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William Klein : "Je faisais des photos de gens que je n'osais pas regarder"

William Klein le 21 septembre 2010.
William Klein le 21 septembre 2010.
© Maxppp - BeneluxPix

1998. William Klein était l'invité en 1998 de la série "A voix nue". Dans ces cinq entretiens, l'artiste touche-à-tout aborde toutes ses pratiques artistiques : la photographie, la peinture, le cinéma, en tentant d'en montrer la continuité qui s'y dissimule.

L'artiste polymorphe William Klein se fait tirer le portrait au cours de cinq entretiens dans la série "A voix nue" diffusée en 1998.

L'homme orchestre

Pour commencer ce premier entretien, William Klein répond à sa boulimie d'activités, à la fois peintre, graphiste, photographe, cinéaste... : " Je ne sais pas si c'est utile, mais je ne peux pas faire autrement." Il pense aussi que cette attirance de tout faire par lui-même vient de sa formation de peintre, une activité forcément solitaire.

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Peut-être que ça vient du fait que ma formation est une formation de peintre où on travaille tout seul. J'ai toujours rêvé quand j'étais gosse, si je devais penser à une carrière, je pensais à Cézanne qui habitait près d'Aix. Il vivait à la campagne [...] personne ne s'occupait de lui, même ses amis trouvaient que c'était un raté [...] mais moi ça me semblait une façon de vivre et ça correspond sans doute à une certaine timidité sans doute. Je n'aime pas la vie publique, le show-business... Même quand on parle de peinture, parce que si on ne vend pas sa salade, on ne peut pas fonctionner et vendre sa salade ça m'a toujours emmerdé.

"A voix nue" 1/5 avec William Klein le 23/11/1998 sur France Culture.

23 min

William Klein est toujours à la recherche de la dérision, il décrit son goût pour la caricature et parle de ses modèles.

On a un tas de modèles, et puis on se lance dans un projet et puis on oublie les modèles et on fait comme on peut !

Peinture versus photographie

A ses débuts artiste peintre, William Klein donne sa vision de l'histoire de l'art dans ce deuxième entretien d'"A voix nue".

Tout le monde veut refaire l'histoire de l'art et j'ai refait l'histoire de l'art. Je crois que Picasso a fait 2000 ans d'histoire de la peinture et de la sculpture. Chaque jeune ou artiste aspirant veut être "moderne", pense qu'il y a du progrès, qu'on passe d'une chose à l'autre. [...] A l'époque où je faisais de la peinture sérieusement, je suis passé par toutes les influences possibles. Quand j'étais gosse, je faisais du Van Gogh ! Je me suis même fait un autoportrait à la Rembrandt !

"A voix nue" 2/5 avec William Klein le 24/11/1998 sur France Culture.

22 min

L'artiste raconte comment il est passé de sa pratique picturale, à l'architecture puis à la photographie, comme une progression évidente qui répondait à ses questionnements de l'époque.

Et j'ai pensé finalement que la peinture était une chose anachronique et désuète. Par hasard, j'ai découvert des possibilités d'employer la photographie, abstraite d'abord et puis par hasard encore je me suis rendu compte que les quelques photos que je prenais en vacances ou ailleurs n'étaient pas si mauvaises que ça. Je revenais à une grande ancienne préoccupation qui est de parler de la vie autour de moi. [...] La photographie me semblait à plusieurs titres utile, intéressante [...] parce que c'était une chose assez proche du peuple et d'une conception de l'art comme accessible. Ce qui est drôle c'est qu'aujourd'hui, ces photos que je faisais à l'époque, que je donnais à des gens qui mettaient ça dans leur tiroir ou épinglaient ça au mur avec des punaises, ont maintenant une certaine valeur ! Donc c'est un peu un gag.

Sur sa pratique photographique, il tient à préciser : "Je n'ai jamais gagné ma vie avec des photos que je faisais pour moi-même. Je gagnais ma vie avec des photos de commande, de mode, de publicité. Les photos que je faisais comme recherche personnelle, ça ne valait pas un clou."

La photographie c'était une espèce d'antidote, c'était le contraire de ce que je faisais à l'époque comme peinture. Je faisais une peinture géométrique, sans aucune référence à la vie. Donc c'était un peu schizophrénique de faire d'un côté une peinture totalement abstraite et la photographie expressionniste qui poussait au maximum le commentaire.

La photographie de mode : six semaines par an, pas plus

La mode ne m'intéressait absolument pas, mais la photographie de recherche dans le domaine de la mode, qui permettait toutes sortes d'expériences techniques, ça je n'avais rien contre et photographier des belles filles, drôles, je n'avais rien contre non plus !

Au cours du troisième entretien d'"A voix nue", William Klein insiste sur le fait qu'à l'époque où il était photographe de mode, les mannequins n'étaient pas les top-models qu'elles sont devenues depuis, c'était des anonymes. Il raconte qu'il travaillait essentiellement pendant les défilés saisonniers des maisons de haute-couture. "Je mettais toujours dans la photo de mode quelque chose qui montrait que c'était au deuxième, troisième ou quatrième degré et des filles s'en rendaient comptent et marchaient avec moi", explique le photographe toujours à la recherche de cette dérision dans son travail.

"A voix nue" 3/5 avec William Klein le 25/11/1998 sur France Culture.

24 min

"Qui êtes-vous Polly Maggoo ?" est un film sur le bourrage de crâne. C'est un film sur la télévision, les médias, la mode et même le cinéma.

"Comment regarder la mode sans penser à rigoler ?!" s'interroge-t-il ironiquement. Le directeur artistique du magazine Vogue faisait d'ailleurs bien attention de ne le faire travailler qu'avec certaines directrices avec lesquelles il pouvait s'entendre car "les grandes prêtresses de la mode", ça le faisait rire. "Les considérer comme des personnes extraordinaires dans la vie américaine" ce n'était pas son genre, "j'étais presque le seul à  les trouver drôles... enfin ridicules", confie-t-il.

William Klein, un cinéaste d'agit-prop

Dans ce quatrième entretien, le cinéaste évoque la question de son engagement politique vis-à-vis des Black Panthers et autres mouvements contestataires américains, qui l'a amené à tourner des films politisés comme "Loin du Vietnam" (1967), "Mr. Freedom" (1969), "Muhammad Ali the Greatest" (1974). Il replace cette préoccupation dans une jeunesse plutôt politisée.

Les gens que je lisais, c'était des gens qui condamnaient, qui démolissaient le capitalisme sauvage, le libéralisme.

"A voix nue" 4/5 avec William Klein le 26/11/1998 sur France Culture.

24 min

En Amérique il y a une grande tradition de critique sociale et j'étais attiré vers ceux qui exprimaient cela.

D'autant plus que les événements qui se déroulent dans les années 60 aux Etats-Unis ne peuvent pas laisser William Klein indifférent.

S'il n'y avait pas eu une situation comme celle qui s'était développée pendant les années 60, c'est-à-dire le Vietnam, les Noirs et la répression qui s'en est suivie... Je n'ai pas tourné que des films politiques - loin de là - mais j'ai pensé qu'ayant accès aux moyens audiovisuels, il y avait plein de choses à dire. Je pense que c'était des sujets que je devais tourner.

Un cinéma de compassion et de révolte

Quand j'ai commencé à faire de la photographie, j'ai pensé à faire de l'"anti-Cartier-Bresson". Cartier-Bresson faisait une photographie soit-disant objective, il faisait presque de la caméra invisible, il ne voulait pas intervenir. Il ne voulait pas commenter, il ne voulait pas être présent dans ses photos en ne montrant que son point de vue. Moi, j'intervenais et faisais le contraire. En ce qui concerne le cinéma, quand j'ai commencé à faire des films de fiction, cinq ou six années après que Godard avait fait "A bout de souffle", très consciemment je pense que je faisais de l'"anti-Godard" !

"A voix nue" 5/5 avec William Klein le 27/11/1998 sur France Culture.

24 min

Pour clore cette série de cinq émissions, William Klein poursuit sa réflexion sur ses fictions dans lesquelles, "le spectacle comptait et le rire était très important". Il pensait surtout à Charlot et aux Marx Brothers. Mais derrière le rire, les sujets sociaux ou politiques ne sont jamais très loin que ce soit dans "Mr Freedom" ou "Qui êtes-vous Polly Maggoo ?".

J'ai fait des films souvent pour défendre des causes ou la situation dans laquelle des gens exploités se trouvent, donc c'est une espèce de compassion si on veut mais c'est aussi une révolte, une rage contre ceux qui exploitent, les deux à la fois. Il y a la compassion et la rage.

William Klein raconte son enthousiasme pour le champion Mohammed Ali qui est devenu un film "Muhammad Ali, the Greatest" sorti en 1974.

Si j'ai voulu tourner ça [le combat entre Cassius Clay et Sonny Liston], ce n'était pas tellement la fascination du champion mais comment allait se dérouler devant nos yeux le combat entre le Mal et le Bien mais curieusement caricaturé. C'était ça mon but au départ, après je me suis rendu compte que je suis tombé sur un personnage hors du commun, sur un personnage légendaire. Même aujourd'hui sa légende se perpétue et prend une dimension très étrange.

  • "A voix nue" avec William Klein
  • Première diffusion du 23/11/1998 au 27/11/1998
  • Producteur : Claire Clouzot
  • Réalisation : Olivier Coppin
  • Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France