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William Marx : "Nos bibliothèques mentales nous servent de référence pour lire et comprendre les livres"

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Des livres à n'en plus finir...
Des livres à n'en plus finir...
© Getty - Dora Markus / EyeEm

Entretien. Une nouvelle chaire intitulée "Littératures comparées" est confiée à l’historien de la littérature William Marx au Collège de France. À quelques heures de sa leçon inaugurale, le philologue tourné vers une "bibliothèque mondiale", nous ouvre les yeux sur notre subjectivité de lecteur·rice·s.

Écrivain, philologue, professeur et essayiste émérite, William Marx entre au Collège de France où il ouvre la chaire de littératures comparées. Par son approche qui s'intéresse au contexte originel de l'écriture des œuvres, ce normalien et agrégé des lettres classiques entend repousser les limites de la discipline dès sa leçon inaugurale, ce jeudi 23 janvier, "Par-delà la littérature - Lire dans la bibliothèque mondiale", introduction à son cours à venir intitulé "Construire, déconstruire la bibliothèque mondiale". Dans une approche qui mêle l'universel et le particulier, il expose une analyse où nos lectures dépendent de nos vies, de nos attentes, des autres livres que nous avons déjà lus. Extrait de son entretien à La Grande table idées au micro d'Olivia Gesbert.

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Olivia Gesbert : Vous avez choisi d'axer votre leçon inaugurale sur la bibliothèque mondiale. Pourquoi promouvoir cette idée ? 

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William Marx : Il me semble que nous vivons dans un monde assez paradoxal où tout est accessible par internet, par Google, par Wikipédia, par l'ensemble des bases de données qui sont là, mais où chacun s'enferme dans son propre univers. Il faut, au contraire, faire l'effort d'aller vers les autres, vers l'étranger, vers le lointain, vers ce qui est différent de nous, à un moment où il y a une sorte d'enfermement de chaque communauté, de chaque individu dans ses propres désirs, ses propres intérêts, ses propres idées. Je crois que la littérature peut vraiment nous y aider. 

D'une certaine manière, ce que démontre l'actualité (ou la situation dans laquelle nous sommes actuellement) c'est le fait que chacun vit dans un univers un peu imaginaire, qu'il reconstitue avec son lien avec le reste du monde. La littérature peut au contraire nous aider à sortir de ces univers imaginaires. Dans le monde de la littérature, ils portent un nom, ce sont les bibliothèques. Mais les bibliothèques - c'est ce que j'essaierai de développer à l'intérieur de mon cours - je les entends plutôt comme des bibliothèques mentales. Non pas celles qui enferment des livres, mais celles où nous sommes nous-mêmes enfermés. Ce sont elles qui nous servent de référence pour lire et pour comprendre les œuvres que nous lisons. 

Il est extrêmement intéressant de mettre en évidence ces bibliothèques mentales qui sont à l'intérieur de nous, de les faire bouger et de les faire exploser.

Quand nous lisons un livre, nous le prenons sur une étagère mentale, en quelque sorte. Et il n'y a aucune compréhension d'un livre qui soit indépendante des livres qui sont à côté sur l'étagère. Par exemple, si vous lisez À la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, vous pouvez le lire de différentes manières, vous ne lisez jamais de manière isolée. Vous pouvez le lire, par exemple dans la comparaison avec La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, c'est-à-dire dans la grande tradition du roman psychologique français. Ou bien vous pouvez le lire, au contraire, à côté de l'Ulysse de James Joyce ou de L'Homme sans qualités de Musil. Vous pouvez le voir aussi comme un moment de cette grande période de déconstruction moderniste du roman au niveau européen. Et chaque fois, c'est une œuvre différente que vous lisez. Donc, il est extrêmement intéressant de mettre en évidence ces bibliothèques mentales et invisibles qui sont à l'intérieur de nous, et d'essayer aussi de les faire bouger et de les faire exploser. C'est ce à quoi doit servir la bibliothèque mondiale.

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Il y a comme une chaîne du livre. Notre esprit, quand il se saisit d'un livre, recrée tout un corpus autour, même inconsciemment dites-vous.

Aucune œuvre ne se lit de manière isolée. Toute lecture est comparée. Et c'est pourquoi j'ai tendance à dire que cette chaire de littératures comparées, à laquelle j'ai eu l'honneur d'être élu, est en fait une chaire de littérature. Toute littérature, toute œuvre littéraire est toujours vue dans un regard de comparaison. Ce que je vais essayer de faire, c'est de mettre en évidence ces œillères, qui font que notre lecture de telle ou telle œuvre est toujours orientée. Et parmi ces œillères, il y a beaucoup d'éléments de type idéologique ou culturel qui sont en fait, par exemple, notre propre rapport à la littérature. 

Toute lecture est chargée de nos autres lectures, et elle est aussi chargée de ce que nous sommes. 

Paul Valéry disait que les œuvres d'art, les œuvres littéraires n'existent pas par elles-mêmes. Elles existent toujours en actes. "L'oeuvre de l'esprit n'existe qu'en actes", écrivait-il. C'est ce qu'il disait à la chaire de poétique qu'il occupait au Collège de France. Une oeuvre littéraire, ce n'est pas un livre dans une bibliothèque. Une oeuvre n'existe que dans l'actualisation que nous en faisons, par la lecture, par le regard que nous portons sur elle. Et à ce moment-là, il se crée une image mentale de l'œuvre à l'intérieur de nous. Mais la réalité de l'œuvre est totalement transformée, déterminée par tout ce que nous avons vécu. Ce qui fait que chacun lit différemment une œuvre, différemment des autres mais aussi de lui-même. Vous ne lisez pas le même roman de la même manière, selon que vous êtes en forme ou que vous êtes triste, à tel ou tel âge de la vie. 

Il faut mettre en évidence les a priori, les préjugés, les conceptions qui guident nos lectures.

On ne lit pas un roman d'amour de la même manière quand on est adolescent. Quand je l'étais, j'ai lu beaucoup de romans de la grande tradition européenne : La Princesse de Clèves, Madame Bovary, etc. Mais c'est très étonnant, quand on n'a pas connu l'amour soi-même, les affres de l'amour et des sentiments, on ne lit pas de la même façon que si on a subi des malheurs amoureux ou qu'on a connu le bonheur de l'amour. Étant donné que le Collège de France est quand même une institution de type scientifique, il faut mettre en évidence les a priori, les préjugés, les conceptions qui guident nos lectures et c'est ce que je vais essayer de faire.

Vous faites la distinction entre la littérature mondiale et la bibliothèque mondiale. "La littérature mondiale fait triompher le sujet", dites-vous, et "la bibliothèque mondiale transforme le lecteur", ce n'est pas la même chose. 

Le concept de littérature mondiale est apparu il y a deux siècles environ, en particulier dans les propos tenus par Goethe, sous le nom de Weltliteratur, comme on dit en allemand. Lors de cette émergence du concept, Goethe parle par exemple de romans chinois qu'il lit à Weimar au même moment. C'est étonnant de penser que Goethe pouvait lire des romans chinois déjà au début du XIXe siècle. Mais cette capacité à pouvoir lire des œuvres très lointaines est liée aussi à l'émergence du concept de littérature. Parce que le mot de littérature n'existait pas dans le sens moderne qui est le nôtre avant le XIXe siècle. Avant, on parlait d'autres choses, de Belles Lettres, de poésie. Parler de littérature, ça veut dire parler d'une sorte de régime particulier des textes par rapport à nous, une capacité que nous avons, en tant que lecteur, de nous approprier des textes très lointains. Parce que pour toute lecture littéraire, nous avons la capacité de nous projeter à l'intérieur des œuvres, de les faire devenir nous, d'y transporter nos propres interrogations, nos propres questionnements. 

Regardez la façon, encore aujourd'hui, dont les gens vivent la littérature. Ils achètent un livre dont ils ne connaissent pas l'auteur dans une librairie. C'est quelque chose d'assez impersonnel. Et puis après, chacun a ses propres impressions en lisant l'œuvre, chacun peut écrire là-dessus, sur des blogs, des réseaux sociaux. Cela n'a pas toujours été ainsi. Il y a eu d'autres moments, d'autres cultures où les textes venaient avec tout un ensemble de codes sociaux. Par exemple, dans la tragédie grecque, dans le monde du XVIIe siècle, dans les salons français qui faisaient que la lecture était orientée, elle était donnée à l'intérieur d'une société. Ce que je veux dire, c'est que la littérature mondiale est une littérature qui s'approprie et qui a tendance, en quelque sorte, à niveler les œuvres, à les mettre au niveau de nos propres attentes.

C'est cette fameuse "world literature", comme on a la "world music", c'est-à-dire cette idée d'une littérature adaptée à tous ?

Oui, tout à fait. Et c'est exactement ce que mettaient déjà en évidence Karl Marx et Friedrich Engels dans le Manifeste du Parti communiste. Ils parlent de cette mondialisation de la littérature qui correspond à une marchandisation de la littérature. Elle est devenue un objet de commerce parce que toute œuvre se vaut et toute œuvre peut passer d'un monde à l'autre. Ce n'est pas ce que j'entends par bibliothèque mondiale. Parce qu'il me semble qu'il y a un problème dans cette question de la littérature mondiale, nous mettons les œuvres sur le lit de Procuste, sur le lit de nos attentes idéologiques et morales, qui sont parfois extrêmement légitimes. Mais ce faisant, nous nous interdisons d'accéder à des œuvres qui pourraient beaucoup plus nous déstabiliser, nous choquer, nous révulser, ou au contraire nous faire découvrir des mondes entièrement différents. 

Faire un effort de casser notre subjectivité par rapport aux œuvres et d'essayer de rentrer dans un rapport beaucoup plus scientifique avec elles.

Dans une bibliothèque mondiale, vous n'êtes pas là pour vous approprier les œuvres et en faire votre propre chair. Le rapport aux œuvres et aux textes, que je veux défendre à l'intérieur de mon cours, sera un rapport beaucoup plus philologique, qui consiste à respecter l'intention première des œuvres, à essayer de comprendre ce qu'elles ont voulu dire, d'abord dans leur contexte, dans leur culture. Et c'est peut-être ensuite, dans un second temps qu'il est possible de faire cette lecture littéraire, que je ne veux absolument pas abolir. Mais il me semble qu'il est extrêmement important, si on veut vraiment se confronter à l'altérité et découvrir autre chose, de faire cet effort, de casser notre subjectivité par rapport aux œuvres et d'essayer de rentrer dans un rapport beaucoup plus scientifique avec elles, ce que permet la bibliothèque mondiale. 

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