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Voyager, découvrir avec "Le Livre du Thé" une façon de voir le monde à l’intérieur d’une tasse de thé

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Cérémonie du thé - Kamakura - Japon
Cérémonie du thé - Kamakura - Japon
- Crédit : Xiehanxin

Culture Maison. Corinne Amar vous propose d’ouvrir un petit livre (Poche, 168 pages) et un grand classique, l’un des plus fameux de la littérature sur le thé, écrit en 1906.

Considérer le thé comme un art d’être au monde, l’incarnation symbolique d’une culture, une harmonie entre le dehors et le dedans, une invitation poétique à voir de la grandeur dans les menus faits du quotidien, tel fut le génie d’Okakura. Le Livre du thé, de Kakuzô Okakura est paru aux éditions Picquier en 1996, traduit par Corinne Atlan et Zéno Bianu (réédition 2017).

Un pionnier initiateur des idéaux de l’art asiatique

Kakuzô Okakura (1862-1913), est né à Yokohama, ville portuaire près de Tokyo. Fils de samouraï, initié dès l’enfance aux classiques chinois ainsi qu’à l'anglais et aux manières occidentales dans cette ville où transitaient les étrangers, il fut un lettré visionnaire. Amateur d’art, voyageur éclairé, installé aux Etats-Unis au début des années 1900, devenu conservateur du département de la Chine et du Japon au Musée de Boston, il était fin connaisseur de la culture asiatique (maîtrisant parfaitement le japonais et le chinois) autant que de l’Occident (il rédigea le Livre du thé en anglais). Convaincu de la valeur universelle de la voie du thé, il lui rendait hommage en un petit traité de l’art de vivre destiné à un public occidental. A contre-courant de l’évolution industrielle de son pays et de l’occidentalisation de ce dernier, il opposait un rituel traditionnel - employé au Japon dès le IXe siècle - qu’il déroulait en art de penser le monde : la cérémonie du thé. Un refuge puisé aux sources mêmes de la conception asiatique de la civilisation.

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A dire vrai ceux qui se révèlent incapables de sentir en eux-mêmes la petitesse des grandes choses ne sauraient reconnaître chez les autres la grandeur des petites choses . Okakura

Le cha-no-yu__, "terme qui désigne d’ordinaire la « cérémonie du thé » reste entouré d’une aura de mystère aux yeux du plus grand nombre. Pourtant, le principe en est simple : un petit nombre d’amis se réunissent et passent quelques heures à partager un repas et boire du thé, goûtant ainsi un bref répit au milieu d’une vie quotidienne trépidante. Les invités, après avoir traversé un petit jardin, pénètrent dans l’espace paisible et intime de la chambre de thé abritée de toute lumière vive. Dans l’alcôve d’honneur, un rouleau est suspendu, qu’orne le plus souvent une parole zen calligraphiée. Quelques fleurs sont sobrement disposées dans un vase".

L’univers de la chambre de thé évocatrice d'images poétiques et d'émotions, "oasis dans le désert morne de l’existence", est codifié dès la seconde moitié du XVe siècle avec les premières réunions autour du thé, et plus largement généralisé au XVIe siècle, après que le grand maître de thé, Sen no Rikyū (1522-1591), eut imposé son style à ces réunions.

L’abandon - un temps - des préoccupations matérielles, une esthétique organisée autour d'objets et d'un lieu choisis ; des ustensiles modestes et discrets, une fleur selon son goût avec une composition à l’esprit, une communion à l’écart des regards extérieurs, un mode de communication direct, "dans la saveur de l’instant", tel est l’enseignement de la voie du thé.

A maiko of Miyagawachou named Toshihana preparing tea
A maiko of Miyagawachou named Toshihana preparing tea
- Renfield Kuroda (Flickr-Wikimedia)

Si le thé peut apparaître pour certains comme une simple boisson chaude, il est ici l’occasion d’une réflexion philosophique ou spirituelle, une invitation à nous relier à un écho du monde, celui auquel, probablement, nous sommes étrangers lorsque nous ne prenons pas la peine de nous poser, happés par un quotidien qui ne dit plus véritablement la beauté de la vie.

Une manière de penser le monde

Pratique populaire chez les samouraïs, qui trouvaient dans la voie du thé un exercice de discipline et de calme accordé à leur mentalité guerrière, le thé gagna, au fil des siècles, ses lettres de noblesse.

En retraçant l’histoire du thé, Okakura est amené à redéfinir les grands courants philosophiques, du zen au bouddhisme, du taoïsme au confucianisme, et leur articulation, soulignant le sens et l’importance de l’unité, la notion de l’espace et du vide - au sein duquel se trouve l’essentiel. Il évoque les contributions multiples des maîtres de thé, non seulement à l’art mais aussi dans les conduites de la vie. De l’influence des jardins japonais à l’esprit "par lequel il convient d’approcher des fleurs", de la sobriété du choix du vêtement porté à la façon d’accommoder des plats et de les servir, c’est toute une harmonisation de l’art avec la vie qui est ici déclinée, comme un dépouillement revendiqué.

"En Extrême-Orient, depuis que le zen est devenu prédominant, l’art évite à dessein la symétrie qui rappelle non seulement la finitude mais aussi la répétition". Ainsi, on ne juxtapose pas une fleur fraîche et une peinture à thème floral, comme on ne ferait pas voisiner un bol d’émail noir avec un pot à thé en laque noir… Dans la chambre de thé, aucun motif, aucune couleur, ne se répète.

Quant aux fleurs, à leur grâce indispensable, Okakura leur consacre tout un chapitre, nous rappelant que la voie des fleurs, née au XVe siècle, est sans doute contemporaine de celle du thé.

À réécouter : Tea Time
Les Bonnes choses
30 min

"Mais en attendant... si nous savourions une tasse de thé ?" Okakura convie son lecteur, comme si, au fond, l’essentiel résidait là : dans le partage. L’eau bout. "Le chant du chaudron sur le brasier évoque les stridences d’une cigale épanchant son chagrin au départ de l’été". Telle est l’esthétique voulue pour la chambre de thé : tout parle à l’âme. Telle est aussi l’empreinte que laisse cet essai d’une surprenante modernité.

Fureur et sérénité

Avoir vécu à Tokyo et se souvenir de cela : de la ville et du goût du thé. Tokyo, nourrie de pierre, de verre, de bitume, de chrome, liberté phénoménale de matières vivantes, de masses hautes, griffues, écrasantes, gigantesques, aliénation prodigieuse et irrégulière essaimant ici et là ses maisons traditionnelles, exhibant ses spectaculaires prouesses architecturales ; lignes acérées, connexions labyrinthiques où les trouées d’air vide, les espaces blancs, dans le paysage urbain, sont rares.

Du bruit, tout le temps. Sons en surimpression, haut-parleurs démultipliés - aux feux de circulation, dans les gares, les trains, les magasins, violence sonore des Pachinko, ces empires dédiés aux machines à sous.

Et quelques pas plus loin... L’ombre et la lumière d’un temple, les vagues du gravier dans un jardin, les linéaments du bois, une maison de thé, le silence. Sensations discrètes, couleurs atténuées, filigranes de bambou, bruines d’encens, fumée de thé. Fureur d’un côté, sérénité de l’autre. Apprentissage zen d’une coexistence.

Cérémonie du thé à Kyoto
Cérémonie du thé à Kyoto
© Getty - Davor Lovincic

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