les cartes en faveur des grands groupes mondiaux ou va-t-on assister à l’assainissement de notre économie ? 

Pour le moment ce qui est formidable, c’est que l’humanité réagisse de façon tellement raisonnable. Il n’y a pas eu de pillages de magasins, d’émeutes, tout ce qui accompagne d’habitude les grandes crises. 

Mais il est encore bien difficile de prévoir l’après et nous n’avons pas fini d’analyser les conséquences de cette crise.

Concernant la question des solidarités européennes et nationales, le verre est à ce stade plus qu’à moitié vide. Que ce soit au niveau européen, au niveau des relations franco-allemandes, et même - si on regarde le cas de l’État fédéral allemand - au niveau des Länder. La Bavière et la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, les deux Länder les plus peuplés, procèdent de manière radicalement différente face à la crise du coronavirus. Les Bavarois sont enfermés chez eux - un peu comme en France -, alors qu’en Westphalie les gens sont libres de se déplacer. Le Land du Brandebourg a quant à lui interdit aux Berlinois de rejoindre leur résidence secondaire car ils pourraient être porteurs de germes. C’est un réflexe à la fois de jalousie et de xénophobie car la ville de Berlin est encore considérée comme l’ouest au sein de l’ancienne république socialiste. 

La méfiance des habitants de la campagne envers les habitants des villes qui existait du temps de l’Allemagne de l’Est est revenue alors que nous pensions que ces vieilles lunes correspondaient à une époque révolue. 

Ces décisions ont été prises par des sous-préfets, elles ne répondaient nullement à une demande des institutions sanitaires. Cela prouve que nos pires instincts ressortent quand nous avons peur. 

Si déjà entre voisins de la même région, il n’y a ni cohésion ni solidarité, comment est-ce que cela pourrait fonctionner à l’échelle des nations ? 

Mais j’espère néanmoins que, pour une fois, les choses s’organiseront au niveau européen. Les hommes politiques pensent plus loin que les peuples qui sont naturellement plus égoïstes. Les dirigeants européens sont conscients qu’il faut faire preuve de solidarité maintenant car ensuite il sera bien difficile de renouer nos liens et de trouver des points communs lorsqu’il s’agira de s’entendre sur des questions de moindre importance. C’est pour cette raison que j’ai signé une tribune dans l’hebdomadaire Die Zeit appelant la Commission européenne à créer un fonds corona pour aider les États membres [tribune publiée également dans Le Monde le 02/04/2020]. Les deux pays les plus touchés par la crise sanitaire sont l’Italie et l’Espagne - deux pays que les Allemands apprécient beaucoup comme lieux de vacances - mais les Allemands ne sont toujours pas prêts, pour la majorité, à participer à l’endettement de ces pays. Néanmoins, je crois que grâce aux nombreuses prises de position d’intellectuels et d’économistes sur le sujet, l’opinion est en train de changer. L’Allemagne est un pays d’exportations, c’est donc dans notre intérêt que les dettes soient mutualisées si nous voulons continuer à vendre nos produits à nos voisins. 

D’une façon ou d’une autre, je pense que les « coronabonds » seront créés et qu’après une longue hésitation la solidarité fonctionnera et dépendra principalement du couple franco-allemand. L’Allemagne et la France doivent jouer le rôle de moteur, entrainer les uns et freiner les autres et j’ai l’impression que pour une fois le tandem peut fonctionner. 

Volker Schöndorff a notamment réalisé les films Le Tambour (Palme d'or à Cannes en 1979), La servante écarlate (1990), Le Roi des Aulnes (1996), Le Neuvième jour (2004), Ulzhan (2008), Diplomatie (2014) et Retour à Montauk (2017). 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat »

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.