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Volontarisme, multilatéralisme, Europe : le monde vu par Emmanuel Macron

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Emmanuel Macron arrive au sommet extraordinaire de l'Otan à Bruxelles le 24 mars 2022.
Emmanuel Macron arrive au sommet extraordinaire de l'Otan à Bruxelles le 24 mars 2022.
© AFP - Kenzo Tribouillard

Depuis son arrivée à l’Élysée, Emmanuel Macron a multiplié les initiatives ambitieuses. Sans se décourager et généralement sans parvenir à faire bouger les lignes. S’il entame un nouveau quinquennat, optera-t-il pour une politique étrangère plus réaliste ?

Le soleil brille en ce 23 juin 2021, quand l’imposante Mercedes de la Commission européenne s’arrête silencieusement devant la terrasse de l’Élysée, côté jardin. Accueillie par Emmanuel Macron au pied des marches, Ursula von der Leyen en veste framboise et pantalon noir – une tenue que l’on dirait inspirée par Angela Merkel – tient à la main une grande chemise cartonnée aux couleurs de l’Europe. À l’intérieur, un chèque de plus de 39,4 milliards d’euros.

Le document est évidemment symbolique. Il représente la part qui revient à la France, dans le plan de relance européen de 750 milliards qu’Emmanuel Macron est parvenu à faire adopter aux Vingt-sept. Le président français a surtout réussi, contre toute attente, à convaincre l’Allemagne de la nécessité d’une mutualisation des dettes au niveau européen. Du jamais vu. Et un succès personnel pour le chef de l’État, qui sourit en félicitant la présidente de la Commission européenne pour son français impeccable.

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Il est vrai que le président a eu peu de satisfactions en politique internationale en cinq ans de mandat. L’Europe nouvelle qu’il appelait de ses vœux dans le discours de la Sorbonne à l’automne 2017 reste à l’état de projet. Ses multiples tentatives de dialogue avec Vladimir Poutine n’ont pas empêché la guerre en Ukraine. Les relations d’après-Brexit avec Boris Johnson sont très tendues. Sa tentative de séduction de Donald Trump a tourné au bras de fer, avant que Joe Biden torpille secrètement l’accord conclu entre la France et l’Australie pour la vente de sous-marins.

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine à Versailles, lors d'une visite du président russe en mai 2017.
Emmanuel Macron et Vladimir Poutine à Versailles, lors d'une visite du président russe en mai 2017.
© AFP - Stéphane de Sakutin

L’armée française est contrainte de se retirer du Mali où la junte pro-russe entretient avec les islamistes des relations ambigües. Les initiatives de l’Élysée en Libye et au Liban ont viré au fiasco. Paris, comme les autres grandes capitales, a échoué à relancer l’accord sur le nucléaire avec l’Iran où des centaines de centrifugeuses tournent à plein régime. Et l’Algérie poursuit ses anathèmes contre la France, qui espérait naïvement que la repentance pour la colonisation, sous couvert de transparence historique, lui vaudrait l’indulgence d’Abdelmadjid Tebboune.

Un volontarisme souvent déçu

Ce qui frappe dans la politique étrangère d’Emmanuel Macron, c’est à la fois son ambition et le vaste périmètre qu’elle entend englober. Motif de satisfaction pour les uns, qui y voient la volonté de maintenir le rayonnement de la France, et agacement de l’opposition, qui dénonce les coups de menton de la diplomatie française sur des terrains où elle n’a aucune chance d’aboutir.

L’impatience du jeune président, sa volonté d’avancer, à tout le moins de « tenter le coup », n’ont généralement rien donné. Les relations internationales sont affaire de longue haleine. Quoiqu’il en soit, on ne peut pas lui reprocher d’être resté inactif ou indifférent. Au cours des cinq dernières années, Emmanuel Macron s’est transformé en une forme d’Avalokiteshvara, cette figure bouddhique aux mille bras qui regarde le monde avec compassion. Le président français omniprésent s’est parfois lancé dans des entreprises diplomatiques audacieuses, où il n’avait que des coups à prendre. Peut-on le lui reprocher ?

Dans l’action diplomatique d’Emmanuel Macron depuis 2017, il faut distinguer ce qui concerne les intérêts immédiats ou à long terme de la France. Et ce qui relève de la médiation sur des sujets lointains où seule une vision morale du monde incitait à intervenir, quand la realpolitik aurait conduit à la retenue.

Une ambition européenne mise à mal

Dans la première catégorie figure naturellement l’Europe. Sujet majeur de l’actuel président qui a très tôt affiché la feuille de route résolument européenne de son quinquennat. D’abord avec le fameux discours de la Sorbonne, prononcé le 26 septembre 2017 et qui ambitionnait de refonder l’Europe. L’Allemagne, concentrée sur ses élections législatives, avait alors accueilli avec indifférence, voire scepticisme, l’appel d’Emmanuel Macron à assurer à l’Union européenne une vraie souveraineté, cette indépendance stratégique qui fait tellement défaut aujourd’hui. Le Covid-19 puis la guerre en Ukraine ont donné raison au président français sur les enjeux.

Le renforcement du prétendu couple franco-allemand (expression raillée outre-Rhin) comme moteur d’une Europe qu’il juge indispensable est beaucoup plus discuté. Comme ses prédécesseurs François Hollande et Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron peine à admettre le caractère asymétrique de la relation entre les deux pays. La dette française atteint aujourd’hui 113 % du PIB quand celle de l’Allemagne tourne autour de 70 %. Le taux de chômage en France s’élève à plus du double de celui constaté chez nos voisins allemands. La « start-up nation » voulue par Emmanuel Macron, et qui produit surtout des autoentrepreneurs aux revenus faibles, ne rivalise toujours pas avec une économie allemande portée depuis des décennies par son Mittelstand, modèle d’entreprises familiales exportatrices, réparties sur l’ensemble du territoire.

Avec Angela Merkel hier comme avec Olaf Scholz aujourd’hui, le président français considère que le salut de la France passe par une proximité toujours plus grande avec l’Allemagne, quitte à en oublier que les deux pays sont autant alliés que concurrents.

Des initiatives sans effet au Liban et en Syrie

Si la grandeur de la France est d’intervenir sur des terrains où ses intérêts ne sont pas en cause, la politique d’Emmanuel Macron porte cette ambition. À ses risques et périls. Les déplacements d’Emmanuel Macron au Liban le 6 août 2020, au lendemain de l’explosion qui a ravagé une partie de la ville, et le 1er septembre suivant, en offrent une illustration parfaite.

Emmanuel Macron dans les décombres du port de Beyrouth, le 6 août 2020.
Emmanuel Macron dans les décombres du port de Beyrouth, le 6 août 2020.
© AFP - Thibault Camus

L’histoire commune des deux nations au début du vingtième siècle peut certes justifier cette sollicitude. Le président français a parlé clair aux dirigeants de la caste politico-communautaire qui continuent de siphonner sans vergogne les dernières ressources d’un pays épuisé. Sans autre résultat in fine que les sempiternelles accusations d’ingérence contre la France, malgré l’accueil enthousiaste au début d’une partie de la population.

L’appui de Paris à la mise en place d’un processus démocratique en Libye n’a pas connu plus de succès. Co-présidé par la France, la Libye, l’Allemagne, I’Italie et les Nations unies, le sommet qui se tient le 12 novembre 2021 à la Maison de la Chimie est censé ouvrir la voie à des élections le 24 décembre de la même année. Lors de la conférence de presse finale, Emmanuel Macron se montre volontaire et confiant. Cinq mois plus tard les Libyens attendent toujours de pouvoir voter, aucun scrutin n’est plus à l’ordre du jour.

Une vision du monde subtile et théorique

Dimanche 25 août 2019. Face à la mer, la grande salle du Casino municipal de Biarritz où travaillent des centaines de journalistes qui couvrent le sommet du G7 dans une ville en état de siège – sécurité oblige – bruit soudain d’une rumeur, bientôt confirmée par une alerte de l’AFP. Un Airbus de la République islamique d’Iran s’est posé à l’aéroport de Biarritz Pays Basque.

Que vient faire un officiel iranien à proximité de ce club très fermé des plus grands pays industrialisés de la planète ? Des dirigeants réunis entre l’hôtel du Palais, où Emmanuel Macron a convié Donald Trump à un déjeuner sur le pouce, et le Casino Bellevue. Rapidement, la venue du ministre iranien des Affaires étrangères est confirmée. Une illustration de la méthode Macron.

En invitant à Biarritz Mohammad Javad Zarif, après en avoir quand même prévenu les participants au G7 dont le numéro un américain, le président français n’a pas seulement voulu faire un coup. Il espère obtenir une désescalade de la tension qui règne entre Washington et Téhéran, après la dénonciation par les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien conclu en 2015. Bien entendu, Zarif ne rencontrera pas Trump. Le dialogue qui se tiendra à la mairie de Biarritz, juste en face, se limitera à des échanges entre le ministre iranien et son homologue français, auquel s’est joint Bruno Le Maire venu en voisin. Emmanuel Macron assume cette initiative, sans mandat du G7, qui marque les esprits et focalise l’attention sur le dossier iranien. Là encore, il n’en sortira rien.

La conquête d’une nouvelle zone d’influence

L’une des politiques auxquelles le président sortant tient le plus en matière d’action extérieure est aussi la plus méconnue. Elle porte sur l’Indopacifique. Ce terme souvent ignoré désigne un immense périmètre, des côtes est de l’Afrique jusqu’à la Polynésie et au Japon, en passant par l’Inde, l’Australie, l’Indonésie et la Chine. La présence de la France dans cette zone, où stationnent 7 000 de ses militaires, a suscité chez Emmanuel Macron une réflexion politique de long terme sur la nécessité de créer un réseau d’alliances pour asseoir l’influence française dans cette partie du monde.

La vente de sous-marins français à l’Australie était l’une composantes de cette stratégie, validée en mai 2018 lors de la visite à Sydney du président Macron. Ce projet a volé en éclats à la suite d’une intrigue ourdie par les Australiens, les Etats-Uniens et les Britanniques. La révélation de leur accord baptisé « AUKUS » et torpillant de fait le contrat franco-australien a provoqué en France un séisme médiatique. Paris, depuis, se cherche d’autres alliées dans la région.

Que ferait Emmanuel Macron d’un nouveau quinquennat ?

Avec la guerre en Ukraine, Vladimir Poutine n’a pas seulement renversé les équilibres géopolitiques en Europe et au-delà. Il a chamboulé la stratégie de dialogue avec la Russie voulue par Emmanuel Macron dès son arrivée à l’Élysée. Les deux chefs d’État, qui, aujourd’hui encore, se parlent fréquemment (toujours à la demande du président français et sur le ton de deux adversaires), ont longtemps entretenu des relations beaucoup plus cordiales. Accueilli sous les ors du château de Versailles en mai 2017, le président russe a aussi eu les honneurs du rocher de Brégançon deux ans plus tard. Emmanuel Macron s’est, lui, rendu à Saint-Pétersbourg et Moscou. Avec un objectif immuable, maintenir le dialogue, y compris face aux atrocités russes en Ukraine.

S’il est réélu pour un nouveau mandat, l’actuel président français pourra-t-il tenir cette posture ? Tout dépendra évidemment de l’évolution de la guerre. Un conflit qui de facto donne raison à l’analyse d’Emmanuel Macron sur la nécessité d’une défense européenne, même si l’Alliance atlantique en est requinquée. Au cours d’un éventuel nouveau mandat, les fondamentaux de la politique étrangère de la France ne devraient guère changer. L’Europe comme boussole et le multilatéralisme comme méthode. Avec davantage de realpolitik ?