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Willis from Tunis : "Le plus violent de mes dessins ne sera jamais aussi violent que la réalité du monde"

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"Sauvons la bourse plutôt que la vie"
"Sauvons la bourse plutôt que la vie"
- Willis from Tunis

Coronavirus, une conversation mondiale. "Un dessin vaut mieux qu'un long discours" dit l’adage. Aujourd'hui, la conversation mondiale prend des allures d'illustration mondiale. A en croire le satirique chat Willis, sous le crayon de Nadia Khiari, la bourse vaudrait plus que la vie. Où quand la satire révèle le cynisme de notre monde...

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Quand les mots sont usés, galvaudés, redondants, impuissants, le dessin nous est d'un grand secours. C'est pourquoi nous avons demandé à la dessinatrice satirique tunisienne Nadia Khiari, aussi connue sous le pseudo " Willis from Tunis", de dessiner ce que lui inspire la période.

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Le chat Willis est né en janvier 2011, lors d'un discours du président déchu Ben Ali, lequel prônait la liberté d'expression. Libre, Willis l'est. Chaque jour, il chronique l'actualité. Aujourd'hui, il dénonce la primauté de la bourse sur la valeur de nos vies.

"La bourse ou la vie ?" par Willis from Tunis, le 17 juin 2020 à Tunis (Tunisie)
"La bourse ou la vie ?" par Willis from Tunis, le 17 juin 2020 à Tunis (Tunisie)
- Nadia Khiari

"Les impératifs politico-économiques VS la santé publique"

Le dessin est pour moi un pré-texte, un moyen d’appuyer le texte dans lequel la dimension humoristique et satirique de l’image passe par l’expression et l’attitude des personnages. Nous sommes dans un siècle de l’image, nous en consommons des milliers, en cela le dessin est plus frappant parce qu’il attire l’attention. J’adore dessiner, c’est le moyen avec lequel je me sens le plus à l’aise pour faire passer des messages percutants même si je crois que le texte et le dessin sont complémentaires. Je dessine plutôt que je n’écris car les idées me viennent plus souvent en image.  

J’ai essayé par ce dessin d’appréhender la situation actuelle d’un point de vue global et pas seulement par rapport à ce qui se passe en Tunisie -nous sommes relativement épargnés par la crise sanitaire*-.  

Cette idée de "la bourse plutôt que la vie" n’est pas valable seulement pour cette pandémie mais aussi pour la crise environnementale par exemple : la vie humaine, animale n’a aucune valeur par rapport à l’aspect économique. C’est désespérant parce que ce n'est pas remis en question par les pouvoirs.  

Cette semaine en Tunisie, au large de Djerba, on a connu un drame de plus : plus de cinquante migrants sub-sahariens sont morts. En Libye, on assiste à une mini-guerre mondiale. On parle de tout cela comme si c’était normal, avec beaucoup de cynisme par rapport à la vie humaine. Les gens me disent que je suis cynique mais je le suis beaucoup moins que la réalité. 

Le plus violent de mes dessins ne sera jamais aussi violent que la réalité du monde.  Les gouvernements font appel à nous en tant que citoyen -lorsqu’il faut voter ou payer nos taxes- mais le reste du temps nous sommes des consommateurs. J’aimerais qu’on se comporte en tant que consommateur responsable ne serait ce que pour le monde que l’on va laisser à nos enfants. 

Je suis professeure et ce sont mes élèves qui me donnent de l’espoir, en dépit du monde qu’on leur offre. Leur vision du monde est désespérée et pourtant ils font preuve d'une immense maturité. Grâce aux réseaux sociaux ils sont au courant de tout ce qui se passe dans le monde. Ils sont si lucides, et ils me disent : « on éduque nos parents ».

*la Tunisie compte aujourd’hui 49 morts selon les chiffres officiels

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.