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Voyez "Le Petit-Maître corrigé" et oubliez tout ce que vous croyez savoir sur Marivaux et son théâtre

Par
Petit maître corrigé //Clément Hervieu Léger
Petit maître corrigé //Clément Hervieu Léger
- Vincent PONTET / Comedie Francaise

Culture Maison. France 5 diffuse demain cette pièce mal-aimée à sa création et peu jouée depuis, dans une mise en scène très inspirée de Clément Hervieu-Léger, aux antipodes des clichés qui accablent souvent Marivaux. Lucile Commeaux, productrice déléguée de La Dispute, vous invite à y regarder de plus près.

Corriger les maîtres, et surtout les petits : voilà le programme de cette dramatique leçon donnée au monde et à ses excès par Marivaux en 1734. Il la destine aux Français plutôt qu’aux Italiens, mais s’attire les foudres de tout le monde. Dans les coulisses, les comédiens pestent contre le texte ; dans la salle, les partisans de Voltaire et Crébillon attisent les feux d’un public remonté. La pièce est rarement jouée jusqu’aux années 1760. Vous aurez donc sous les yeux l’heureuse reprise d’un texte mal-aimé dans le lieu même qui l’a condamné : la Comédie Française. 

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Quand le marivaudage dissone

C’est en effet un Marivaux singulier qu’on découvre sous la direction de Clément Hervieu-Léger, présent sur le plateau puisqu’il interprète lui-même un des personnages de ce sextuor amoureux sophistiqué et dissonant. Le rideau ouvre pourtant sur un terrain connu. Dans un paysage de dunes signé Éric Ruf, derrière lequel descend à l’ouverture une toile azurée, deux jeunes femmes, une domestique et sa maîtresse, disputent les qualités d’un jeune homme et de son valet, venus de Paris pour les épouser. Ils ont tout pour plaire, le maître surtout - bien fait, intelligent…-, seulement il est tout à fait ridicule, ce que sa retentissante arrivée dans ce paysage tranquille ne manquera pas de confirmer dès la deuxième scène. Il s’agit donc de le corriger, avant de l’aimer tout à fait et de l’épouser. Se dessine alors un dangereux entrelacs d’épreuves et de jeux amoureux, compliqué par l’arrivée inopportune d’une marquise et de son chevalier servant. 

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Si le scénario est marivaudien en diable, le spectacle étonne pour qui espère les habituels jeux de l’amour et du hasard. Cela tient d’abord au texte : moins brillant, moins virevoltant, moins porté sur la belle parole et la rhétorique que le théâtre de Marivaux le plus couru, il élabore, davantage qu'une grammaire amoureuse, une franche critique sociale. Le contrepoint habituel, qui tisse et retisse sur scène les rapports de force en contexte galant, dissone dès les premiers échanges. S’ancre dans le sable de ce bord de mer apparemment tranquille une logique théâtrale qui oppose de plus en plus radicalement valets et maîtres, parisiens et gens de province, hommes et femmes, avec un évident parti pris pour les seconds. 

Le versant glissant de la dune

Qui apprécie la fluidité aristocratique des rapports dans les pièces de Marivaux risque d’être déçu : dans Le Petit-Maître corrigé, les sabots marquent profond, et les cris fusent haut. Clément Hervieu-Léger a compris cela, qui fait mine de camper d’abord, en fastueux costumes d’époque, des caricatures absolues : la servante Marton est une bonne nature, la jolie Hortense cérébrale et délicate, la marquise Dorimène coquette et futile, le jeune premier Rosimond - surtout - d’une fatuité caricaturale jusqu’au comique le plus éhonté. Témoin cette scène où il tente avec moultes mines et embarras de s’asseoir en habit doré et souliers vernis sur le versant glissant de la dune. Le temps passant, le ciel s’assombrissant et l'échéance du mariage approchant, les caractères s’approfondissent, les contradictions éclatent, et on perçoit - miracle chez Marivaux ! - des êtres de chair et de psychologie. Et lorsque l’obscurité se fait, même si tout est remis dans l’ordre, selon la formule habituelle de l’auteur, le malaise est prégnant, le vide entre les amoureux gigantesque, et c’est un couple épuisé et détruit par les jeux et les schémas qu’on abandonne à un douteux « ils vécurent heureux, etc. »

La force des corps

La proposition de Clément Hervieu-Léger ne manque pas de cynisme. Elle accentue la cruauté des tournures et des rapports de force jusqu’à l’inconfort du spectateur, qui n’en revient pas d’avoir commencé en vacances au bord de la mer et de se retrouver ainsi glacé sous l’orage. Un orage qui tonnait trop dans les cieux de 1734, sous lesquels Le Petit-Maître corrigé sonnait probablement comme une cinglante leçon de morale politique aux oreilles de la bonne société. L’excellente troupe de la Comédie française la reprend opportunément haut et fort, et l’incarne passionnément, avec sensualité et rage. Le marivaudage puise une inédite force sur la scène dans des corps, ceux de Loïc Corbery, Florence Viala, Claire de la Rüe du Can, Adeline d’Hermy ou encore Christophe Montenez, qui courent, ruent, s’évanouissent, se pâment, rient et pleurent jusqu’à l’épuisement final. 

Nique est faite à tous ceux qui prennent Marivaux pour un joli dramaturge de salon, un "petit maître" selon la formule : eux aussi s’en trouveront corrigés.

À réécouter : Marivaux
À réécouter : Une vie de Pascal Rambert
1h 57

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