Voyagez avec Turner, le peintre britannique qui se joue des quarantaines !

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Voyagez avec Turner, le peintre britannique qui se joue des quarantaines !

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J.M.W. Turner (1775-1851), Venise : vue sur la lagune au coucher du soleil, 1840, aquarelle sur papier
J.M.W. Turner (1775-1851), Venise : vue sur la lagune au coucher du soleil, 1840, aquarelle sur papier
- Tate, legs Turner 1856

Culture Maison. Christophe Rioux, critique pour La Dispute, vous invite à voyager avec William Turner à l’occasion de la réouverture de l’exposition qui lui est consacrée au musée Jacquemart-André à Paris.

En Grande-Bretagne, il a, depuis les années quatre-vingt, donné son nom à un prestigieux prix d’art contemporain. Plus récemment, son portrait a été choisi pour illustrer de nouveaux billets de banque anglais, en pleine crise du Brexit. Sur ces coupures de vingt livres, on distingue à la fois sa signature, l’une de ses citations proclamant « Et la lumière devint forme » et les contours du Dernier Voyage du Téméraire, tableau qui évoque la victoire de la flotte britannique sur la France, tel un message subliminal. Inoxydable, Joseph Mallord William Turner (1775-1851)?

Une expo au temps du coronavirus

Un peu rapidement considéré par certains comme le père de l’impressionnisme, il est pour d’autres précurseur du symbolisme, voire annonciateur de l’abstraction. L’homme aux quelque 20 000 aquarelles et à la centaine de toiles apparaissait sous les traits du peintre Elstir dans l’œuvre proustienne, et surplombait le panthéon des Modern Painters de John Ruskin. Aujourd’hui, alors que la Grande-Bretagne vient d’imposer une quarantaine aux voyageurs, Turner enjambe allègrement la Manche : avec soixante aquarelles et dix peintures à l’huile dans ses bagages, il a mis le cap sur Paris et le musée Jacquemart-André. Les réservations obligatoires, la jauge limitée sur place, mais aussi le port du masque exigé dans l’exposition ou la prise de température à l’entrée du musée ne parviennent pas à amoindrir le choc esthétique face à ces œuvres de Turner prêtées par la Tate Britain. 

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L’expérience artistique au temps du coronavirus n’interdit pas le fameux syndrome de Stendhal, au détour de l’une des huit petites salles qui composent le parcours. Dans un accrochage chronologique, le visiteur glisse insensiblement des œuvres de jeunesse à celles de la maturité, où les expérimentations touchant aussi bien la lumière que la couleur se déploient pleinement. Adolescent, Turner dessinait pour des architectes et en gardera également un sens aigu de la topographie et des perspectives, qui transparaît avec puissance dans sa représentation de l’imposante cathédrale de Durham.

J.M.W. Turner (1775-1851), Cathédrale de Durham : intérieur, vue vers l'est le long de l'aile sud, 1797-1798
J.M.W. Turner (1775-1851), Cathédrale de Durham : intérieur, vue vers l'est le long de l'aile sud, 1797-1798
- Tate, legs Turner, 1856

Voyage, voyage

Mais Turner, c’est d’abord une perpétuelle invitation au voyage. Dès la première salle, on le regarde s’éloigner de l’épicentre londonien pour gagner peu à peu les recoins de l’Angleterre, le Pays de Galles et les Highlands écossais. Les orages de la guerre interdisent tout projet outre-Manche, mais l’éphémère paix d’Amiens entre le Royaume-Uni et la France ouvre à Turner la voie royale des Alpes suisses. De retour à Londres, il est nommé professeur de perspective à la Royal Academy, et poursuit inlassablement ses recherches sur le paysage, sous l’influence de Claude Lorrain. Étonnamment, l’artiste ne se lancera dans le "Grand Tour", tradition incontournable pour les aristocrates anglais, que tardivement. De Rome à Naples, il ausculte alors une Italie de rêve, étudie l’art, les antiquités ou les grands monuments. Et puis il y a évidemment la Venise chère à Ruskin, Venise : San Giorgio Maggiore – tôt le matin dès 1819 ou Venise : vue sur la lagune au coucher du soleil en 1840. De l’aurore éblouissante au crépuscule mélancolique, la Cité des Doges devient la matrice de toiles remarquables, confirmant à chaque fois que Turner est un infatigable voyageur.

J.M.W. Turner (1775-1851), Venise : San Giorgio Maggiore - tôt le matin, 1819
J.M.W. Turner (1775-1851), Venise : San Giorgio Maggiore - tôt le matin, 1819
- Tate, legs Turner 1856

Du "Grand Tour" au tourisme

Ailleurs, face au Mont-Blanc, Turner démontre que rien ne lui est étranger, de la météorologie à la géologie. Du "Grand Tour" au tourisme naissant, il capte la blancheur immaculée des cimes et des glaciers, restituant avec un goût du sublime le spectacle inouï de la Nature. Ce que donne aussi à voir l’exposition, c’est que Turner agit précisément à la manière d’un homme de lettres consignant ses impressions, couchant ses notes sur le papier. Saisies sur le vif, de nombreuses esquisses et études illustrent une maîtrise de l’art du paysage et des infinies variations climatiques. La plupart du temps, Turner ne travaille pas à l’aquarelle en extérieur et ajoute la couleur et les détails a posteriori. A l’instar d’un écrivain, il fait alors appel aux forces du souvenir et de l’imagination. Au détour d’une petite salle du musée, une palette et un cabinet de pigments ayant appartenu à Turner laissent d’ailleurs entrevoir l’artiste au travail et témoignent de son usage des couleurs primaires. Dans ses dernières œuvres, tel son Coucher de soleil sur les côtes normandes, celles-ci se diluent comme le ciel et la terre désormais mêlés. Dans La Visite de la Tombe, qui clôt l’accrochage, un rayonnement aveuglant surgit de la toile et cette lumière irradiante estompe peu à peu les détails : seul domine un gigantesque halo, une sorte d’incendie, un passage du visible à l’invisible.

L'Art est la matière
59 min

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