Une embarcation de migrants tentant de rallier la côte britannique depuis la France, le 12 octobre 2022.
Une embarcation de migrants tentant de rallier la côte britannique depuis la France, le 12 octobre 2022. ©AFP - SAMEER AL-DOUMY / AFP
Une embarcation de migrants tentant de rallier la côte britannique depuis la France, le 12 octobre 2022. ©AFP - SAMEER AL-DOUMY / AFP
Une embarcation de migrants tentant de rallier la côte britannique depuis la France, le 12 octobre 2022. ©AFP - SAMEER AL-DOUMY / AFP
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En novembre 2021, 27 migrants sont morts dans le naufrage de leur bateau de fortune dans la Manche. Selon des éléments du dossier judiciaire, les secours n'ont pas mesuré l'urgence de la situation.

Ce sont des échanges qui font froid dans le dos.  L'enquête sur le naufrage d'un bateau de migrants le 24 novembre 2021 est accablante pour les secours français. C'est ce que révélait  le journal Le Monde dimanche 13 novembre. Des éléments du dossier judiciaire, que la Cellule investigation de Radio France a pu consulter, montrent que les secours n'ont pas mesuré l'urgence de la situation, qui a abouti à la mort de 27 migrants.

Dans la nuit du 23 au 24 novembre 2021, les migrants de cette embarcation en difficulté ont appelé ou tenté d'appeler à 18 reprises les secours français.  Ils ont composé soit le 196, le numéro du Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (Cross), qui dépend de la préfecture maritime,  soit le 112, le numéro du Samu, qui transfère ensuite les appels aux Cross. A six reprises ce jour-là, les migrants en détresse ont envoyé leur géolocalisation au Cross Gris-Nez, selon un extrait du premier appel :

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"Je vous ai envoyé notre position sur WhatsApp, vous l'avez ?", demande un passager du bateau. "Je n'ai rien reçu. Pas encore", lui répond le Cross. "Mais je vous l'ai envoyée, c'est peut-être un problème de connexion", s'inquiète-t-il.  "Oui je pense que c'est votre réseau. Mais retournez sur votre téléphone. Quand je recevrai votre position, je vous enverrai un bateau de sauvetage", assure le Cross. "Et maintenant vous l'avez reçue ?", lui demande le migrant. "Ah oui, je l'ai reçue ! Bon, attendez, j'appelle un bateau de sauvetage."

Pourtant, le Cross n'envoie pas de bateau de sauvetage. Il informe les secours anglais, à Douvres, pariant sur le fait que les migrants n'allaient pas tarder à arriver dans les eaux britanniques.  Les passagers du bateau, notamment des femmes et des enfants, sont paniqués. Ils continuent d'appeler le Cross à plusieurs reprises. Il y a des pleurs, il y a des cris. L'opératrice leur dit de "garder leur calme" et que "les secours vont arriver."

"Allez pschitt ! votre migrant machin, là"

A 2h28 du matin, les migrants atteignent finalement les eaux anglaises. Le Cross reçoit la nouvelle position de l'embarcation et avertit ses homologues britanniques. Un quart d'heure plus tard, nouvel échange entre les secours français et les migrants. La situation est alors très confuse : il faut dire que 40 bateaux ont tenté la traversée de la Manche cette nuit-là. "Allô , aidez-moi ! Vous pouvez m'aider ?" , entend-on dans l'échange. "Je n'ai pas votre position. Je ne peux pas vous aider. Je vous aiderai quand j'aurai votre position, monsieur !", répond le Cross à l'autre bout du fil. "Je vous l'ai déjà donnée, répond le migrant. Vous m'avez dit que nous étions dans les eaux anglaises." "Alors vous pouvez appeler le 999", insiste le Cross. "Oui, j'ai appelé le 999, mais... – Quoi ? – J'ai appelé le 999 mais..." Le migrant ne termine pas sa phrase. "Pouvez-vous attendre ? Je vous passe les Anglais". L'opératrice raccroche, on entend qu'elle dit en aparté à un collègue : "Allez pschitt ! votre migrant machin, là..."

Le canot continue de dériver, les migrants continuent d'appeler à l'aide. Mais le Cross considère que ce n'est plus de son ressort. Voici le compte-rendu de l'appel de 3h31 : "Allô ? – Oui. – Au secours, s'il vous plaît, je suis dans l'eau !" , explique un migrant. "Oui mais vous êtes dans les eaux anglaises", répond le Cross. "Non, non, pas les eaux anglaises, les eaux françaises ! S'il vous plaît, pouvez-vous venir vite ? – Non, non, vous êtes dans les eau anglaises. Attendez, je vous confie à la garde côtière anglaise." La conversation coupe. On entend l'opératrice en dire aparté : "Ah bah ! t'entends pas, tu seras pas sauvé !" Ou encore : "J'ai les pieds dans l'eau... bah, je t'ai pas demandé de partir."

Secours migrants

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Les secours anglais ne sont pas non plus intervenus

Maître Emmanuel Daoud est l'avocat de plusieurs familles de victimes. ll estime qu'il y a eu une grande négligence de la part des secours français : "De façon délibérée, on ne leur a pas porté secours, au motif que cette embarcation dérivait vers les eaux territoriales anglaises". "Il y a une convention franco-britannique, rappelle l'avocat ; qui oblige chacune des parties à intervenir immédiatement lorsqu'il y a urgence."

"On leur a menti de façon délibérée quand on leur a dit que les secours arrivaient, on le leur a répété à plusieurs reprises. Et quand on entend les cris de détresse d'êtres humains, quand on entend des pleurs de femmes et d'enfants, on ne gère pas les choses de façon administrative."

En réponse à cette enquête accablante, l'autorité de tutelle du Cross, la préfecture maritime de la Manche, explique qu'elle n'a pas accès au dossier judiciaire et qu'elle ne peut pas commenter des informations parcellaires. La porte-parole affirme à la Cellule investigation de Radio France que ses équipes font le maximum pour secourir les migrants, mais rappelle que les traversées sont en hausse exponentielle. Enfin, dans le dossier judiciaire, il n'est pas fait mention de l'activité des secours anglais, cette nuit-là. On ne sait pas encore pourquoi, eux non plus, ne sont pas intervenus.