Publicité

Washington, Kennedy, Reagan : trois visions de la religion à l'américaine

Par
George Washington, premier Président des Etats-Unis (à g.), John Fitzgerald Kennedy, en 1960, et Ronald Reagan, en 1983.
George Washington, premier Président des Etats-Unis (à g.), John Fitzgerald Kennedy, en 1960, et Ronald Reagan, en 1983.
© Getty - Hulton Archive, Bachrach et Bob Riha Jr

Aux commandes des États-Unis. Donald Trump a acquis en 2016 le vote des chrétiens évangéliques, notamment grâce à la nomination du fondamentaliste Mike Pence comme vice-Président. La religion a-t-elle toujours joué un rôle dans la politique des Présidents américains ? Éléments de réponses avec Washington, Kennedy et Reagan.

À l’approche de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre 2020, nous vous proposons de revenir sur l’Histoire du pays par le prisme de l’action présidentielle. Chaque samedi : une thématique, trois Présidents. Dans ce volet, nous nous penchons sur le rapport à la religion de présidents emblématiques. 

George Washington, le croyant laïque

Portrait de George Washington par Gilbert Stuart Williamson, issu des collections du Clark Art Institute
Portrait de George Washington par Gilbert Stuart Williamson, issu des collections du Clark Art Institute
- Gilbert Stuart Williamson/Clark Art Institute

La main gauche posée sur la Bible, la main droite levée et ces mots : 

Publicité

Je jure solennellement de remplir fidèlement les fonctions de Président des États-Unis. 

Premier Président de l’histoire des États-Unis, George Washington ouvre le 30 avril 1789 la voie à un cérémonial imité par presque tous ses successeurs, exceptions faites de John Quincy Adams, en 1825, qui a troqué la Bible pour un livre de droit, et de Théodore Roosevelt et Lyndon Johnson, qui ont prêté serment dans la précipitation lors du décès des Présidents en titre et ont simplement levé la main droite.  

Ce geste devenu rituel – inspiré des pratiques britanniques – n’est pourtant en rien imposé par la Constitution américaine, texte profondément laïc. Rédigé trois ans avant la prestation de serment de George Washington, le Premier Amendement de la Constitution américaine garantit la séparation entre l’Église et l’État. 

Le Congrès ne pourra faire aucune loi ayant pour objet l'établissement d'une religion ou interdisant son libre exercice, de limiter la liberté de parole ou de presse, ou le droit des citoyens de s'assembler pacifiquement et d'adresser des pétitions au gouvernement pour la réparation des torts dont il a à se plaindre.

Sans aucune référence biblique, l’ensemble du texte est marqué par l’esprit des Lumières, et la philosophie de John Locke, qui imprègne la vision des Pères fondateurs, dont fait partie George Washington

Élevé dans le rite anglican, le premier des Présidents américains entretient un rapport complexe et mystérieux à la foi, sur lequel se sont longtemps penchés les historiens. Certains l'ont décrit comme déiste, courant de pensée très répandu au XVIIIe siècle, qui introduit de la rationalité dans la foi en considérant Dieu comme un être suprême créateur de l'univers, non exclusif à une religion ou une autre. 

En 1752, âgé de 20 ans, George Washington intègre la franc-maçonnerie et deviendra même grand maître d’une nouvelle loge créée en Virginie en 1783. Les impétrants de l'époque doivent jurer qu'ils ne sont "ni un stupide athée ni un libertin irréligieux", et croire en Dieu sans pour autant revendiquer ou rejeter de rite. Cette appartenance maçonnique, longtemps tue par l'histoire officielle est aujourd'hui considérée comme constitutive du rapport de George Washington à la tolérance religieuse. 

La Constitution américaine, dont il signe le texte, est ainsi rédigée en 1787. Son premier amendement demande la séparation de la religion et de l’État. Si, en 1905, la loi française introduit ce même principe de laïcité, sa pratique diffère : il s’agit, en France, de cantonner strictement la religion à la sphère privée. Aux  États-Unis, la religion est perçue au contraire, dès l'époque de Washington, comme un élément essentiel du tissu social américain, c'est-à-dire un lien qui unit socialement, quelque soit le culte. 

Il n’est donc pas question de la cacher, mais de permettre à tous de pratiquer librement sa foi ou d’être libre-penseur, sans que cela soit un élément différenciant de la société, et sans que l'État intervienne. 

Ainsi, en 1790, en réponse à la communauté juive de Newport qui demandait aux États-Unis d'Amérique à peine créés de clarifier la position de l’État sur la religion, George Washington écrit une lettre à son leader, Moses Seixas, promettant, au delà de la tolérance, la liberté de conscience pour tous, loin de toute appartenance religieuse. On peut lire dans cette lettre : 

Tous (les citoyens américains) possèdent également la liberté de conscience et les protections de la citoyenneté. Le gouvernement des États-Unis n’apporte aucun soutien au sectarisme, ni aucune assistance à la persécution, et requiert seulement que tous ceux vivant sous sa protection se conduisent en bons citoyens [...]. Les croyances religieuses d’un homme ne le priveront pas de la protection des lois, ni du droit d’obtenir et d’exercer les plus hautes fonctions publiques existantes aux États-Unis. 

A LIRE :   les lettres de George Washington aux congrégations religieuses

Comme l’explique Camille Froidevaux-Metterie dans la revue Cairn :

Aux États-Unis, le système politique s'est toujours accommodé de la manifestation publique d'une certaine religiosité ; autrement dit, et c'est ici que la situation se révèle dans toute sa simplicité, la laïcité à l'américaine n'a jamais été incompatible avec l'existence d'une "religion civile".

À LIRE : Cette étude du Pew Center sur la foi des Présidents américains. 

John Fitzgerald Kennedy, le catholique  

Photo datée de 1960 du président des Etats-Unis John F. Kennedy, assassiné à Dallas (USA) en 1963
Photo datée de 1960 du président des Etats-Unis John F. Kennedy, assassiné à Dallas (USA) en 1963
© AFP - AFP

Lorsque John F. Kennedy brigue la présidence, en 1960, il est conscient de son plus grand handicap : sa foi. Kennedy est catholique. Dans ce pays très largement protestant, les catholiques sont perçus avec méfiance : leur allégeance à Rome et au pape leur vaut des procès en loyauté. 

Avant lui, seul un autre catholique, Alfred E. Smith, gouverneur de l’État de New York, avait été adoubé par un des grands partis lors d’une élection. Mais sa campagne présidentielle en 1928 avait tourné court après une énorme campagne de diffamation l’accusant d’être aux ordres du Vatican et de chercher à changer la constitution pour faire du catholicisme la religion État. 

À LIRE : Cet article de la revue Aleteia : "Quel était le catholicisme de John Fitzgerald Kennedy ?"

La famille Kennedy, à l’image des autres familles de la communauté irlandaise, est profondément religieuse. Rose, la mère du futur Président, assiste quotidiennement à la messe. John sert la messe. 

Joseph, son père, influent membre du parti démocrate à Boston, n’a pas oublié le regard condescendant de la bourgeoisie protestante pendant ses études universitaires à Harvard. Devenir homme d’affaires prospère, puis diplomate n’a éteint en rien sa soif d’ascension sociale : il entend que son fils aîné Joseph Patrick devienne le premier Président catholique des  États-Unis. A la mort de ce fils aîné pendant la guerre, c’est sur le cadet, John, qu’il reporte ses espoirs.

Ce dernier a grandi dans un double catéchisme. Celui de Rome, et celui de cette histoire américaine martelée par ses parents : une terre où les premiers colons ont trouvé refuge en fuyant les persécutions religieuses en Europe, et où la liberté de croyance et d’expression est garantie par le premier amendement de la Constitution. 

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Les faits, pourtant sont tenaces, et le plafond de verre qui pèse sur les catholiques semble alors infranchissable.  

John F. Kennedy sent tout de même le vent tourner dans cette fin des années 1950. Alors que le nombre de catholiques a augmenté aux États-Unis, l’influence de cette communauté s’est accrue, notamment sous l’effet du "GI Bill", cette disposition permettant aux jeunes soldats démobilisés de financer leurs études universitaires. Une mesure qui bénéficie à de nombreux  jeunes soldats catholiques, souvent issus de milieux pauvres, et dont l’accès aux études universitaires est souvent restreint par le poids des frais de scolarité. Avec cette disposition, ils deviennent de plus en plus nombreux à occuper des postes décisionnaires, et à commencer à peser sur l’économie du pays. 

Entouré de conseillers, John F. Kennedy met en place une stratégie qu’il affine au fil des primaires : faire admettre que la foi est une croyance privée. Bien que la séparation entre l'Église et l’État soit formellement actée par la Constitution américaine, l’acceptation de la foi comme croyance dissociée de la citoyenneté et de l’appartenance à la nation est tout sauf une évidence. Voilà ce qu'il a dit lors de son discours devant la société américaine des éditeurs de presse :

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Sommes-nous en train de dire au monde qu’un juif peut être élu maire de Dublin, qu’un protestant peut devenir ministre des Affaires étrangères en France, qu’un musulman peut être élu au Parlement israélien mais qu’un catholique ne peut pas devenir Président des États-Unis ? Sommes-nous en train de dire au monde, sommes nous en train de nous dire à nous-mêmes qu’un tiers des Américains ne pourra jamais accéder à la Maison-Blanche ? 

Dès qu’il le peut, il martèle : 

Je ne suis pas le candidat des catholiques à la présidence. 

Un leitmotiv auquel vient s’ajouter l'appui de démocrates protestants, comme Franklin D. Roosevelt, qui vient le soutenir lors de la primaire décisive de Virginie Occidentale, où l’électorat catholique est extrêmement faible. Roosevelt dira au sujet de John F. (Jack) Kennedy :

Je suis scandalisé de découvrir que le fait que Jack Kennedy soit catholique était un problème. Beaucoup d’entre nous sont venus d’Europe pour échapper aux persécutions religieuses. Ne laissons pas la religion s’immiscer dans la politique américaine pour diviser la nation.   

La primaire démocrate, jugée impossible à remporter, le consacre pourtant et ouvre la voie à son investiture. C’est dans ce contexte que John Kennedy prononce alors à Houston un discours fondateur sur la séparation de l'Église et l'État. Ce discours est considéré comme un tournant majeur dans l’Histoire américaine

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Je crois en une Amérique où la séparation de l’Église et de l’État est absolue, une Amérique où aucun prélat catholique ne saurait dicter au Président, même s’il était catholique, comment agir, et où aucun pasteur protestant ne pourrait dire à ses paroissiens pour qui voter. Une Amérique où aucune église ou école religieuse ne pourrait recevoir les deniers de l’État ou être favorisée. Une Amérique où une personne peut exercer des fonctions officielles même si sa religion diffère de celle du Président qui le nomme ou des suffrages qui l’élisent. [….] Je crois en un Président dont les opinions religieuses sont du domaine de sa vie privée, et ne doivent être ni imposées par lui à la nation, ni lui être imposées par la nation comme condition préalable à l’exercice de son mandat. 

John F. Kennedy reste le seul catholique à avoir dirigé les États-Unis. Une fois élu, il sera discret dans ses interventions publiques, ce qui fera douter certains de la réalité de son engagement. 

Ronald Reagan, le croisé 

Ronald Reagan, le 30 septembre 1987 à Washington D.C..
Ronald Reagan, le 30 septembre 1987 à Washington D.C..
© AFP - Mike Sargent

Le 17 juillet 1980, le Parti républicain tient sa Convention nationale à Detroit (Michigan). Devant le parterre des délégués, le candidat qu’ils viennent de désigner monte sur scène. Son nom ? Ronald Reagan, 69 ans, ancien acteur de Hollywood, divorcé, remarié, démocrate devenu républicain, né de père catholique, mais ayant épousé la foi presbytérienne de sa mère. 

À la fin de son discours, où il compare sa mission à une "croisade" et multiplie les références religieuses, Ronald Reagan appelle l’assemblée à réfléchir à une interrogation, dans une prière silencieuse. 

Pouvons-nous remettre en question le fait que seule la divine providence a pu faire de ce pays, de cette île de liberté, un refuge pour tous ces gens dans le monde qui aspirent à respirer librement ? 

Au moment de conclure, la voix tremblante, il prononce ces mots : 

God bless america.

(Que Dieu bénisse l’Amérique).                                                                                                                                                                                                     

Il n’est certes pas le premier à prononcer cette phrase. Mais elle devient à partir de ce jour, un slogan, qui rythmera toutes ses interventions et qui depuis conclut la quasi-totalité des discours des Présidents américains. 

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Dès lors, la religion devient un marqueur de sa présidence. Il saisit chaque occasion (discours, intervention devant la presse, déjeuner avec prière)  pour évoquer Dieu, la foi, les valeurs chrétiennes dont l’Amérique doit se souvenir pour devenir "great again"__. 

L’homme est capable de citer par cœur des passages de l’Ancien et du Nouveau Testaments. Sa vision – qui lui permet de conquérir massivement la base évangélique – est avant tout celle d’une Amérique "élue" choisie par Dieu pour accomplir sa volonté terrestre. 

Ce qui n’a pas échappé à Donald Trump qui a fait de Ronald Reagan un modèle dont il s’inspire abondamment. 

A l'époque de la Guerre froide, en 1954, dans le contexte de cette bataille idéologique naissante sur les cendres de la deuxième guerre mondiale, le Congrès américain a modifié le serment d’allégeance au drapeau américain, serment que des millions d'élèves des écoles récitent, la main sur le cœur. La référence à Dieu est alors ajoutée.

Je fais le serment d'allégeance au Drapeau des États-Unis d'Amérique et à la République qu'il représente, une nation sous Dieu, indivisible, avec liberté et justice pour tous.

"Une nation sous Dieu", c'est-à-dire "la nation de Dieu" en opposition à l’empire "sans Dieu", à savoir l’Union soviétique. 

Puis les années 1960 et 1970 sont marquées aux États-Unis par la lutte des droits civiques, les conflits raciaux. Les débuts de la mondialisation créent une insécurité économique

Sur les billets de banque américains, la devise "In God we trust" (nous croyons en Dieu)
Sur les billets de banque américains, la devise "In God we trust" (nous croyons en Dieu)
© Radio France - Claude Guibal

Un terreau sur lequel Ronald Reagan s’appuie au moment d’aborder la course à la Maison Blanche, en s’adressant à l’électorat républicain. Un public conservateur, profondément troublé par ce déclin et cette instabilité, en les reliant à la perte des valeurs traditionnelles américaines

Une fois à la Maison-Blanche, sa vision messianique de la guerre froide ne faiblit pas. En 1981, la tentative d’assassinat dont il réchappe est pour lui un signe divin : ce "miracle", racontera-t-il au pape polonais Jean-Paul II, doit lui permettre d’accomplir une mission : éradiquer le communisme et la puissance de l’Union soviétique, cet "Empire du mal", athée, "meurtrier", "coupable de persécutions religieuses", rappelle-t-il si souvent, notamment envers la communauté juive. 

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Aux États-Unis, où la liberté de conscience est fondamentale, l’argument porte. 

La liberté prospère lorsque la religion est vivante et que l'État de droit sous Dieu est reconnu.

Là où certains ont parfois vu dans la foi de Ronald Reagan un opportunisme électoral ou politique, le magazine La Vie tempère en relatant la découverte d'une lettre dans les archives de l’ancien Président. Cette lettre est vibrante de foi, destinée à son beau-père malade. Il y attribue sa propre guérison d’un ulcère à un miracle. Sa foi serait donc sincère.

Resté l'icône de la droite conservatrice et religieuse, son souvenir est régulièrement rappelé par Donald Trump qui en a fait une de ses principales références.

Lors de deux débats télévisés des primaires démocrates, son fils Ron a diffusé une publicité pour promouvoir l’athéisme. Opposé aux idées de son père, son geste a provoqué la colère de l’électorat chrétien.
 

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

À LIRE : Dans The Conversation : la religion joue-t-elle encore un rôle dans les élections américaines ?