Publicité

40 ans de l’abolition : comment a évolué l'opinion sur la peine de mort en France

Par
Robert Badinter, garde des Sceaux à l'époque, a défendu l'abolition de la peine de mort devant l'Assemblée nationale en 1981.
Robert Badinter, garde des Sceaux à l'époque, a défendu l'abolition de la peine de mort devant l'Assemblée nationale en 1981.
© AFP - Ian Langsdon

En cette Journée mondiale contre la peine de mort, c'est l'occasion de s'interroger sur le positionnement actuel et passé des Français vis-à-vis de la peine de mort, 40 ans après son abolition définitive dans le pays, le 10 octobre 1981.

L'abolition de la peine de mort fête ses 40 ans ce dimanche en France, en souvenir de la parution au Journal officiel de la loi n° 81-908, le 10 octobre 1981.

C'était l'une des propositions du candidat François Mitterrand comme candidat à la présidentielle. Peu après son élection, le 17 juillet 1981, le garde des Sceaux Robert Badinter défend le projet de loi pour l'abolition de la peine de mort devant l'Assemblée. Les années précédentes, le garde des Sceaux a défendu cinq accusés et leur a évité la guillotine. Le dernier condamné à mort exécuté est Hamida Djandoubi, pour assassinat après torture et viol, le 10 septembre 1977, à la prison des Baumettes de Marseille.

Publicité

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Le 25 mai 1981, le dernier condamné à mort, Philippe Maurice, pour avoir tué un policier, est gracié par le chef de l'État. Le texte est adopté quelques mois plus tard, le 18 septembre 1981 par l'Assemblée nationale à une très large majorité des députés avec 369 voix pour, 113 contre, et 5 abstentions.

Pendant les débats parlementaires, les tribunes du public sont combles et les personnes interrogées dans la foule aux abords du palais Bourbon par un journaliste d'antenne 2, se prononcent en faveur de la peine de mort. Il faut dire qu'à ce moment-là, l'opinion est majoritairement pour le maintien de la peine capitale. Selon les données d'Ipsos, en décembre 1980, 61% des Français interrogés se disaient pour la peine de mort.

40 années après l'abolition, le baromètre annuel "Fractures françaises" réalisé par Ipsos/Sopra Steria pour Le Monde, le Cevipof, la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne, révèle qu'en août 2021, un Français interrogé sur deux est favorable au rétablissement de la peine de mort.

L'opinion reste longtemps majoritairement favorable à la peine de mort

Un niveau similaire à celui mesuré par Ipsos, trois ans après l'abolition de la peine de mort, en juillet 1984, avec 55% de Français favorables à son retour. "Cette décision d'abolition avait abouti à un  rééquilibrage, c'est-à-dire à ce qu'il y ait une France un peu divisée en deux entre l'opposition et l'opinion en faveur du rétablissement", constate Emmanuel Rivière, directeur pour les études politiques chez Kantar Public (ex-TNS-Sofres).

Mais très rapidement, on observe un regain d'opinion favorable à son rétablissement qui rejoint le niveau d'avant l'abolition à 61% en 1987, puis 59% de pour en 1991 et 1993, la part d'opinion favorable reste la même. "L'opposition à la peine de mort en France a tardé à entériner ce qui avait été le choix de l'abolition en 1981", confirme Emmanuel Rivière. "Ce qui montre bien que François Mitterrand avait pris le contre-pied de l'opinion française qui a mis très longtemps à se retourner."

D'ailleurs, entre 1984 et 1993, il y a eu pas moins de 19 propositions de loi visant à rétablir la peine de mort pour certains crimes. Depuis, il n'y en a eu que trois, dont la dernière "tendant à rétablir la peine de mort pour les auteurs d’actes de terrorisme", en 2004, déposée par le groupe UMP majoritaire.

Un basculement à la fin des années 1990

À la fin des années 1990, se produit un retournement de l'opinion, que l'on observe dans les sondages Ipsos, comme dans ceux de TNS-Sofres. Dans le sondage Ipsos de 1998, le pourcentage de Français défavorables à la peine de mort (54%) dépasse pour la première fois celui de ceux en faveur de son rétablissement (44%). L'opposition devient aussi majoritaire dans les sondages réalisés par TNS-Sofres, passant de 36% en 1994 à 48% en 1999, tandis que l'opinion en faveur du rétablissement de la peine capitale chute de 59% à 46%.

Selon Emmanuel Rivière, deux phénomènes peuvent expliquer ce basculement au tournant des années 2000. "D'une part, c'est un sujet qui divise les générations : les générations les plus jeunes y sont majoritairement opposées et remplacent progressivement les générations plus âgées qui ont connu l'application de la peine de mort et l'ont soutenue au moment où elle était en vigueur", développe le sondeur. Par ailleurs, "l'abolition de la peine de mort est devenue une norme en Europe (...), les pays qui la pratiquent apparaissant se distinguer par la vigueur de leurs régimes, ce qui associe la peine de mort à des modèles de justice pénale dont on s'est peu à peu éloignés", ajoute-t-il.

Un récent regain d'opinion favorable au rétablissement de la peine capitale

Dans les années 2000, selon les données fournies par TNS-Sofres, le pourcentage de Français favorables au rétablissement de la peine de mort diminue encore, puisqu'il tourne autour de 37% en moyenne. Si l'on en croit les données fournies à partir de 2014 par l'institut de sondage Ipsos dans son baromètre annuel "Fractures françaises", il y a ensuite une hausse de l'opinion pour le rétablissement de la peine de mort, puisqu'elle tourne autour de 49% en moyenne. Elle a même atteint un pic à 55% en septembre 2020.

En effet, s'il y a eu de moins en moins de Français favorables à la peine de mort dans les années 2000, cette opinion n'a pas pour autant disparu dans le pays, explique Emmanuel Rivière. Il relie la hausse de l'expression en faveur de son rétablissement, à partir des années 2010 dans les sondages, "à une demande d'ordre et d'autorité qui peut prendre un aspect très punitif". Cela peut parfois être lié à des actualités, comme après les attentats de novembre 2015, lorsqu'il y a "un sursaut du soutien à la peine de mort vue par certains comme une réponse appropriée à l'acte d'extrême violence qu'est l'acte terroriste".

Toutefois, Emmanuel Rivière nuance les résultats de ces sondages, puisqu'ils saisissent souvent les personnes interrogées sur une question qu'ils ne se sont pas posée. L'opposition à la peine de mort apparait "de plus en plus comme un principe", tandis qu'il n'y pas véritablement de demande exprimée spontanément en faveur de son rétablissement.