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Xavier Driencourt : "Il faut normaliser la relation franco-algérienne mais pas la banaliser"

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Emmanuel Macron rend hommage, en 2021, aux 120 Algériens tués par les forces de l’ordre le 17 octobre 1961 alors qu’ils manifestaient à Paris pour l’indépendance de leur pays.
Emmanuel Macron rend hommage, en 2021, aux 120 Algériens tués par les forces de l’ordre le 17 octobre 1961 alors qu’ils manifestaient à Paris pour l’indépendance de leur pays.
© AFP - Rafael Yaghobzadeh

Entretien. Depuis les accords d'Évian du 18 mars 1962 qui enclenchèrent le processus d'indépendance de l'Algérie, les relations franco-algériennes restent plombées par le poids de l'Histoire. En dépit des multiples tentatives françaises de retisser des liens, témoigne un diplomate.

Dans le corps diplomatique français, Xavier Driencourt est une exception. Ce diplomate, parmi les plus fins connaisseurs de "la Maison", a la particularité d’avoir été deux fois en poste en Algérie, de 2008 à 2012 sous Nicolas Sarkozy et de 2017 à 2020 sous Emmanuel Macron. Mais être nommé à Alger est loin d’être une sinécure_. "Ce n’est pas un poste "pépère",_ reconnaît en souriant Xavier Driencourt.  Nous Français, nous croyons connaître ce pays, mais il reste à bien des égards une énigme. C’est difficile de comprendre le système."

Le pouvoir algérien est directement lié à la guerre d’indépendance. Les Algériens parlent eux-mêmes du "système", sans savoir exactement ce qu’il contient et qui il concerne. Une sorte de "boîte noire", opaque et indéchiffrable, où se mêlent des responsables de l’armée, des services de renseignement, du FLN, des acteurs économiques, la présidence, etc.

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Le président Tebboune doit composer avec les "actionnaires" de ce système, et notamment avec l’armée, colonne vertébrale du régime algérien depuis 1962. Le discours anti-français est souvent utilisé par le pouvoir algérien pour faire oublier ses échecs intérieurs.

L'énigme algérienne

De son expérience à Alger, Xavier Driencourt a tiré un livre, L’énigme algérienne - Chroniques d’une ambassade à Alger, aux éditions de l'Observatoire, dans lequel il raconte par le menu les méandres de la relation franco-algérienne, où le poids de l’Histoire est omniprésent.

Le secrétaire général du FLN m’a dit en m’accueillant à son bureau : "Monsieur l’ambassadeur, sachez que dans ce pays, sous chaque pierre, il y a le cadavre d’un Algérien !" On est imprégné de cette histoire.

Le ton était donné...

Malgré cette "hostilité dans l’intimité", l’ancienne puissance coloniale reste la référence vers laquelle les Algériens continuent de se tourner, même si Alger a fait de la Chine son partenaire privilégié, notamment dans le domaine économique et commercial.

L'échec du traité d'amitié franco-algérien

"Il faut éviter que les relations franco-algériennes soient banalisées ou banales", poursuit Xavier Driencourt. "Toute la difficulté est de trouver la bonne distance pour arriver à une normalité", ajoute-t-il, rappelant que "l’Algérie a été française avant Nice et la Savoie !"

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Les présidents français ont tous tenté, avec des fortunes diverses, de construire une relation apaisée avec l’Algérie. Jacques Chirac, qui avait un passé algérien - lieutenant, il commandait un peloton de 32 hommes à la frontière algéro-marocaine -, avait commencé par la discussion d’un traité d’amitié, mais la loi de février 2005 sur les "bénéfices de la colonisation" a sonné le glas de cette initiative.

Son successeur Nicolas Sarkozy est allé très loin dans la condamnation de la colonisation dans son discours de Constantine du 5 décembre 2007. François Hollande lui aussi a fait quelques pas en direction d’Alger. 

Xavier Driencourt à Alger le 24 novembre 2008.
Xavier Driencourt à Alger le 24 novembre 2008.
© Getty - Nacerdine Zebar / Gamma-Rapho

Dialogue de sourds entre Paris et Alger

Emmanuel Macron a, lui, choisi une politique des petits pas : réhabilitation de Maurice Audin et d’Ali Boumendjel, avocat du FLN, restitution des crânes des combattants algériens du XIXe siècle, rapport Stora, ouverture des archives, etc. Autant de gestes symboliques pour bâtir, selon les mots de l’Élysée, "une mémoire commune, partagée et apaisée". "Mais effectivement, il n’y a pas eu de retour côté algérien, pas de renvoi d’ascenseur, et c’est bien cela le problème", constate Xavier Driencourt.

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À réécouter : 17 octobre 1961 : Emmanuel Macron évoque des « crimes inexcusables pour la République » sans convaincre Alger

Car le dossier algérien, c’est à la fois de la diplomatie comme on peut le voir sur le Sahel ou la Libye, mais aussi une question de politique intérieure française. Ce qui est dit en France est entendu de l’autre côté de la Méditerranée et vice-versa. Entre 8 et 10 % de la population française a ou a eu une relation avec l’Algérie, qu’il s’agisse des pieds-noirs, des harkis, des militaires, des immigrés, etc.

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Un pays jeune dirigé par des vieux...

Entre l’Algérie et la France, le divorce semble impossible tant les liens humains sont denses. Tous les Algériens ont de la famille dans l’Hexagone. Les deux peuples ont la langue française en commun, même si la francophonie est en recul en Algérie. Il existe 36 lycées français au Maroc voisin, quand il n’y en a qu’un seul en Algérie, le lycée Alexandre-Dumas, qui accueille 2 000 élèves.

"La meilleure coopération reste quand même la coopération culturelle au sens large au service de la jeunesse algérienne. C’est la clé pour l’avenir et le cœur de la relation future", estime Xavier Driencourt. Car soixante ans après l’indépendance, l’Algérie est un pays jeune – près de la moitié de la population à moins de 25 ans – mais reste dirigée par la vieille garde qui a pris le pouvoir en 1962.