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Zeina Arida : "On ne peut pas s’habituer à l’incertitude"

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 Des infirmières de l'hôpital public Rafic Hariri reçoivent des fleurs de manifestants antigouvernementaux à l'occasion de la Journée internationale des infirmières, à Beyrouth, le 12 mai 2020
Des infirmières de l'hôpital public Rafic Hariri reçoivent des fleurs de manifestants antigouvernementaux à l'occasion de la Journée internationale des infirmières, à Beyrouth, le 12 mai 2020
© AFP - Joseph Eid

Coronavirus, une conversation mondiale. Zeina Arida est la directrice du musée Sursock à Beyrouth. Alors qu’un couvre-feu est toujours en cours pour faire face à la pandémie, elle nous raconte comment les Libanais continuent de mener leur révolution d’octobre alors que le pays s’enfonce dans une crise économique et politique profonde.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Zeina Arida a travaillé au sein de diverses institutions culturelles au Liban. Elle dirige le musée Sursock depuis sa réouverture en 2015 après huit ans de travaux. Ce musée – le seul dédié à l’art moderne et contemporain au Liban – a la particularité d’être gratuit depuis son inauguration en 1961 et vit en grande partie des donations privées spontanées

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Cette année était très particulière pour le musée Sursock. D’abord car nous avons pu monter une exposition Picasso – une première au Moyen-Orient ! 

Donc quand la révolution a commencé le 17 octobre 2019, nous avions des toiles de Picasso au musée et notre décision de fermer était liée autant à ce qu’il y avait à l’intérieur du musée qu’à notre volonté d’exprimer notre solidarité avec le mouvement. 

Le pays entier a été paralysé pendant les douze premiers jours de la contestation. Ensuite, – comme durant la guerre civile –, nous avons dû ouvrir ou fermer selon les circonstances. Nous avons réussi à avoir 25.000 visiteurs pour l’exposition « Picasso et la famille » qui était programmée du 26 septembre 2019 au 6 janvier 2020. J’étais heureuse que l’exposition puisse avoir lieu malgré ces conditions difficiles mais j’ai été extrêmement soulagée quand les œuvres ont quitté le Liban car même avec nos conditions de sécurité drastiques, c’était une lourde responsabilité pour moi. Nous avons dû ensuite fermer le musée pendant toute la période de confinement qui a débuté officiellement le 13 mars. Le musée a seulement rouvert le 11 juin. Notre nouvelle exposition consacrée à Georges Daoud Corm a accueilli 95 visiteurs ce jour-là, ce qui est vraiment bien au vu des circonstances actuelles. Nous étions donc contents et après avoir fermé le musée et diné, nous avons décidé de rejoindre les manifestants au « Ring » de Beyrouth. Cet axe routier, qui était l’une des lignes de démarcation pendant la guerre civile, est devenu le symbole de la révolution. Voilà le genre de vie que nous menons aujourd’hui… nous passons d’un dîner à une manifestation, et vice-versa. 

Nous vivons une véritable rupture entre la société civile et la classe politique. Quand avec le confinement il a fallu tout arrêter, nous étions déjà dans un état d’effondrement économique et politique depuis plusieurs mois. 

J’ai eu le sentiment – comme de nombreux Libanais il me semble – de vivre une parenthèse bienvenue qui m’a permis de rependre un peu mon souffle alors que mon pays était en plein marasme. 

Je suis consciente d’avoir de la chance et d’avoir pu bien vivre cette période car j’ai un appartement assez spacieux pour ma famille et de quoi manger. Cela faisait des mois que j’étais très angoissée et tout d’un coup je me suis sentie sereine car je pouvais penser à autre chose que les dollars, l’effondrement de la livre libanaise, le budget du musée, le financement des études de mes enfants… Je vis dans un pays où l’on compte sur soi et non sur l’État. Nous nous sommes tous tellement autodisciplinés pendant le confinement que nous avons ressenti une fierté collective que nous n’avions pas ressenti depuis très longtemps. Quand il y a une règle fixée dans ce pays, et qu’elle est cohérente, cela me donne vraiment envie de la respecter. Parallèlement, la solidarité des Libanais – qui n’est pas nouvelle – s’est mise en place très rapidement et chacun a voulu apporter sa pierre à l’édifice. Le Liban tient grâce à la société civile qui remplit les fonctions que l’État n’exerce pas. Mais les besoins sont de plus en plus grands et les ressources de la société sont limitées. De notre côté, avec le comité et l’équipe du musée, nous réfléchissions à comment aider dans ce moment important et nous avons décidé de partager les donations que nous recevons pour faire vivre le musée avec la banque alimentaire libanaise.  

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Mais la parenthèse du confinement n’a pas duré entre la réalité de l’effondrement financier et la reprise des manifestations. Les activistes ont profité de chaque petite brèche pour faire entendre leur voix. Il y a une phrase que j’ai entendue dans la bouche de nombreux contestataires et qui m’a marquée : « Je préfère mourir du coronavirus que de faim ». Beaucoup de manifestants disent ne pas avoir le choix car ils n’ont pas la possibilité de se confiner chez eux. Beaucoup habitent à vingt dans un appartement ou au sein d’une communauté, et sont tributaires d’un salaire journalier. 

50% de la population libanaise vit aujourd’hui en-dessous du seuil de pauvreté. Ce n’est pas le coronavirus que craignent les Libanais. La crise sanitaire est venue ajouter une couche de complexité à une situation autrement plus compliquée qu’une pandémie. 

Cela fait des années que nous assistons à la dégringolade de tout ce que nous avions vu se construire après-guerre. Je fais partie de la génération qui a grandi avec la guerre civile (1975-1990) puisque je suis née en 1970. Mon destin, ma vie sont étroitement liés à l’histoire de mon pays. Nous habitions avec mes parents un quartier très dangereux, proche de la « ligne verte ». J’ai moi-même été blessée par balle quand j’avais huit ans. Je suis une vraie traumatisée de la guerre. Nous avons pu quitter le Liban en 1983 et quand je suis revenue – jeune adulte –, j’étais enthousiaste et heureuse de trouver un pays en paix. Je fais partie des Libanais qui ont voulu revenir pour contribuer à la reconstruction. Et de fait, de 1995 à 2005 – la date de l’assassinat de Rafic Hariri –, nous avons contribué à l’essor de notre pays. Nous avons vu les infrastructures se reconstruire, des services qui n’existaient plus fonctionner de nouveau… Mais depuis 2005, nous voyons le Liban retomber dans un mélange de destruction, de corruption et d’incivisme. Et nous avons compris, au début de l’année 2019, que la situation allait empirer mais sans être conscients de l’importance et de la nature de cette nouvelle crise.  

Pour toutes ces raisons, la période du déconfinement a été très difficile pour moi. C’était un dur retour à la réalité d’avant la crise sanitaire. Autour de moi, de nombreuses personnes ont perdu leur emploi ou touchent la moitié de leur salaire. Au musée, notre salaire est en livres libanaises donc de facto je touche 30% de mon salaire habituel puisque la livre libanaise a perdu 70 % de sa valeur face au dollar. 

Dans mon quartier, de nombreuses personnes qui s’en sortaient ne s’en sortent plus et survivent grâce aux associations ou aux voisins qui distribuent des vivres. Plus rien ne semble marcher dans ce pays. 

Chaque année, nous payons une fortune en générateur privé pour avoir de l’électricité et en citerne d’eau. Il n’y a pas de transports en commun. A la première pluie au début de l’hiver, les routes s’effondrent et sont impraticables. Et à ce manque d’infrastructures sont venus s’ajouter de nombreux réfugiés syriens puisque que le Liban accueille aujourd’hui deux millions de réfugiés syriens et palestiniens. Toutes ces situations ajoutées les unes aux autres font que je ne sais pas à quoi nous devons nous attendre. La misère ne peut apporter que la violence. Et ce qui m’inquiète c’est que le gouvernement semble avoir vécu lui-aussi le confinement comme une parenthèse. Ils se sont mis sur pause et ils n’ont pas réfléchi aux mesures qui pourraient sauver le pays. Parallèlement, il y a des tentatives de récupération politique du mouvement révolutionnaire et le pouvoir essaye de nous faire peur en arguant que les manifestations vont mener à de nouveaux conflits religieux. Mais tout cela ne correspond pas à la réalité d’aujourd’hui : les confrontations communautaires appartiennent au passé. Ma génération et celle de mes parents ont toujours eu peur de la rue, nous n’avons pas le réflexe de manifester. Pourtant, le 17 octobre, je suis descendue dans la rue malgré mon stress. 

Cette révolution, qui rassemble les Libanais de quelque communauté qu’ils soient, a cette force car elle est faite par une génération qui ne craint pas la rue et qui se moque de ce qui s’est passé pendant la guerre civile – ce n’est pas leur histoire. 

Ceux qui ont connu la guerre ont cette espèce d’épée de Damoclès au-dessus de la tête qui leur fait craindre le retour de la guerre civile.  

On ne vit jamais les mêmes choses selon notre âge et où en en est dans la vie. Quand j’étais enfant, la guerre c’était pour moi l’horreur de la violence, la peur au ventre continue et les insomnies. Toute ma vie, je rechercherai une sécurité et j’attendrai de trouver la sérénité. On ne peut pas s’habituer à l’incertitude. Nous sommes tous conscients que la situation ne peut qu’exploser à un moment donné si nous voulons un véritable changement et répondre à ces questions essentielles : qui prend les décisions, qui s’occupe de la sécurité, qui est armé et qui ne l’est pas. Mais personnellement, je ne suis pas du tout prête car je ne vois pas de plan B et autour de moi peu de gens en ont un. Et il ne faut pas oublier que notre destin dépend beaucoup du contexte régional et des politiques de grandes puissances comme la Russie, l’Iran ou la Turquie. Il y a toujours des agendas qui nous échappent…  

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.