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3.000 magistrats signent une tribune contre une justice "du chiffre" et "qui n'écoute pas"

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"Nous ne voulons plus d'une justice qui n'écoute pas, qui raisonne uniquement en chiffres, qui chronomètre et comptabilise tout", disent les magistrats signataires de la tribune.
"Nous ne voulons plus d'une justice qui n'écoute pas, qui raisonne uniquement en chiffres, qui chronomètre et comptabilise tout", disent les magistrats signataires de la tribune.
© Maxppp - Vincent Isore

C'est un appel à l'ampleur inédite dans l'histoire de la profession : 3.000 magistrats et une centaine de greffiers signent une tribune publiée dans "Le Monde" qui dénonce une justice "déshumanisée", les obligeant à choisir entre "juger vite mais mal" ou "juger bien mais dans des délais inacceptables".

C'est le cri d'alarme d'une profession en souffrance. Plus de 3.000 magistrats (soit un tiers de la profession) et une centaine de greffiers signent une tribune publiée mardi par "Le Monde". "Nous ne voulons plus d'une justice qui n'écoute pas, qui raisonne uniquement en chiffres, qui chronomètre et comptabilise tout", écrivent ses auteurs. "Nous comprenons que les personnes n'aient plus confiance en la justice que nous rendons, car nous sommes finalement confrontés à un dilemme intenable : juger vite mais mal ou juger bien mais dans des délais inacceptables."

À l'origine de cette lettre, il y a la mort de l'une de leurs collègues : Charlotte, 29 ans, qui s'est suicidée le 23 août dernier. Elle était en fonction au tribunal judiciaire de Béthune, dans le Pas-de-Calais. "Cela faisait deux ans qu'elle était magistrate", développe la lettre ouverte. "Deux années de fonction particulièrement éprouvantes" : pendant le premier confinement, Charlotte doit notamment gérer seule les urgences, "le personnel de greffe ayant été congédié". "À des conditions de travail difficiles s'ajoutaient des injonctions d'aller toujours plus vite et de faire du chiffre (...). Comme beaucoup, elle a travaillé durant presque tous ses weekends et ses vacances mais cela n'a pas suffi. S'en sont suivis un arrêt de travail, une première tentative de suicide."

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Une justice "déshumanisée" 

Pour les auteurs de cette tribune, "Charlotte n'est pas un cas isolé". Ils évoquent la multiplication des arrêts de travail, la "perte de sens" engendrée par la "discordance" entre la volonté de rendre une justice de qualité et la réalité de leur quotidien. Car le temps manque cruellement, aux juges aux affaires familiales comme aux substituts du procureur, aux juges correctionnels comme aux juges des enfants ou encore aux juges civils de proximité, ces derniers n'ayant par exemple "que sept minutes pour écouter et apprécier la situation dramatique de personnes qui ne parviennent plus à payer leur loyer ou qui sont endettées".

"Nous souhaitons dire haut et fort que (...) notre justice souffre de cette logique de rationalisation qui déshumanise et tend à faire des magistrats des exécutants statistiques, là où, plus que nulle part ailleurs, il doit être question d'humanité", conclut le texte. 

Jeunes magistrats

Cette tribune a été rédigée par neuf jeunes magistrats, certains en fonction dans le Nord Pas-de-Calais, d'autres en région parisienne ou encore à Orléans. S'ils appartiennent tous au Syndicat de la magistrature, leur initiative dépassent le cadre syndical. "Nous avons d'abord voulu apporter un témoignage, ce qui nous importait était d'abord de nous adresser à nos collègues, de leur dire qu'ils ne sont pas seuls", insiste auprès de France Inter Albertine Munoz, juge d'application des peines à Bobigny et co-rédactrice du texte. 

En réponse à cette tribune, le ministère de la Justice se dit "conscient que les deux années éprouvantes qui viennent de se succéder, après un mouvement social et la crise sanitaire, n’ont fait qu’exacerber des tensions présentes dans le monde judiciaire depuis de très nombreuses années". Le directeur des services judiciaires Paul Huber promet de poursuivre les efforts de recrutement et indique que le garde des Sceaux recevra "une délégation des magistrats et greffiers signataires de cette tribune" ainsi que "l'ensemble des conférences et associations professionnelles" dans les prochains jours.