Publicité

« War Sweet War », de Jean Lambert-Wild, Jean- Luc Therminarias, Stéphane Blanquet, Juha Marsalo (critique de Solenn Denis)

Par

À l’indicible, nul corps n’est tenu L e théâtre comme art « multimédium », telle est, depuis des années, l’exploration de Jean Lambert-Wild. En s’acoquinant au chorégraphe Juha Marsalo, il invente, pour « War Sweet War » un théâtre dansé soutenu par un puissant fil narratif. Toi, tu t’y connais pas vraiment en danse, et souvent tu as été démunie. Le beau du corps qui se meut, oui, mais après ? Ce soir, tu l’as eu ton après. Et tu as pris ta claque. Enfin tu as compris comment le corps pouvait être vecteur de pensée, et pourquoi, parfois, il est nécessaire de se taire. Alléluia !

War Sweet War
War Sweet War

« Vous êtes dans un théâtre. Dans les murs, la guerre se répand. Dans les corps, la guerre se répand. Vous allez mourir. Vous allez tuer vos enfants. Maintenant, je vais compter de un jusqu’à cent. À cent, la guerre sera votre présent. » Ça commence comme ça. Voix off. Voilà, tu es prévenue.

Publicité

Le poème de Du Bellay, « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage », c’est fini ça, obsolète. Joachim est, ici, enterré. Aller au monde puis rentrer, comme un héros grec, tout content dans ta maison Ikéa, ce cocon que tu as cru créer, tu peux te gratter. Cela ne se peut plus, la violence du monde s’est répandue partout, elle a déteint. Même dedans. Dedans ta maison. Dedans toi. Partout. Home sweet home est devenu War Sweet War .

« L’homme est un loup pour l’homme »

À l’indicible, Jean Lambert-Wild propose l’absence de mots. Puisqu’ils n’existent pas, n’existeront jamais : se taire. Comprendre ? C’est au-delà de l’entendement humain. On ne peut faire appel à la raison, non, on ne raisonnera pas. Pourquoi et comment peut-on, un jour, tuer ses enfants et se donner la mort ensuite ? On n’en dira rien, les mots sont impossibles. La réponse de Lambert-Wild est celle des corps. Alors, allié à Marsalo, il est allé chercher du côté de l’« open dance ».

Marsalo parle de « chorée » plus que de chorégraphie. Wikipédia t’explique que la chorée est « une manifestation neurologique faisant partie des mouvements anormaux (mouvements d’origine cérébrale qui sont irrépressibles et en dehors de toute volonté) ». Merci Wiki. Voilà. Tu as devant toi ces quatre corps, deux femmes deux hommes, deux paires de jumeaux monozygotes, chacun étant le dédoublement de l’autre, son fantôme. Non, pas son fantôme vraiment, son mort-vivant. Ils ne sont plus là, pas encore dans l’au-delà, ils errent, dans leur folie, flottent, se cognent aux murs, autistes, absents la femme se lave les mains désespérément, Lady Macbeth « éprouvantée » de ses actes.

Comme dans la tragédie antique, violence et meurtres se passent hors scène. On entend les rires des enfants. Avant de les empoisonner, les parents les divertissent, affublés de masques de clown monstrueux. De Médée, on passe aux films d’horreur. D’Il à Carrie , de la Nuit des morts-vivants à Amityville , par touches, taches, cela surgit. Les portes s’ouvrent et se ferment toutes seules dans un ballet fou. Scénographie sublime, que Jean Lambert-Wild cosigne avec Stéphane Blanquet, trublion démoniaque aux œuvres plastiques merveilleuses, de cette maison hantée où les murs pleurent.

Théâtre d’épouvante

Épouvantés, les épouvantails dansent. Mouvements épileptiques, saccades, convulsions, crispations, tremblements, ballet sublime de désintégration, performance physique magistrale. Les danseurs se plient et se cabrent, habités par la musique orchestrée en direct par Jean-Luc Therminarias, encore plus en transe que le plus camé des raveurs. Ils se raccrochent aux meubles comme on se raccroche aux branches, derniers vestiges de leur condition d’humain. Faire corps avec l’autre n’est plus possible tant l’abjection de soi est terrible. Alors, épouser les contours des portes, se lover dans le frigo, tenter de remplir les trous béants de l’appartement, béants de leur âme. Sans fin, s’atteler à nettoyer.

Mais rien ne s’effacera plus. Il y a permanence rétinienne forever . Tu veux briquer, mais tu étales le noir de ton âme coupable. Bientôt, cela coulera le long des murs même, cela les recouvrira entièrement, et ils seront ces oiseaux englués dans le mazout. Alors, les morts-vivants aident les vivants-morts, ils les déshabillent, les lavent, échangent leurs vêtements sales contre les leurs, tout aussi dégoulinants de cette encre noire, de cette bile. Maintenant, on ne sait plus qui est qui, des vivants et des morts. Cette confusion, la dernière marche vers l’enfer ?

Revient la voix, celle du destin, fatale faux, qui, insidieuse, semble chuchoter que tu n’as jamais été libre et jamais ne le seras. À quatre-vingt-dix-neuf, son décompte s’arrête : « Je dis que la guerre est votre présent. ». Voilà. C’est fini. Tu as compris maintenant ? L’ennemi, c’est toi. Il est dedans. Le bel ennemi du dedans, il faudra faire avec. Il te torturera ce qu’il faut pour que tu te sentes en vie encore, et te rappellera à l’ordre de la mort sans cesse. Pulsions de vie et de mort, Freud les disait siamoises. Ces cinquante-cinq minutes denses macabres dansent dans ta tête. Tu sors, tu respires, tes poumons s’emplissent d’un souffle de vie. Car c’est à la vie que tu vas. Pas comme ça, naturellement, non, c’est un choix ce soir. Faire la guerre à la guerre.

Solenn Denis

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

War Sweet War , de Jean Lambert-Wild, Jean-Luc Therminarias, Stéphane Blanquet, Juha Marsalo

Comédie de Caen • 1, square du Théâtre • 14203 Hérouville-Saint-Clair

02 31 46 27 27

Site : www.comediedecaen.com

Direction : Jean Lambert-Wild

Avec : Olga Budaeva, Elena Budaeva, Pierre Pietri, Charles Pietri

Chorégraphie : Juha Marsalo

Scénographie : Stéphane Blanquet, Jean Lambert-Wild, assistés de Thierry Varenne

Musique : Jean-Luc Therminarias

Percussions : Jean-François Oliver

Son : Christophe Farion

Lumières : Renaud Lagnier

Interface sonore : Luccio Stiz

Costumes : Annick Serret

Régie générale : Gonzag

Comédie de Caen, Théâtre d’Hérouville • 1, square du Théâtre • 14203 Hérouville-Saint-Clair

Site du théâtre : www.comediedecaen.com

Courriel de réservation : accueil@comediecaen.fr

Réservations : 02 31 46 27 29

Du 28 février au 9 mars 2012, le 29 février et 1er mars 2012 à 21 heures, le 28 février et les 2, 6 et 9 mars 2012 à 20 h 30, le 7 et 8 mars 2012 à 19 h 30, relâche le lundi

Durée : 55 min

24 € | 20 € | 12 € | 8 € | 4 €

Tournée :

– le 19 avril 2012 au Hangar 23 à Rouen