Y a-t-il vraiment un fantôme à l'Opéra ?

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Y a-t-il vraiment un fantôme à l'Opéra ?

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Lon Chaney Sr, The Phantom of the Opera de Rupert Julian
Lon Chaney Sr, The Phantom of the Opera de Rupert Julian
© Getty

L'Opéra Garnier est l'un des monuments les plus visités du pays, une popularité encore confirmée par les récentes Journées du patrimoine. Mais derrière sa somptueuse façade, flanquée de statues monumentales, quels secrets cache ce joyau architectural ?

C'est l'un des monuments de la capitale qui attire le plus de touristes : le Palais Garnier. Avec plus de 550 000 visites fin août 2022, l’œuvre architecturale au style éclectique fascine toujours autant. D’autant plus que d’étranges incidents s’y sont déroulés, inspirant notamment l’œuvre de Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra. De la loge numéro 5 hantée par un mystérieux spectre au cadavre retrouvé dans les sous-sols du bâtiment, retour sur un monument dont l’histoire est alimentée par les rumeurs les plus folles depuis près de 150 ans.

Opéra Garnier, L'Illustrazione Italiana, n°42, 1894.
Opéra Garnier, L'Illustrazione Italiana, n°42, 1894.
© Getty

L'évènement qui a mis le feu aux poudres

C’est un jeune architecte encore méconnu, Charles Garnier qui remporte le concours lancé par l’empereur Napoléon III en 1860. Ayant échappé de peu à un attentat rue Le Peletier où se situait alors la salle d'opéra, l’empereur souhaite lancer la construction d’une académie impériale de musique et de danse dans une rue plus large et, de fait, davantage protégée en cas d'attaque. À la croisée entre plusieurs styles architecturaux, d'inspiration romaine, baroque ou encore Renaissance, l’œuvre de l’architecte témoigne d’un véritable éclectisme esthétique.

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Le chantier de l'Opéra Garnier, entrepris en 1861, dure près de 15 ans. Charles Garnier se heurte à la complexité du lieu alors touché par les grandes transformations de Paris orchestrées par le baron Haussmann. Première déconvenue : les ouvriers découvrent lors des travaux une nappe phréatique située sous le futur bâtiment. Puis, en 1870, la guerre déclarée contre la Prusse et la Commune de 1871 entraînent l’interruption des travaux du monument. Trois ans plus tard, dans la nuit du 28 au 29 octobre 1873, alors que le futur Palais Garnier sert d’entrepôt de stockage et d’écurie durant les conflits, un incendie se déclare dans l’opéra de la rue Le Peletier - encore en activité après la chute de l’Empire -  dont les causes restent, encore aujourd'hui, inconnues.

Incendie de la salle Le Peletier, Opéra de Paris, le 29 octobre 1873 - Vue de la façade.
Incendie de la salle Le Peletier, Opéra de Paris, le 29 octobre 1873 - Vue de la façade.
- Wikimedia Commons

On dit que lors de la représentation ce soir-là, un virtuose du piano nommé Ernest se trouvait sur scène avec sa fiancée, une jeune ballerine. Dans les flammes qui ravagèrent entièrement le bâtiment, la danseuse perdit la vie tandis qu'Ernest serait parvenu à s'échapper... Défiguré, le visage brûlé, il se serait réfugié dans les souterrains de l’Opéra Garnier, situés à proximité et toujours en construction.

Pour contourner le problème de la nappe phréatique, Charles Garnier a fait construire dans le dédale du palais un lac artificiel qui contribue à stabiliser le bâtiment. C’est ici qu’Ernest aurait trouvé refuge, et ce, jusqu’à la fin de ses jours. On prétend que pour survivre, le reclus se nourrissait de poissons pêchés dans le point d’eau... C'est à la nuit tombée que les voisins et les passants pouvaient l’entendre composer au piano une déchirante complainte en souvenir de sa bien-aimée. Si rien n'atteste de la véracité de ces faits et que plusieurs versions de cette histoire cohabitent, Ernest ne serait pas qu'une simple légende entretenue depuis près de deux siècles selon le journaliste et écrivain Gaston Laroux. Auteur du Mystère de la chambre jaune et expert des enquêtes irrésolues, il a trouvé dans l'histoire d'Ernest une source d’inspiration pour son nouveau roman. L'écrivain en est convaincu, le fantôme de l’Opéra a bel et bien existé :

"Ce ne fut point, comme on l’a cru longtemps, une inspiration d’artiste, une superstition de directeurs, la création falote des cervelles excitées de ces demoiselles du corps de ballet, de leur mère, des ouvreuses, des employées du vestiaire et de la concierge. Oui il a existé, en chair et en os, bien qu’il se donnât toutes les apparences d’un vrai fantôme c’est-à-dire d’une ombre".

Le fantôme de l'Opéra de Rupert Julian avec Lon Chaney Sr. et Mary Philbin
Le fantôme de l'Opéra de Rupert Julian avec Lon Chaney Sr. et Mary Philbin
© Getty

Et si certains voient plutôt dans le cadavre retrouvé dans les sous-sols de Garnier une victime de la Commune de Paris, Gaston Leroux, lui, dément cette hypothèse :

"Les malheureux qui ont été massacrés, lors de la Commune, dans les caves de l’Opéra, ne sont point enterrés de ce côté ; je dirai où l’on peut retrouver leurs squelettes, bien loin de cette crypte immense où l’on avait accumulé, pendant le siège, toutes sortes de provisions".

Pour le père de Rouletabille, cela ne fait donc aucun doute. La dépouille n’est autre que celle d’Ernest, le fantôme de l’Opéra. Sous la plume de l'écrivain, Ernest devient Erick, un fantôme d’une laideur repoussante, en proie à des passions romantiques. Inspiré du fait divers de l’opéra de la rue Le Peletier, et n’ayant pour visage qu’une tête de mort à laquelle se rattache quelques lambeaux de peau, Leroux fera de son principal protagoniste le spectateur le plus célèbre de l’Opéra Garnier.

La Faust à pas de chance

L’inauguration de l'opéra Garnier a lieu le 5 janvier 1875, sous la supervision du président de la République, Patrice de Mac Mahon. Napoléon III, décédé trois ans auparavant, ne verra donc pas l’achèvement de sa commande. Charles Garnier est quant à lui accusé d’avoir servi l’Empire. Mal vu par le nouveau pouvoir républicain, l'architecte du bâtiment - qui sera classé monument historique à partir de 1923 - est contraint de payer sa place pour se rendre à l'inauguration !

Lustre de l'Opéra Garnier
Lustre de l'Opéra Garnier
© Radio France - Ondine Guillaume

Mais depuis son inauguration, d'autres évènements étranges ont eu lieu au sein du palais Garnier. Le 20 mai 1896, à 21h moins 3 minutes précises, le premier des quatre actes de Hellé, opéra signé par le compositeur français Étienne-Joseph Floquet, s'achève. Rose Caron, célèbre soprano, y  interprète le rôle principal . Quand un  bruit assourdissant retentit dans la salle, les spectateurs pensent d'abord à une explosion ou à un attentat anarchiste. On retrouvera plus tard, dans une excavation creusée dans le plancher de la galerie et recouverte par des blocs de fonte, le cadavre mutilé d’une femme. Un des contrepoids de plus de 700 kg qui soutenait l’immense lustre de la salle a traversé le plafond, avant de venir s’écraser sur les quatrièmes loges, notamment sur le siège d'une passionnée d’opéra : Claudine Chaumeil, tuée sur le coup. Son fauteuil portait le numéro 13, chiffre que les superstitieux connaissent bien...

Une du Progrès Illustré, Bibliothèque municipale de Lyon, Documentation régionale, 5752
Une du Progrès Illustré, Bibliothèque municipale de Lyon, Documentation régionale, 5752

Depuis l'accident, les contrepoids ont tous été retirés. Mais ce fait divers rappelle étrangement l'ouvrage de Gaston Leroux, lorsque le fantôme rédige une lettre à l'attention des directeurs de l'établissement :

"Mes chers directeurs, c’est donc la guerre ?
Si vous tenez encore à la paix, voici mon ultimatum : premièrement, me rendre ma loge et je veux qu’elle soit à ma libre disposition dès maintenant. Deuxièmement, le rôle de Marguerite sera chanté ce soir par Christine Daaé. Ne vous occupez pas de la Carlotta qui sera malade, sinon, vous donnerez Faust ce soir dans une salle maudite.
À bon entendeur,
Le F.de l'O."

Se refusant à céder à un tel chantage, les directeurs n’appliqueront pas les directives du fantôme. Entraînant, in fine, la chute du lustre sur le public le soir même, lors de la représentation de Faust de Charles Gounod. Le fantôme réintègrera ainsi sa loge privative, la loge n°5 qui est d'ailleurs toujours visible à l’Opéra Garnier.

Loge du fantôme de l'opéra, Opéra Garnier
Loge du fantôme de l'opéra, Opéra Garnier
© Radio France - Ondine Guillaume

Parmi les événements mystérieux réels recensés à Garnier, il y a également le corps de ce machiniste retrouvé pendu. Si l’on osait, au départ, émettre l’hypothèse du suicide, on ne retrouvera pourtant jamais la corde. Seules les marques de strangulation de la ficelle étaient visibles sur le cou du défunt. Un crime ? Rien n'a pu le prouver. Plus étrange encore, une cantatrice suédoise du nom de Christine Nilsson confie avoir entendu, plusieurs nuits durant, une voix l’appeler par son prénom en chantant. Un "ange de la musique" qu’elle affirme avoir aperçu derrière un masque et portant une cape dans sa loge. En s’inspirant de son expérience mystique et de son histoire, Gaston Leroux peint les traits de la cantatrice Christine Daaé, dont Erick le fantôme s’éprend. Ce n’est donc pas une coïncidence si, en exergue de son roman, Leroux écrit : "Sans avoir rien d’un fantôme, il n’en est pas moins, comme Erik, un Ange de la musique".

Il serait impossible de dresser une liste exhaustive de tous les évènements morbides ayant eu lieu à Garnier, tant ils sont nombreux. Citons comme dernier et lugubre exemple celui d'un petit rat de l'Opéra qui perdit la vie après une chute et dont le corps sera retrouvé... sur la treizième marche du grand escalier.

Ces accidents inexpliqués ont poussé les artistes superstitieux résidant au Palais Garnier à placer un fer-à-cheval au-dessus de l’entrée de l’aile droite de la scène pour se protéger du fantôme. D'ailleurs, précisons-le à toutes fins utiles : l'Opéra Garnier est la treizième salle de spectacle construite à Paris.