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Voyage trichrome en Russie prérévolutionnaire

Par
Serguei Mikhailovitch Procoudine-Gorsky, Sur le chemin des forges de Satka (été 1910)
Serguei Mikhailovitch Procoudine-Gorsky, Sur le chemin des forges de Satka (été 1910)
- Bibliothèque du Congrès, Washington - collection Procoudine-Gorsky

Elles sont carrées et sur leurs bords, on aperçoit distinctement les trois filtres colorés, témoins directs de la technique qui a permis à Procoudine-Gorsky de devenir l'un des pionniers de la photographie en couleurs.

Cet aventurier-photographe a parcouru les vastes contrées russes de 1909 à 1915, à la demande même du tsar Nicolas II. De ces pérégrinations, il a rapporté des milliers de clichés. Vieux aujourd'hui d'un siècle, vestiges et témoins de l'Histoire russe, ceux-ci semblent curieusement contemporains : comment ne pas penser à l'application Instagram, devant ce format et ces teintes presques saturées ? Alors que le musée Zadkine présente une centaine de ces prises de vue, nous vous proposons d'en découvrir un échantillon en compagnie de Véronique Koehler, commissaire de l'exposition, mais aussi de Jean Radvanyi, professeur de géographie de la Russie à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), grand connaisseur, pour les avoir longuement parcourues, des terres soviétiques.

Photographies de Procoudine-Gorsky prises lors de la descende de la Volga par l'aventurier en 1910
Photographies de Procoudine-Gorsky prises lors de la descende de la Volga par l'aventurier en 1910
© Radio France

Du chimiste au photographe-aventurier : Procoudine, l'un des pionniers de la trichromie

"Ces images sont restées dans des malles pendant un siècle car le projecteur n’était plus là. C’est par la magie du numérique qu’elles nous sont à nouveau accessibles", souligne Véronique Koehler, commissaire de l'exposition . Sur les milliers de clichés sur plaque de verre pris par Procoudine en Russie avant la révolution de 1917 (point de bascule du monde russe), cent sont exposés sur des vitrines lumineuses, parmi diverses sculptures de Zadkine.

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Car l'objectif de ce petit musée du 6ème arrondissement parisien consacré au sculpteur est de faire dialoguer les oeuvres de celui-ci avec les photographies de Procoudine-Gorsky, un chimiste issu de l'aristocratie et à qui l'on doit les premières prises de vue couleurs en Russie. Procoudine est en effet le défricheur d'une technique particulière : la trichromie. Véronique Koehler :

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A la fin du XIXème-début du XXème siècle, la question de la photographie couleur est encore abordée de façon expérimentale. Procoudine, qui est initialement chimiste, s'est formé à l'étranger, rencontrant notamment les Frères Lumière à Lyon et collaborant avec le savant allemand, Adolphe Miethe. C'est d'ailleurs la technique de trichromie mise au point par ce dernier au début du siècle qu'utilise Procoudine ; il en améliore la qualité de l'émulsion pour parfaire les couleurs, car celles des photographies de Miethe n'étaient pas exactes.

Projecteur du type de celui qu'utilisait Procoudine-Gorsky, Traité général des projections, Eugène Trutat
Projecteur du type de celui qu'utilisait Procoudine-Gorsky, Traité général des projections, Eugène Trutat

Leurs couleurs sont les couleurs d’aujourd’hui. C’est ce qui rend ces photographies contemporaines. C’est ce qui fait qu’on est pris de vertige quand on les regarde car quelle que soit notre approche, aujourd’hui, nous conjuguons toujours le passé en noir et blanc. Avec ces images, le passé bascule dans le champ du contemporain. Véronique Koeher

Un aventurier en mission pour le tsar

En 1905, Procoudine tient sa propre formule. Il commence à sillonner l’Empire sur ses deniers personnels (il dispose d'une fortune conséquente), tout en se livrant à des démonstrations. Le frère de Nicolas II assiste à l’une de ses projections. Conquis par le spectacle ("Ses photos sont à chaque fois de l’ordre de l’apparition ", affirme Véronique Koehler), il en parle au tsar qui est lui-même un grand amateur de photographie :

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A partir de là, le tsar en personne investit Procoudine de la mission de capturer de son objectif les multiples facettes géographiques et sociales de la Russie, en ce tout début de XXème siècle.

Dans l’image elle-même, on a comme des morceaux d’aplats de couleurs warholiens. En fait ce sont des personnes qui étaient dans le champ et sont devenues des petites taches de couleurs. Selon qu’elles bougent plus ou moins, on les devine, ou elles se révèlent comme des personnes dans leur activité. Véronique Koelher

La commissaire d'exposition rappelle que les conditions de voyage, au temps de Procoudine, étaient très différente : "Aujourd'hui, on s’imagine que de se transporter dans le Caucase ou au Turkestan prend quelques heures. Il suffit d’acheter un billet d’avion. A l’époque, c’est le train ! Avec tout l’attirail, ça relève de l’expédition. Cet homme est un aventurier."

L'une des photos figurant à l'entrée de l'exposition en atteste, qui représente Procoudine en bivouac avec ses deux fils et des hommes qui lui étaient adjoints par le ministère des Transports. Le photographe est chaussé de grandes bottes noires, "comme de sept lieues, pour mieux arpenter cette Russie qu’il a quadrillée au cordeau ".

Du coeur de la Russie blanche aux steppes de l'Asie centrale

En remontant le canal Mariinsky… A peine quelques semaines après leur première rencontre de 1909, le tsar envoie Procoudine en mission le long du canal Mariinsky, l’une des voies navigables les plus importantes de Russie puisque reliant les grands lacs du nord du pays à la mer Baltique.

Il s’agit de commémorer ce canal, dont la création remonte à 1810. Le photographe est chargé par le ministère des Transports de documenter tous les aménagements mis en place par les autorités tsaristes : nouvelles écluses, ponts à balanciers… Véronique Koehler :

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Cette image est exemplaire. L'intérêt réside dans le paradoxe. On pourrait penser que Procoudine appartient au passé de son époque face au constructivisme, à un Malevitch. A un siècle de distance, celui qui retourne la table n'est plus Malevitch, mais Procoudine-Gorsky .Véronique Koehler à propos de la photographie ci-contre

Musée Zadkine_La remontée du canal Mariinsky
Musée Zadkine_La remontée du canal Mariinsky

Jean Radvanyi témoigne de l'évolution du visage de la Russie aux abords des rives du Svir (fleuve reliant les lacs), de l'époque soviétique à nos jours :

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Différentes missions aux confins de l’Oural, près des rives de la Tchoussovaïa

Jean Radvanyi et Véronique Koehler
Jean Radvanyi et Véronique Koehler
© Radio France

L'Oural est une région que Procoudine chérit particulièrement ; il l'a découverte avant d’y être envoyé par le tsar puisqu’il dirigeait le conseil d’administration d’une association de hauts-fourneaux, fonderie et aciérie, fonction qu’il a occupée dès les années 1890. Le photographe était en effet marié à une fille Lavroff, dont le père était un représentant puissant de l’industrie de l’acier. Procoudine parcourt donc l’Oural dès 1907, d'abord par intérêt professionnel : les sous-sols de cette région regorgent de matières premières.

Véronique Koehler commente une photographie représentant des travailleuses des mines :

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Jean Radvanyi connait très bien cette région de l'Oural et se dit particulièrement "frappé " par les clichés qu'y a pris Procoudine… *[diaporama sonore] :

Des montagnes du Daghestan aux steppes de l'Asie centrale : une Russie plus inattendue

A l'époque où Procoudine s'y rend, la Russie du Sud (le Caucase et les steppes de l’Asie Centrale) est composée de régions annexées depuis une trentaine d'années seulement, et qui ont longtemps été le centre du monde islamique. Les diverses architectures entourées de faïence de cobalt bleu à Samarkand, Boukhara, et fixées sur plaque de verre par Procoudine, témoignent à elles seules de la mosaïque des cultures au sein de l'Empire [diaporama sonore] :

Le tsar Nicolas II a vu ces photographies à Saint-Pétersbourg, un soir de mai 1909, et les a trouvées fascinantes. Même si ces régions n’étaient pas pour eux terra incognita , selon Jean Radvanyi, car beaucoup d’officiers et d’administrateurs de Saint-Pétersbourg s'étaient rendus dans le Sud au moment des guerres du Caucase, entre 1830 et 1859 : "Ce n’est pas quelque chose d’éloigné dans leur imaginaire, au contraire, car le Caucase et l’Asie centrale sont des régions qui fonctionnent comme 'le Sud de l’empire', et qui renvoient aux richesses, paysages, cultures particulières qu’il y a. Ce n’est pas un hasard si Lermontov, Tolstoï… tous les grands écrivains russes ont écrit sur ce Sud ."

Ces clichés donnent l'occasion à l'enseignant de l'INALCO, d'expliquer ce qui reste de ces espaces de la Russie du sud, un siècle plus tard :

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