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Wikipédia : seulement 18% de pages pour les femmes

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Des participants de la WikiCon 2013 à l'Institut de technologie de Karlsruhe, Allemagne, le 24 novembre 2013.
Des participants de la WikiCon 2013 à l'Institut de technologie de Karlsruhe, Allemagne, le 24 novembre 2013.
© AFP - ULI DECK /dpa Picture-Alliance

La plus grande encyclopédie en ligne est loin d'être la plus égalitaire et diversitaire ! Seules 18% des pages du Wikipédia francophone sont consacrées aux femmes. Il y a 3 ans, ce chiffre était de 16%. Ce progrès est dû aux efforts d'une association, "les sans pagEs", qui oeuvre à combler le fossé.

Sur Wikipédia, l'encyclopédie collective en ligne, seulement 18% des pages bibliographiques francophones sont consacrées à des femmes, soit à peine 1 page sur 6. 

Prenez par exemple le mouvement des Gilets jaunes, qui fait l'actualité depuis plus d'un an : parmi les figures fondatrices de la mobilisation, Eric Drouet, Priscillia Ludosky, Jacline Mouraud (à l'origine d'une vidéo virale aux débuts du mouvement), Maxime Nicolle, Ingrid Levavasseur... Si Eric Drouet et Maxime Nicolle possèdent chacun une page nourrie sur le Wikipédia francophone, les femmes en sont privées et doivent se contenter d'une page sur le Wikipédia anglophone. Il existe pourtant une page dédiée aux "Femmes dans le mouvement des Gilets jaunes" !

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Pourquoi ces inégalités et comment les pallier ?

Un manque de contributrices dû à une atmosphère misogyne sur l'interface ?

Pour combler le fossé des genres ("gender gap") existant sur Wikipédia, l'économiste Natacha Rault, qui travaille pour l'Université de Genève, a lancé le projet "les sans pagEs" en juillet 2016, dans la foulée de l'initiative anglophone "Women in red". Une association visant à le financer a ensuite été créée. 

Le chiffre de 18% de pages bibliographiques francophones concernant les femmes, curieusement, correspond au nombre de collaboratrices de l'encyclopédie. Elles représentent seulement entre 10 et 20% de l'ensemble des collaborateurs, déplore l'universitaire. En cause ? Un manque de convivialité et un climat misogyne dans l'interface d'édition, un manque de temps libre, une aversion pour les conflits d'édition, et même la conviction que leurs contributions seraient finalement supprimées, d'après Sue Gardner, l'ancienne directrice de la Wikimedia Foundation qui, en 2001, s'était penchée sur ce sujet (Why Women Don't Edit Wikipedia).

Or, selon Natacha Brault :

Le biais de genre, en terme de nombre de contributrices, va avoir un impact direct sur les sujets qui sont traités sur Wikipédia. Les sujets dits féminins sont moins traités, et les sujets qui ont trait aux LGBTIQ, au féminisme, encore moins ! Et puis, il y a aussi un biais en ce qui concerne la représentation des personnes racisées. Donc récemment, deux contributrices issues des "sans pagEs" ont créé un nouveau projet qui s'appelle "Noircir Wikipédia" et vise à traiter ce biais-là. 

En savoir plus : Wikipédia, chacun sait ce qui lui plait

Les médias, en cause

Admettons que le manque de collaboratrices explique le peu d'appétence de Wikipédia pour les sujets dits féminins ou féministes. Mais on trouve les femmes dans tous les domaines, de la sphère scientifique, à la sphère économique, en passant par la sociologie, la littérature... autant de disciplines qui ne sont pas spécialement féminines et qui intéressent tout autant les hommes que les femmes. Alors pourquoi ces femmes sont-elles privées de pages bibliographiques ? Car les statistiques par corps de métier, visibles ici, ne sont pas plus glorieuses.

D'après Natacha Rault, la question du manque de sources disponibles sur les femmes, notamment dans la presse, n'est pas étrangère à cet état de fait car une encyclopédie, comme Wikipédia, répertorie les contenus notoires : "Pour qu'un article soit admissible, il faut que le sujet ait été médiatisé dans des médias d'audience nationale ou internationale sur un laps de temps de deux ans et de manière centrée ; ça ne peut pas juste une mention dans Le Monde ou Le Figaro_, mais tout un article ; et pas une interview, parce qu'une interview est considérée comme une source primaire sur le sujet._"

Or, le biais provient du fait que les journalistes écrivent plus souvent sur des hommes et interviewent plus souvent des hommes :

Les journalistes qui reprochent à Wikipédia d'être sexiste oublient souvent que nous, sans articles émanant d'eux, on ne peut pas écrire. Sans écrivains et écrivaines qui écrivent des sujets centrés sur les femmes et qui intéressent les femmes, les contributeurs de Wikipédia ne peuvent rien écrire.

Les femmes, décrites par rapport à leurs relations aux hommes

Natacha Rault souligne l'existence d'un autre biais, plus pernicieux car intégré aussi bien par les hommes que par les femmes : le fait que les femmes sont souvent décrites, dans Wikipédia, par rapport à leur relation affective, sexuelle ou maritale à des hommes puissants :

C'était le cas de Lou-Andréas Salomé, qui était décrite comme une muse intellectuelle de Nietzsche, Freud et Rilke, alors que c'était une intellectuelle à mettre sur le même plan qu'eux ! Il y a une forme de sexisme qui prévaut et qui souvent est inconsciente, ce qui fait que quand on interpelle les gens, on a une réaction en général assez agressive en face.

C'est aussi l'un des chevaux de bataille des "sans pagEs" : réécrire, consacrer un espace à la vie privée, mais en bas de l'article, loin du résumé introductif…

Quelles autres initiatives pour combler le fossé ?

Pour continuer de pallier ce déséquilibre, comme elle s'y efforce depuis 2016, l'association "les sans pagEs" organise régulièrement ce que Natacha Rault nomme "des Editathons" où des femmes, et des hommes (à peu près 10% de participants), peuvent venir apprendre à contribuer. A Paris, tous les mois, la Gaîté Lyrique organise ainsi des ateliers ouverts à toutes et tous

C'est réjouissant de voir une femme de 65 ans qui vient d'écrire son premier article et qui en est contente. Elle ne reviendra pas forcément, beaucoup ne reviennent pas : le taux de rétention est très bas, mais quand même, c'est gratifiant.

Mais l'essentiel du projet se passe en ligne, souligne l'universitaire : "Il y a des gens qu'on n'a jamais vus qui contribuent au projet."

Combien d'hommes parmi ces internautes ? C'est impossible à dire, malheureusement, car nombre de collaborateurs ne renseignent par leur genre, et notamment des femmes, pour éviter d'être discriminées. Car l'initiative a ses détracteurs, notamment sur le bien nommé "Bistro" de Wikipédia, où elle est régulièrement mis en cause : "Les sans pagEs serait une initiative, pour reprendre les termes, militante féministe qui n'a pas sa place sur Wikipédia."

C'est acrobatique et périlleux. [...] le projet s'appelle les sans pagEs ; eh bien, faites-les ces pages ! C'est tout : "à la limite" comme si le projet n'existait pas ! / Autant fermer le projet, et aller demander à la  fondation de créer un Wikipédia femmes, du moins pour le français. / La toute première fois que j'ai entendu parler d'un projet nommé "Les sans pages" j'ai pensé que cela s'occuperait de rendre leur visibilité à des personnes comme Simegnew Bekele, Mulalo Doyoyo, Yemisi Adedoyin Shyllon, Phiwa Nkambule, Franklin Erepamo Osaisai, Duma Kumalo, etc.                
Exemples de propos tenus sur Le Bistro de Wikipédia

Une autre page permet de prendre conscience du degré d'ouverture des Wikipédiens sur la question de la féminisation ; celle d'un grand sondage récemment lancé sur l'écriture inclusive et son éventuel usage sur Wikipédia, nous signale Natacha Rault : "Le sondage et la page de discussion valent le détour ! Il y a beaucoup de jugements de valeur qui sont exprimés et reflètent les débats sociaux en cours : "C'est laid, c'est moche."

Pourtant, l'association bénéficie du soutien officiel des instances de représentation de l'encyclopédie en ligne. Elle sera financée en 2020 par Wikimédia Suisse, et vient également de signer un partenariat avec Wikimédia France. Elle dispose en outre du soutien financier de la Fondation Wikimédia. L'initiative poursuit donc vaillamment sa petite bonne femme de chemin depuis 2016, continuant de combler à petites pelletées le fossé du genre : "On a eu 41 programmes et 41 campagnes et évènements qui ont touché et rassemblé plus de 900 contributeurs et contributrices dans les évènements physiques."

Et comme le rappelle Natacha Rault en guise de conclusion : 

Demain, n'importe quel.le internaute qui a lu ce papier peut aller écrire un article, à condition de respecter les critères d'admissibilité, de savoir sourcer... Il y a des tutoriels, des aides, n'importe qui peut contribuer !