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"Y a plus de saisons ma bonne dame..." Effectivement

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Avec le réchauffement climatique, les étés seront de plus en plus chauds.
Avec le réchauffement climatique, les étés seront de plus en plus chauds.
- Bloomberg Creative

"Y a plus de saisons..." L'adage est répété lors de chaque événement météorologique un peu surprenant. Mais avec le réchauffement climatique, entre étés plus longs, hivers plus courts, et cycle du vivant complètement perturbé, il est en passe de devenir réalité.

Chaque année, c’est le même adage qui revient lorsqu’un phénomène climatique un peu étrange survient, un “y a plus de saison” affirmé d’un ton mi-humoristique tant l’expression paraît galvaudée, mi-concerné en raison d’une inquiétude légitime liée au réchauffement climatique. Car d’année en année, c’est le même constat qui se fait : un mois de mars étonnamment chaud, des chutes de neige en avril ou encore des canicules qui viennent rythmer les étés.

Ces épisodes météorologiques sont-ils exceptionnels et, réchauffement climatique oblige, y prêtent-on plus souvent attention qu’auparavant ? Ou bien assiste-t-on à des saisons qui, chaque année, se détraquent un peu plus ?

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A en croire les scientifiques et leurs cris d’alarme, les saisons sont, lentement mais sûrement, en train d’être bouleversées… Et on en mesure d’ores et déjà les conséquences sur le vivant : chacun peut observer les plantes bourgeonner et fleurir un peu plus tôt chaque année. Et les animaux suivent le mouvement : selon une étude parue en avril dernier dans le Journal of Animal Ecology, de nombreuses espèces d’oiseaux nichent et pondent près d’un mois plus tôt qu’il y a un siècle.

Preuve que les saisons se seraient décalées ? “Tout dépend de ce qu’on appelle une saison, tempère Christophe Cassou, climatologue et directeur de recherche au CNRS. Comment définit-on une saison ? Sur des paramètres météorologiques ? Phénologiques, c'est-à-dire l'impact des saisons sur la flore et la faune ? Si on prend l’environnement au sens météorologique ou climatique du terme, on se rend compte que la saison hivernale diminue, elle raccourcit essentiellement au printemps”.

En France, précise le scientifique, les hivers sont de moins en moins intenses, avec des températures moins froides. “En météorologie, on raisonne plutôt en termes de dynamique d’hiver et de dynamique d’été, il n’y a pas trop d’intersaison, précise le scientifique. On se rend compte que les dates de début d’été, de dynamique d’été, changent. Elles débutent plus tôt qu’il y a 30 ou 40 ans. Auparavant c’était plutôt à la mi-avril, et maintenant c’est environ 15 jours plus tôt”.

Parmi les très nombreux critères météorologiques, Christophe Cassou cite notamment l’influence des vents de mer qui, en hiver, ont tendance à réchauffer l’atmosphère, alors qu’en été ils contribuent à son refroidissement. Avec des océans de plus en plus chauds, les vents n’ont plus le même impact.

Des étés très chauds et de plus en plus longs

Avec le réchauffement climatique, “des études que l’on a faites sur la saisonnalité montrent qu’on pourrait arriver à une dynamique d’été qui commencerait dès la mi-mars. On basculerait alors sur un état atmosphérique qui se comporterait de la même façon qu’en été”.

Conséquence ? Des étés qui commencent bien plus tôt, et qui durent donc plus longtemps, alors qu’à l’inverse les hivers seront plus courts et bien plus doux. Mais ce n’est pas tant la durée des saisons qui changent que leur variabilité météorologique, précise le scientifique et co-auteur du dernier rapport du GIEC.

“Il y aura toujours un facteur qui est indépendant de nous pour les saisons : il y aura toujours un 21 mars et un 21 septembre où l'on bascule d’un déficit de solaire à un excédent solaire, rappelle Christophe Cassou. Mais une marque du changement climatique, pour ce qui est des saisons, ce sont les variables. En hiver, on va avoir des températures nocturnes moins froides et des températures journalières plus chaudes, donc l’écart entre nuit et jour, la différence entre température minimale et température maximale, va diminuer”. Du fait du réchauffement climatique, on assiste donc à des hivers de moins en moins froids.

“En revanche, en été, il y a une augmentation de variants. C'est-à-dire que les jours chauds deviennent plus chauds, poursuit le chercheur. Le réchauffement climatique joue sur les extrêmes : les extrêmes froids deviennent moins froids et les extrêmes chauds deviennent plus chauds.”

En 2022, dès la mi-mars, une dynamique d’été a commencé à s’installer. Si beaucoup ont été étonnés de voir de la neige en avril, ce qui est réellement anormal, c’est d’avoir eu un mois de mars étonnamment chaud, particulièrement dans le nord-est de la France. “Des coups de froid, il y en aura toujours, assure Christophe Cassou. Le réchauffement joue davantage sur les jours les plus chauds et moins sur les jours les plus froids”.

Selon une étude parue en février 2021 dans la revue Geophysical Research Letters, si les changements actuels se poursuivent, l’été pourrait bien, à la fin du siècle, durer pas moins de six mois, et l’hiver se réduire à moins de deux mois…

De plus en plus de floraisons ont lieu en automne.
De plus en plus de floraisons ont lieu en automne.
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Des conséquences sur le vivant

Une perspective peu rassurante, quand on sait que les changements actuels ont d’ores et déjà de graves conséquences sur le vivant. “Le premier impact du changement climatique qu’on observe sur l’ordre du vivant, c’est sur leur cycle annuel de développement, témoigne l’écologue et directrice de recherche au CNRS Isabelle Chuine. Ça affecte la répartition géographique des espèces et le fonctionnement des écosystèmes.”

Dans une étude de la Royal Society publiée en février dernier et réalisée au Royaume-Uni, des chercheurs ont analysé plus de 400 000 enregistrements de floraisons de plantes. Ils ont constaté qu’elles avaient lieu près d’un mois plus tôt, comparativement au siècle dernier.

“Les plantes reprennent leurs activités plus tôt, elles font leurs feuilles plus tôt et à l’automne, en revanche, l’entrée en sénescence (le processus de ralentissement de l'activité vitale, ndlr) se fait de plus en plus tard, confirme Isabelle Chuine. Il y a plusieurs méta-analyses qui ont été faites à ce sujet, et sur l’ensemble des espèces qui ont pu être étudiées, on a une estimation de trois jours par décennie d’avancement. C’est une moyenne très globale évidemment, et qui est faite depuis les années 1950.”

Cette accélération du cycle annuel de développement a une conséquence directe sur les écosystèmes, estime cependant Christophe Cassou : “Il y a une notion de 'mismatch', de décalage, entre la nourriture disponible et les migrations de certaines espèces. Toute la chaîne du vivant est déphasée, ce qui crée une plus grande vulnérabilité des écosystèmes”.

Les relations inter-espèces sont donc directement bouleversées par les effets du réchauffement climatique : un oiseau qui va se nourrir d’un papillon, ou la chenille de ce papillon qui elle-même va se nourrir des bourgeons ou des jeunes feuilles d’une plante, pourraient bien ne plus se croiser, confirme Isabelle Chuine : “Quand ces espèces qui se nourrissent les unes des autres ne se retrouvent pas en présence dans les bons états de développement, ça va poser problème… “

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Paradoxalement, un autre effet vient, sinon contrebalancer, a minima ralentir un peu la portée du phénomène. Ce sont les hivers plus doux, qui ont un effet inattendu, confie Isabelle Chuine : “Depuis la dernière décennie, on se rend compte que l'avancement qu’on avait au printemps, la précocité, a tendance à ralentir. Les plantes ont besoin du froid pendant l'hiver pour reprendre leur activité au printemps : c'est ce qu'on appelle la dormance, qui est l'équivalent de l'hibernation chez certains animaux. Pour sortir de cet état de dormance, les plantes ont besoin d’une accumulation d’eau froide pendant l’hiver.” Les hivers étant de plus en plus chauds, la sortie de dormance des plantes est donc retardée et la croissance des plantes s’en trouve - un peu - retardée.

Une solution miracle ? Loin de là. “Dans l'état actuel de nos connaissances, on prévoit qu'après 2050 dans la partie sud de la France, il y a un certain nombre d'espèces qui vont trop manquer de froid pendant l'hiver pour réussir à se développer normalement. Ça signifie qu'elles vont disparaître de ces régions.” La chercheuse pointe du doigt un autre problème de plus en plus récurrent : “On constate également des anomalies phénologiques. On observe de plus en plus souvent des espèces végétales censées fleurir au printemps qui fleurissent dès l’automne”.

S’il existe bel et bien des espèces végétales méditerranéennes qui fleurissent dès l’automne, de plus en plus “d’espèces de zones tempérées opèrent un basculement de leur activité du printemps à l’automne-hiver”. Les arbres fruitiers, notamment, sont concernés par cette activité bien trop précoce, et subissent de plein de fouets les conséquences du gel lors de l’hiver.

“Quand il y a une floraison automnale, c’est en pure perte !, rappelle la chercheuse. Même si les pollinisateurs sont en activité à ce moment-là, le problème c'est que les fruits ne vont pas pouvoir se développer parce que les conditions ne seront pas favorables pendant l'hiver. Là, on peut dire qu’il n’y a plus de saisons…”

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Un cercle vicieux ?

Sur le plan climatique comme sur le plan phénologique, il semblerait donc que le vieil adage, à l’aune du réchauffement climatique, se vérifie de plus en plus. D’autant que les deux phénomènes s’alimentent dans une forme de cercle vicieux qui ne fait qu’amplifier les effets de sécheresse en été.

“Tout cela à des conséquences sur les ressources en eau, en particulier l'humidité du sol, précise Christophe Cassou. Lorsque la végétation est en dormance, en hiver, le sol se recharge en eau. Comme la végétation part plus tôt dans l’année, il y a une demande de ressources en eau qui arrive plus tôt également… et donc un appauvrissement de ces ressources.

Les sols, en plein été, sont donc moins saturés en eau. Or l’humidité du sol joue un important rôle tampon pendant les vagues de chaleur. “Un des plus gros effets de refroidissement, c'est la nuit, complète le chercheur. Quand il n’y a plus d’eau à évaporer, le sol ne se refroidit plus la nuit. On entre alors dans ce qu’on appelle des boucles de rétroaction positives : la température peut monter chaque jour de quelques degrés.” C’était, notamment, ce qu’il s’était passé lors de la canicule de 2003 en France : de petites canicules avaient asséché les sols en juin puis en juillet, de sorte qu’en août, il n’y avait plus de réserve en eau dans les sols pour limiter les effets d’une canicule plus importants encore.

Le scénario, selon le dernier rapport du GIEC, va malheureusement se répéter dans les années à venir. Il sera notamment encore plus marqué en Europe de l’Est et en Europe du Nord, où la disparition des surfaces enneigées, qui empêchent la végétation de pousser et humidifient les sols, va rendre les étés encore plus secs.

“Tout le vivant est très finement équilibré. Quand on en perturbe l'un des éléments, on perturbe toute l’horloge, tout le cycle, assène Christophe Cassou. On a le sentiment que ce sont de petits changements, mais ils se font en cascade. Et il existe des rétroactions qui amplifient chacun de ces changements à tous les échelons…”.

La solution est bien connue : “il faut limiter nos émissions de gaz à effets de serre”, énonce le co-auteur du rapport du GIEC, bien conscient de la nécessité de l’action climatique. “Les vingt prochaines années sont écrites non pas par des contraintes géophysiques en tant que telles, mais par l'inertie des sociétés humaines. On ne peut pas arriver à la neutralité carbone en deux jours mais on peut encore stabiliser la température globale de la planète et les changements de fréquence et d'intensité des événements extrêmes”. Et peut-être, pour peu qu’existe une véritable action politique, parvenir à conserver quatre saisons à peu près vivables.