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Web, réseaux : "les plateformes vont devoir prendre leurs responsabilités et les gouvernements apprendre à les réguler"

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Henri Verdier, le directeur interministériel du numérique
Henri Verdier, le directeur interministériel du numérique
© Radio France - Eric Chaverou

Entretien. La responsabilité médiatique et citoyenne d'opérateurs comme Facebook ou Google est de plus en plus débattue. Jusque pour l'élection de Donald Trump ou la présidentielle en France. Quels risques, évolutions ? En cours, demain ? Entretien avec Henri Verdier, directeur interministériel du numérique.

Facebook a dû répondre ces dernières semaines à de graves accusations : il aurait orienté les votes des Américains en faveur de Donald Trump. Le réseau social le plus puissant au monde s'en est défendu, mais il a depuis choisi une nouvelle responsable des médias et a revu son fonctionnement en choisissant de commencer à sourcer des articles et de valoriser des médias d'expérience. Les autorités allemandes ont également tancé l'entreprise qui refuse de se définir comme un média, en amont d'élections fédérales prévues en septembre prochain. Quid alors en France, dans la perspective de la présidentielle ? Directeur interministériel du numérique, Henri Verdier a répondu à nos questions.

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Y-a-t-il une volonté du gouvernement français de rencontrer Facebook, Google ou autres au sujet de la présidentielle ?

Pas particulièrement autour de la présidentielle. Mais il y a une conversation soutenue autour d’un ensemble de raisons : la loi pour une République numérique proclame un principe de loyauté des plateformes, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, s’était rendu dans la Silicon Valley pour parler de radicalisation sur internet avec ces géants du numérique, et ils ont pas mal d’équipes de relations publiques. On se fréquente un peu !

Et dans le contexte des "fake news", plus globalement des informations trompeuses, vous avez des relations renforcées ?

Pas à ma connaissance. Personnellement, je considère que la France a une longue tradition où elle a construit un principe de libre accès à l’information pour tous les citoyens, avec toutes les lois qui encadrent le pluralisme de la presse. Et aujourd’hui, vu la masse de moments de notre vie où nous nous formons plutôt sur la toile, il faudra réfléchir à la neutralité, à la pluralité et à la droiture, si je puis dire, des informations qui nous parviennent sur internet. Cela n’est pas encore dans notre socle juridique.

Mais ce qu’il faut regarder maintenant, et que nous regardons un petit peu, c’est le risque éventuel que les "fake news" soient instrumentalisées, notamment par une puissance étrangère, pour déformer le débat public au moment d’une élection présidentielle. C’est une rumeur entendue lors de l’élection de Donald Trump.

Il n’y a pas de risques pour la présidentielle en France ?

Je ne crois pas qu'il existe en France, actuellement, de robots, particulièrement dédiés à la campagne présidentielle, qui essayent de déformer les réponses de Google et de Youtube. C’est regardé, mais autant que je puisse en juger, à l’heure où nous parlons, ce n’est pas en train de se produire en France. Mais cela pourrait arriver. C'est facile ! Tout un chacun sait travailler un peu sa réputation en ligne, des dizaines de marques utilisent tous les jours des outils pour faire monter telle page. Ce sont des techniques de bas niveau, qui n'ont pas besoin de hackers, d'équipes techniques ou de beaucoup d'argent. Avec des liens hypertexte, des pages Wikipedia, etc. Donc, il faut faire attention parce que c'est facile. Après, il faut donc savoir qui fait les "fake news" ? Juste quelques amateurs avec des smartphones ou existe-t-il des usines à "fake news" ?

Mais qu'attendez-vous de ces grandes plateformes ?

Une sorte de noirceur de l'âme humaine s'exprime aussi sur la toile, et ces grandes plateformes doivent prendre leur responsabilité. Ce que Facebook a annoncé pour l'Allemagne (outil de filtre) et qu'ils déploieront très prochainement en France est un cas très intéressant : mieux sourcer les rumeurs. Parce que nous avons un problème avec la surreprésentation de ces théories, pas que politiques d'ailleurs (la Terre est plate, etc.). C'est impressionnant et à certains égards préoccupant, même si le droit courant s'applique. Tout comme l'enfermement algorithmique. L'âge de l'innocence numérique est fini. Et la question est la régulation de l'expression de ces individus sur les réseaux : personne n'a envie de créer une commission de censure, ni le gouvernement, ni ces grandes plateformes. Il y a donc à rechercher, je crois, des dispositifs plus proches de ce qu'est le numérique et des régulations que l'on sait y faire. Quand 80% des Français utilisent le même moteur de recherche, quand il n'a pas de redevabilité algorithmique (ce moteur ne nous rend pas de comptes), et qu'il est intrinsèquement construit pour aller chercher du sensationnalisme, ce n'est pas satisfaisant, et cela devra être mis sur la table. C'est la grande question, essentielle. Je suis père de famille et je n'ai pas envie d'imaginer que mes enfants puissent se retrouver enfermés dans une bulle algorithmique qui ne les expose en permanence qu'à une seule idée bizarre, voire inquiétante, voire dangereuse.

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Sait-on d'ailleurs précisément si ces phénomènes médiatiques peuvent influer sur les votes ?

On ne sait pas très bien mesurer aujourd'hui l'effet qu'a réellement la toile sur les comportements de vote. Il y a eu des vidéos pro Trump délirantes. Il y a eu probablement des gens organisés pour essayer de les faire monter un peu dans les réponses des moteurs de recherche. Et Donald Trump a été élu, avec d'ailleurs trois millions de voix de moins que sa concurrente. Cela ne veut pas dire que c'est à cause des vidéos ! Et là, mais je ne sais pas la juger, une étude de Harvard publiée il y a trois semaines disait qu'au maximum, dans l'hypothèse la plus ambitieuse, toutes ces rumeurs, ces fake news, etc. avaient pu déplacer aux Etats-Unis 0,7% du corps électoral !

La solution est aussi l’éducation, la prévention ?

Oui, bien évidemment. D’ailleurs, là, il y a un autre aspect intéressant. Au fond, je crois que nous payons tous, la démocratie paie le fait que ces réseaux sont des entreprises développées autour de business model. Ils reposent sur de la publicité, qui demande de l’attention. Et l’attention, le buzz, se porte plus naturellement vers ce qui est un peu spectaculaire. Et aujourd’hui, intrinsèquement, indépendamment de toutes manipulations éventuelles, notre comportement de voyeuriste spontané, aux uns et aux autres, renforcé par les algorithmes qui disent « puisque les gens ont cliqué là-dessus, j’en envoie plus là-dessus », fait que déjà la toile penche vers les extrêmes, les délires, et l’impressionnant. Du sensationnalisme, par construction.

Face à cela, il faudra inventer des régulations. L’éducation du public a un rôle. Les médias également. Et il est peut-être intéressant aussi à apprendre aux gens qui font des choses positives, aux associations de terrain, à parler d’une manière qui attire l’attention. Une éducation des producteurs de messages aussi : savoir construire une réputation en ligne et une stratégie de vidéos en ligne par exemple.