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Yémen : une guerre dans la guerre

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Un membre du Conseil de transition du sud (STC) occupe un poste de contrôle dans la ville d'Aden (Sud Yemen) le 27 avril 2020.
Un membre du Conseil de transition du sud (STC) occupe un poste de contrôle dans la ville d'Aden (Sud Yemen) le 27 avril 2020.
© AFP - Salah Al-Obeidi

Entretien. Les séparatistes du sud Yémen ont proclamé dimanche l’autonomie de leur région. Une complexité de plus dans un pays ravagé par la guerre entre rebelles houthistes et le gouvernement loyaliste. Analyse de Laurent Bonnefoy, chercheur au CNRS et au Centre français d'archéologie et de sciences sociales.

Le Yémen est ravagé depuis 5 ans par une guerre entre les rebelles chiites houthistes, soutenus par l’Iran, et les forces gouvernementales du président Abd Rabbo Mansour Hadi, appuyées par une coalition emmenée par l’Arabie Saoudite. Depuis 2014, la guerre au Yémen a fait des dizaines de milliers de morts parmi les civils. L’Arabie Saoudite a annoncé un cessez le feu unilatéral il y a un peu plus de 2 semaines. Depuis, les bombardements aériens massifs contre les positions houthistes, ont cessé.

Mais si les rebelles chiites houthistes sont encore très puissants sur le terrain (ils contrôlent notamment le nord du pays, dont la capitale Sanaa), la proclamation d’autonomie faite par les sécessionnistes du sud fragmente le clan anti-houthiste et affaiblit davantage un gouvernement dit légitime mais très peu soutenu sur le terrain.

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Entretien avec Laurent Bonnefoy, chercheur au CNRS et au centre français d'archéologie et de sciences sociales (CEFAS/ Koweit). Il est l'auteur de l'ouvrage Le Yémen, de l’Arabie Heureuse à la guerre, publié en 2017 chez Fayard.

Les combattants du Conseil de transition du Sud (STC) séparatiste du Yémen se déploient dans la ville méridionale d'Aden, le 26 avril 2020, après que le conseil a déclaré l'autonomie dans le Sud.
Les combattants du Conseil de transition du Sud (STC) séparatiste du Yémen se déploient dans la ville méridionale d'Aden, le 26 avril 2020, après que le conseil a déclaré l'autonomie dans le Sud.
© AFP - Salah Al-Obeidi

Comment comprendre la proclamation d’autonomie décidée dimanche 26 avril par le conseil de transition sudiste du Yemen ? Est-ce que ce mouvement est représentatif de toute la population du sud ?

Le Conseil de transition sudiste, connu sous son acronyme anglais de Southern transitional council, est une organisation qui entend depuis 2017 rassembler l'ensemble des forces œuvrant depuis une dizaine d'années en faveur de la sécession du Yémen du sud. Ce conseil est en réalité une émanation politique des Emirats Arabes Unis dans cette région du pays et par conséquent, il ne bénéficie pas du soutien de l'ensemble des partisans du mouvement sudiste, et encore moins de l'ensemble des habitants. Il reste que ses appuis internationaux ont permis au STC de contrôler d'importants territoires, le faisant entrer en concurrence directe non seulement avec le mouvement houthiste mais aussi avec le gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale et que les Emirats arabes unis sont pourtant censés soutenir. 

La déclaration d'autonomie annoncée ne constitue pas un changement profond, simplement une étape dans le délitement politique et institutionnel du Yémen 

Nous pouvons d'ailleurs remarquer que c'est l'autonomie et non l'indépendance qui a été prononcée, évitant ainsi aux puissances régionales ou à l'ONU d'avoir à se prononcer et à reconnaître ce nouvel État potentiel. Abou Dhabi n'a d'ailleurs pas formellement reconnu cette étape, signalant sans doute sa volonté de ne pas se trouver en tension trop directe avec l'Arabie Saoudite qui soutient l'unité et avait sponsorisé en novembre 2019 un accord entre le gouvernement et les sudistes.

En savoir plus : Le "deuxième front" de la guerre au Yemen éclate au grand jour

Riyad et l'émissaire de l'ONU, Martin Griffiths, demandent aux sudistes du STC de revenir à la mise en œuvre de cet accord conclu dans la capitale saoudienne. Que prévoyait-il exactement ?

Cet accord annoncé en grande pompe devait permettre un partage du pouvoir entre le gouvernement légitime et les sudistes du STC dans les zones dites "libérées" de la présence houthiste dans l'ex Yémen du Sud. Mais il a, très tôt, souffert d'un calendrier trop optimiste et d'un calibrage inadapté. La déclaration d'autonomie faite dimanche le rend caduc.

Que reprochent les sudistes à leurs anciens alliés du gouvernement de Mansour Hadi ?

Les griefs entre le STC et le gouvernement emmené par Hadi sont nombreux. Certains sont historiques, liés à un conflit qui date de 1986 quand une purge interne au Parti socialiste avait mal tourné. Au delà de cet enjeu, les sudistes critiquent Hadi (pourtant lui-même originaire du sud) pour son attachement à une unité yéménite que ceux-ci perçoivent comme au bénéfice du nord. Ils accusent également le gouvernement d'être inefficace sur le plan militaire, corrompu et gangrené par les frères musulmans.

Mais ce dernier développement politique risque de compliquer un conflit déjà très meurtrier marqué principalement par la guerre qui oppose les rebelles chiites houthistes, soutenus par l’Iran, au gouvernement reconnu par la communauté internationale. Où en est la situation sur ce front précis ?

La situation est à la fois mauvaise et confuse. Mauvaise, parce que c'est une société qui subit de plein fouet la guerre, les bombardements et une grave crise humanitaire depuis maintenant plus de 5 ans. Confuse parce qu'un certain discours porté par la coalition emmenée par l’Arabie Saoudite laisse croire que l'on va vers des jours meilleurs, qu'une solution pourrait apparaître alors que, dans les faits, rien ne se matérialise vraiment. Le cessez-le-feu unilatéral annoncé il y a 2 semaines par l'Arabie Saoudite ne s'est pas manifesté sur le terrain.

Y a t-il toujours des bombardements depuis l'instauration de ce cessez-le-feu unilatéral saoudien ?

Il y en a eu quelques uns, mais ils ne sont pas documentés. Il reste que la phase des bombardements massifs de l’aviation saoudienne avait été stoppée avant le cessez-le-feu car cette méthode est inefficace mais aussi coûteuse en terme d’image pour le pouvoir saoudien. Ceci explique la volonté de Riyad de trouver une issue honorable, mais pour l’être, elle devrait s'accompagner d'un certain nombre de concessions des houthistes, or, ils ne semblent pas disposés à les faire actuellement. 

La rébellion houthiste qualifie pourtant la trêve saoudienne de manœuvre politique et médiatique de Riyad ?

Ce n'est peut-être pas totalement faux. Mais la rébellion a beau jeu de nier la réalité de ce cessez-le-feu et des intentions saoudiennes dans la mesure où, elle-même, est en position de force sur le terrain. Les Houthistes parviennent, en effet, à faire mieux que résister et obtiennent au sol des gains territoriaux notamment autour de Marib, d’où leur peu d'intérêt à ce que la guerre s'arrête maintenant, et d’où leurs critiques du cessez-le-feu saoudien.

Mais dans les discussions qui sont en cours, les houthistes, comme les autres parties, considèrent que cette guerre doit bien, à un moment, s'arrêter. C’est ainsi qu’ils ont pu, il y a deux semaines, lister leurs propres demandes politiques et feindre de jouer le jeu de la pacification.

Et que sait-on justement de ces discussions, sur quelles bases se font-elles ?

Si le Conseil de sécurité a affirmé, la semaine dernière, sa volonté de trouver une solution, s’il y a une implication de l’envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen, Martin Griffiths_,_ ces discussions s'avèrent complexes et difficiles à mener. L’ONU a bien conscience des limites propres de l’exercice et a été échaudée par les échecs nombreux depuis 5 ans. Ces discussions indirectes opposent principalement les houthistes au gouvernement dit légitime et excluent, de fait, d’autres forces devenues très actives sur le terrain.

Je pense donc au mouvement sudiste, or ce mouvement sécessionniste est certes anti-houthiste mais, comme on le voit avec sa récente déclaration d’autonomie, il s’oppose aussi au gouvernement du président Abdel Rabbo Mansour Hadi reconnu par la communauté internationale. De plus, comme je le disais, nous avons en arrière-plan les tensions régionales qui fracturent ce clan anti-houthiste. Riyad appuie le gouvernement, qui a très peu de soutien dans les zones censées être sous son contrôle, alors que les Emirats soutenaient ce mouvement sudiste. Tout cela, rend les bases de discussions obscures et mouvantes.

Y'a-t-il toujours des mercenaires étrangers engagés au Yémen ?

Ils étaient présents au début de la guerre, avec, notamment des contingents colombiens, et la mobilisation de nombreux Soudanais. Ces troupes ont largement été rapatriées. Il faut préciser qu'elles étaient principalement mobilisées par les Emirats Arabes Unis, or, Abou Dhabi a acté le retrait de ses troupes à l'été 2019.

Est-ce cette position des Emirats qui a poussé l'Arabie à saisir l'urgence de la crise sanitaire actuelle pour décréter une trêve ?

C’est l’enlisement militaire et politique qui me semble avoir poussé les membres de la coalition à s’engager dans une stratégie de retrait, plutôt qu’à un renforcement de leur présence. Il y a aussi l'image du royaume saoudien qui a été durement affectée par la guerre au Yémen, puis la dimension économique car cette guerre a manifestement un coût élevé (bien que difficile à évaluer avec précision). Or, l'heure est aux économies depuis la chute des prix du pétrole et les conséquences de la crise liée au coronavirus.

Le Yémen est, pour l’heure épargné par cette pandémie, mais sa population n’en reste pas moins fragile face à d’autres fléaux comme le choléra, la famine et les inondations de ces dernières semaines. Y'a t-il un risque de diminution de l'aide internationale ? Une aide dont dépend une grande partie de la population...

Aden, des gens pataugent dans une ville gorgée d'eau dans la ville portuaire d'Aden au Yemen, le 21 avril 2020.
Aden, des gens pataugent dans une ville gorgée d'eau dans la ville portuaire d'Aden au Yemen, le 21 avril 2020.
© Maxppp - Murad Abdo

Dernièrement les pluies torrentielles liées au dipôle de l'Océan Indien [aussi connu sous le nom d'El Niño indien] ont effectivement pris un tour dramatique dans plusieurs villes du pays dont Aden et aussi Marib, longtemps un rare havre de stabilité tenu par le gouvernement dit légitime où se sont établies depuis quelques années les populations déplacées. C'est donc une suite de plaies qui s'abat sur le Yémen depuis 5 ans et le pays reste, hélas, à l'abri des regards de la communauté internationale.

J’ajouterai, pour répondre à votre question, que les évolutions récentes à l’échelle internationale sont très peu encourageantes. Je pense, par exemple à la décision des Etats Unis de suspendre leur aide humanitaire aux organisations qui travaillent dans les zones contrôlées par les houthistes. En outre, bien des fonds pour l’aide humanitaire risque d’être ré-alloués pour faire face à la crise du coronavirus. La crainte est donc que le Yémen passe encore une fois à la trappe.