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Zeev Sternhell, historien du fascisme et militant pour la paix, est mort

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Au-delà de ses combats intellectuels et politiques, Zeev Sternhell (ici dans son jardin à Jérusalem en 2015) rêvait que "les Juifs deviennent un peuple comme les autres".
Au-delà de ses combats intellectuels et politiques, Zeev Sternhell (ici dans son jardin à Jérusalem en 2015) rêvait que "les Juifs deviennent un peuple comme les autres".
© AFP - Thomas Coex

Le célèbre historien et intellectuel israélien Zeev Sternhell s'est éteint à Jérusalem. Dans le coma après une intervention chirurgicale, il avait 85 ans. Ses travaux historiques et ses prises de position politiques, à gauche et pour la paix, lui ont apporté autant de notoriété que de critiques.

Historien à la brillante carrière internationale et figure éminente de la gauche israélienne, Zeev Sternhell est mort ce dimanche 21 juin. Retour sur sa vie et son oeuvre, consacrée en particulier aux origines du fascisme.

Pourchassé par les nazis

Enfant, il a été confronté au stalinisme puis au nazisme. Né le 10 avril 1935 à Przemysl (Pologne) dans une famille juive bourgeoise, non observante et sioniste, il voit l'URSS occuper sa région après l'invasion germano-soviétique de la Pologne en 1939. Mais la rupture du pacte entre Hitler et Staline, deux ans plus tard, voit un autre occupant prendre possession des lieux, comme il l'avait raconté au quotidien israélien Haaretz à l'occasion de la réception du Prix Israël 2008 pour ses travaux en Histoire et Science politique : 

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Alors que j'avais six ans, à l'été 1941, l'opération Barbarossa commence pour ainsi dire juste sous nos fenêtres, car nous habitions au bord de la Vistule. Je me souviens des vitres qui tremblaient, des tirs infernaux, de l'incroyable puissance des Allemands et, très vite, des longs convois de prisonniers russes terrifiés. Quelques mois après, nous avons été déplacés à notre tour dans le ghetto. La transition était brutale de la grande maison et de la verdure de mon enfance à la surpopulation, aux maladies et aux exactions du ghetto.

Pourchassé par les nazis, il vit caché dans un trou pendant trois jours avec sa mère et sa sœur (son père est mort au début de la guerre de cause naturelle) et voit la population du ghetto méthodiquement éliminée. Mais sa mère et sa sœur finissent par être arrêtées et le jeune Zeev ne les reverra jamais. Il arrive à fuir le ghetto avec son oncle, sa tante, un cousin et ils vivent jusqu'à la fin de la guerre cachés par deux familles catholiques de Lvov (aujourd'hui en Ukraine), qui seront ensuite désignées "Justes parmi les Nations".

Pour éviter d'attirer le soupçon, Zeev Sternhell et les siens se font passer pour des catholiques pratiquants : "Je n'ai cru en Dieu que quand j'étais catholique", plaisantera-t-il en 2011 dans À voix nue sur France Culture. Zeev Sternell explique dans cette même émission qu'il leur a été d'autant plus facile de jouer ce rôle que sa famille ne parlait pas yiddish (la langue germanique de nombreux Juifs d'Europe de l'Est) mais le polonais.

L'hébreu et l'armée plutôt que le yiddish et la synagogue

En 1946, il s'installe en France chez un oncle et une tante, apprend le français au collège et au lycée à Avignon avant de s'installer en Israël en 1951. Sioniste de gauche non-marxiste, il découvre l'hébreu "qui n'est pas une langue si difficile", affirmait-il. L'hébreu, le kibboutz et l'armée plutôt que le yiddish et la synagogue ; le jeune Zeev est l'Israélien typique des années cinquante.

Au sein de la brigade Golani (l'une des plus prestigieuses du pays), il prend part comme officier d'active à la guerre de Suez (1956) puis, comme réserviste, aux guerres des Six-Jours (1967), du Kippour (1973) et du Liban (1982). Cette expérience des guerres israélo-arabes, aussi douloureuses furent-elles, lui confirme la spécificité et l'unicité de la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale : "Quand mes amis ou mes soldats étaient tués à côté de moi, je savais qu'ils était tués comme des êtres humains et non pas chassés comme des bêtes dans les rues du ghetto."

Dans un sens, Israël n'est pas une affaire politique pour moi. C'est bien plus basique, bien plus essentiel, c'est un retour à l'Humanité et à la vie humaine, car dans le ghetto, vous perdiez votre humanité et votre identité d'Homme. Vous cessiez d'être tout à fait humain. Vous n'étiez plus une personne.

Le fascisme, une Histoire française ?

Zeev Sternhell devient parallèlement un professeur renommé d'Histoire et de science politique. Diplômé de l'université hébraïque de Jérusalem – où il devient professeur et directeur de département en 1981 – et de Sciences Po à Paris, il devient spécialiste du fascisme et développe une théorie osée.

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Selon lui, le fascisme est une idéologie "anti-Lumières" et "ni droite ni gauche" qui trouve ses racines en France dès le XIXe siècle, notamment chez les nationalistes Barrès et Maurras, le populiste général Boulanger, l’anarchiste Proudhon et le marxiste Georges Sorel. Il en profite pour dynamiter la thèse des trois droites de René Rémond et n'en retenir que deux : une droite acceptant la démocratie libérale et une droite révolutionnaire.

Pour Sternhell, la droite révolutionnaire puise son mode d'action dans la Révolution française devenue "Révolution nationale" sous Vichy. Pour lui, le régime du Maréchal Pétain n'est donc pas une parenthèse mais une continuité, il n'y a pas eu de "Vichy accident". Il développe ces raisonnements dans sa thèse Maurice Barrès et le nationalisme français (1969) et dans La Droite révolutionnaire, 1885-1914 : les origines françaises du fascisme (1998).

Mais pour de nombreux historiens français comme Serge Bernstein et Michel Winock ou Jacques Julliard, Sternhell est dans l'erreur, car il minore le rôle fondamental de la Première Guerre mondiale et de la crise des années 1930 dans l'émergence du fascisme. Et rien ne peut ancrer le régime conservateur et réactionnaire de Vichy dans l'héritage de la Révolution française. Dans L'Histoire refoulée. La Rocque et les Croix-de-Feu, et le fascisme français (2019), Zeev Sternhell explique pourtant combien le culte du chef, chez les Croix-de-Feu, a contribué à façonner un modèle martial dans les années 1920 et 1930. Pour Vincent Lemire, directeur du Centre de recherche français à Jérusalem, "par son enfance au coeur de la Seconde Guerre mondiale et par son parcours académique entre la France et Israël, Zeev Sternhell avait acquis une lucidité et une connaissance intimes des possibles dérives fascisantes des régimes démocratiques. Tout ceci avait forgé son engagement politique, mais sa grille de lecture était loin de faire l'unanimité, en Israël comme en France". Malgré toutes ces controverses, il est fait chevalier des Arts et Lettres en 1991.

"Pas seulement sioniste mais super-sioniste"

D'autres controverses ont poursuivi Zeev Sternhell dans son propre pays. À l'encontre de celui qui fut toujours résolument engagé à gauche, chroniqueur éditorial de longue date pour le quotidien Haaretz. Car même s'il se déclarait "pas seulement sioniste mais super-sioniste", il n'a cessé de dénoncer l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza (évacuée en 2005) après la guerre des Six-Jours. Parmi les fondateurs de La paix maintenant, il le faisait dans Les Mythes fondateurs d'Israël : le nationalisme, le socialisme, et la prise de l'État juif (éditions Princeton University) :

Aucun leader n'a été capable de dire qu'il manquait à la conquête de la Cisjordanie l'assise morale de la première moitié du XXe siècle, à savoir les circonstances de détresse dans lesquelles Israël a été fondé. Un peuple tellement persécuté méritait un abri et aussi d'un État bien à lui. Alors même que les conquêtes de 1949 étaient la condition essentielle à la fondation d'Israël, la tentative de conserver celles de 1967 avait un goût très fort d'expansion impérialiste.

Porte-parole d'une solution politique établissant un État de Palestine aux côtés d'Israël, opposé à la colonisation, bête noire de la droite annexionniste, menacé physiquement, il avait écrit dans Le Monde que "en Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts". Dans le documentaire Au nom du Temple du journaliste et auteur Charles Enderlin, Zeev Sternhell dénonçait et craignait le discours et l'action des Juifs messianiques :

La droite, armée de son idéologie de conquête de la terre est partie à l’assaut et nous n’avons pas compris d’abord la profondeur de ses sentiments de nationalisme à la fois religieux et laïque, nous n’avons pas compris le sérieux de l’entreprise et c’est la raison pour laquelle nous avons laissé faire (...) Il faut arrêter cette poussée messianique vers le mont du Temple. Le mont du Temple, c’est les mosquées, les Arabes. Un point final. Un point c’est tout. Le fait qu’ils pensent qu’ils ont gagné ne peut pas constituer une permission de la part de l’État d’Israël. Il faut que l’État d’Israël montre qu’il n’accepte pas des activités qui mettront le feu aux poudres. Ce serait Israël, non seulement contre les Arabes palestiniens mais Israël non seulement contre le monde arabe mais contre l’Islam en général. 

Pour Charles Enderlin, Zeev Sternhell était "un grand ami de longue date que je connaissais depuis le tout début du mouvement La paix maintenant. Il était aussi un proche de ma belle-mère Annie Kriegel, historienne du communisme. La gauche israélienne perd une de ses dernières grandes voix. Un sioniste qui a été de tous les grands combats. Pour la paix, contre l’occupation, contre le racisme. "

Fin 2019, en compagnie de 126 autres intellectuels juifs du monde entier, il avait critiqué la résolution votée par l'Assemblée nationale (française) voyant dans "l’antisionisme une des formes contemporaines de l’antisémitisme"

Au-delà de ses combats intellectuels et politiques, le sioniste et francophile Zeev Sternhell rêvait que "les Juifs deviennent un peuple comme les autres" et que "les Français réalisent que depuis 1945 ils vivent libres, dans un pays heureux".