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Will Straw : "Répondre à la dévastation de la vie nocturne causée par la pandémie de Covid-19"

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Montreal dans le flou
Montreal dans le flou
© Getty - Manjurul Haque / Eyem

Coronavirus, une conversation mondiale. Montréal est-elle une fête ? Difficile de l'énoncer au 1er janvier 2021. Regardons l'état de ses nuits, analysons ce que fait la pandémie de Covid-19 à sa culture urbaine, et imaginons les moyens de penser aux nuits d'après. Car oui, la culture de la nuit est en danger.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions en continuant cette Conversation mondiale entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements actuels.

Au rang des pratiques culturelles, la culture de la nuit est souvent considérée comme une contre-culture. Souvent liée aux mouvements de la ville, elle rassemble, en pleine lumière ou à l'ombre des regards divers groupes sociaux en interactions. Elle consacre aussi la rencontre de nombreux champs d'études, entre sociologie, géographie, urbanisme ou histoire de l'art. C'est ce que nous montre dans ce texte Will Straw__, professeur à l’Université de McGill à Montréal, spécialiste des cultures urbaines, et pionnier des "Nights Studies". 

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À Montréal, où je vis, il a été difficile de séparer le déroulement de la pandémie COVID-19 de la séquence des saisons qui façonnent nos humeurs et nos comportements. Le premier confinement est arrivé ici, comme dans tant d’autres endroits, dans les derniers jours de l’hiver. Plusieurs croyaient qu’il serait levé au printemps, et que Montréal se trouverait dans cette période de sociabilité dynamique qui marque ses rues, ses parcs et ses quartiers pendant les saisons plus chaudes du Québec.  

Dans le secteur culturel montréalais, le passage saisonnier pendant la pandémie a suivi aussi un modèle commun à de nombreux autres pays. Tout a débuté par la ruée vers la diffusion d'événements culturels en ligne - pour offrir une diffusion en direct à partir de salles de concerts et de théâtres, ou des expositions en ligne de musées et de galeries. Pour de nombreuses institutions culturelles de Montréal, les premiers jours de la pandémie ont été l’occasion de fouiller dans les archives institutionnelles, en rendant disponibles des spectacles plus anciens ou en produisant des nouveautés sous forme numérique et en ligne.  

Comme beaucoup de gens, dans cette transition de l’hiver au printemps, je me suis retrouvé épuisé par les possibilités sans cesse croissantes de participation en ligne à des événements culturels (et académiques). J'ai participé à des conférences, organisées par des universités européennes ou sud-américaines, auxquelles je n'aurais pas pu, à l'époque pré-académique, assister.  Les festivals de cinéma et les expositions d’art de toutes sortes sont devenus facilement accessibles, et j’ai eu la possibilité, pour la plupart en soirées, d’assister au lancement de livres ou d’enregistrements musicaux, créé par des gens que je ne connaissais pas, dans des pays lointains. Il était facile d'imaginer que les barrières de distance et de coût, qui limitaient généralement nos options culturelles, avaient été fortement réduites.

L'expérience extérieure de la vie urbaine

Au début de l’été, cependant, un certain désenchantement s’était installé. Ce n’est pas simplement que l’abondance des choix culturels en ligne est devenue difficile à gérer. Plus important encore, la culture en ligne est venue concurrencer les attraits d’une expérience extérieure de la vie urbaine collective dont l’attraction était d’autant plus forte en raison de l’enfermement qui l’avait précédée. Il est devenu de plus en plus évident que la culture en ligne, quelles que soient ses forces, avait été coupée de l’expérience de la vie urbaine. 

La variété des options disponibles en ligne ne se substituait pas à la diversité des rencontres et au sens de la découverte qui caractérisent notre vie ordinaire dans les villes. La culture en ligne n’était plus complétée par la sociabilité qui fait de chaque événement culturel urbain le centre d’une « scène » urbaine.

Plus important encore, peut-être, la culture en ligne a affaibli l’importance culturelle de la nuit.  Ce n’est pas simplement qu’à Montréal comme dans tant d’autres endroits, la culture de la nuit a été limitée par des règlements qui, même en période d’ouverture temporaire, exigeaient que les bars, les clubs et les institutions culturelles ferment plus tôt que ce qui était normalement le cas.   La culture en ligne, quand il s’agissait de genres et de formes que nous associons à la nuit (comme la musique électronique) a rompu le lien intime entre l’expression culturelle nocturne et  d’autres caractéristiques de la nuit. La culture en ligne n’a pas été en mesure de nous donner des rencontres inattendues avec des communautés sous-culturelles qui s’exprimaient dans des lieux cachés. Les rencontres ou découvertes aléatoires qui caractérisent la vie nocturne dans les villes étaient absentes des plateformes qui nous proposaient des dj sets en ligne ou des représentations théâtrales.

À un moment donné, vers le milieu de l'été, je me suis rendu compte que, si la pandémie avait permis de faire l'expérience du travail de musiciens, auteurs, acteurs et autres créateurs du monde entier, je n'avais pas ajouté un seul nouvel ami ou connaissance à ma vie de tous les jours.

À l'été 2020, la question de la survie de la culture sous la pandémie COVID-19 est passée d'une préoccupation des possibilités offertes par les plateformes en ligne à la question de savoir comment nos villes et nos communautés pourraient être transformées.

Une politique de la ville

À Montréal, comme dans tant d’autres villes, la pandémie a servi de prétexte à la mise en œuvre hâtive d’un grand nombre d’éléments de ce qu’on appelle parfois le « nouvel urbanisme» : la fermeture des rues pour la circulation piétonnière, l’agrandissement des pistes cyclables et des trottoirs, la distribution de tables de pique-nique, de camions de nourriture et d’attractions à petite échelle dans toute la ville. À cela s’ajoutent quelques-unes des « mesures d’urgence » jugées nécessaires pour que les petites entreprises du secteur des bars et des restaurants survivent à la pandémie : réglementation allégée des ventes d’alcool, occupation accrue par les restaurants ou les bars de trottoirs et de rues,  construction de terrasses,  et ainsi de suite. À Montréal, dont le centre-ville avait connu une baisse drastique de fréquentation (employés de bureau et touristes), notre administration municipale progressiste a trouvé de nouvelles justifications de son engagement de longue date à bâtir une vie de quartier centralisée. 

Ces mesures, dans ma ville, ont été les bienvenues, même si, à côté du rêve de Frédéric Hocquard de donner à Paris, en 2020, un summer of love,  elles semblaient bien modestes. Cependant, la culture de la nuit a été largement oubliée dans les initiatives « nouvel urbaniste » de l’été pandémique de Montréal, où les journées étaient lumineuses, animées et pleines de monde, mais rapidement devenue calme et vide avec l’arrivée de la nuit. 

Les terrasses occupées et les rues piétonnes sont, peut-être, l’un des éléments constitutifs d’une culture vivante de la nuit. Cependant, il faut aussi les espaces intérieurs et invisibles dans lesquels les communautés dissidentes et les avant-gardes émergentes peuvent trouver intimité et sécurité.

Au fur et à mesure que j’écris ces mots, Montréal s’engage dans un effort majeur pour réinventer ses nuits. Depuis 2017, un groupe d’activistes et d’acteurs de la vie nocturne connu sous le nom de MTL 24/24 a fait pression sur la ville pour qu’elle suive l’exemple d’autres villes dans la mise en œuvre de mesures de soutien et d’expansion de la culture de la nuit.  Au printemps 2020, alors que la pandémie transformait la vie nocturne de la ville, MTL 24/24 a formé un conseil de nuit, pour aborder la question de la la gouvernance de la culture nocturne dans la ville. Peu de temps après, la ville crée un nouveau poste administratif, le Commissaire du bruit et de la nuit, pour initier une réinvention des nuits montréalaises.

D’autres groupes à travers le monde, comme les auteurs du Global Nighttime Recover Plan,  ont proposé des outils et des actions pour répondre à la dévastation de la vie nocturne causée par la pandémie COVID-19. Pour Montréal, comme pour tant d'autres villes, l'enjeu est celui de réparer cette dévastation à court terme tout en construisant une culture de la nuit dans laquelle les injustices sociales de longue durée que la pandémie nous a obligées à reconnaître seront abordées.

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.

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