Publicité

Adrien Bocquet, le "témoin" français de crimes de guerre ukrainiens récupéré par la télévision russe

Par
Adrien Bocquet à la télévision russe.
Adrien Bocquet à la télévision russe.
- Capture d’écran chaîne russe Pervi Kanal / DR

Adrien Bocquet était à Moscou pour être interviewé par la télévision russe. Le témoignage de ce Français qui affirme avoir assisté à des crimes de guerre commis par l’armée ukrainienne a pourtant été mis à mal par plusieurs enquêtes journalistiques.

"Le volontaire français Adrien Bocquet est un témoin extrêmement gênant pour les autorités de Kiev. Il est venu à Moscou nous raconter ce qu’il a vu en Ukraine." Ainsi s'est ouvert, ce mardi 7 juin, la longue séquence consacrée à l’ancien militaire français, dans "Vremya", l’émission d’information la plus regardée de la première chaîne russe. Pour la télévision d’État, ce témoin a "compris à quel point les méthodes de guerre des nationalistes ukrainiens diffèrent des unités russes".

Depuis la mi-mai, le témoignage de cet homme, qui prétend avoir assisté à des crimes de guerre commis par l'armée ukrainienne alors qu’il effectuait une "mission humanitaire sur place" est pourtant sérieusement mis en doute. Adrien Bocquet a d’abord eu les honneurs des médias français. Sud Radio, BFM TV, LCI ont ouvert leurs studios à cet homme qui avait auparavant expliqué avoir été guéri d’une paraplégie grâce à l’électrostimulation. Lors de ces interviews, il a plusieurs fois affirmé avoir vu des militaires ukrainiens tirer sur des prisonniers de guerre russes, notamment dans la région de Boutcha.

Publicité

Sa présence à Boutcha n’a jamais été prouvée

S’il n’est pas contesté que de telles exactions ont probablement eu lieu, le témoignage de "l’humanitaire" français semble en revanche nettement plus contestable. Des enquêtes de Libération et du collectif ukrainien Stopfake ont montré qu’il était très improbable que cet ancien militaire ait effectivement assisté aux scènes qu’il prétend avoir vu. Celui-ci n’a d’ailleurs jamais présenté de preuves convaincantes de sa présence dans la région de Boutcha.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Mais ce n’est manifestement pas l’opinion de la télévision russe où on l’a donc vu commenter une vidéo, montrant des soldats russes abattus, en affirmant se trouver juste à côté au moment des faits. "Cet homme qui est mort, je l’ai vu vivant", explique-t-il, "et quelques minutes après, son crâne avait explosé". La vidéo en question n’a pas été tournée par le Français. Elle est désormais bien connue des réseaux sociaux. Apparue sur un compte Telegram le 4 avril, elle a été analysée par le New York Times.

L’enquête du quotidien américain l’authentifie et estime qu’elle a été tournée dans les environs de Boutcha aux alentours du 30 mars. A la télévision russe, Adrien Bocquet affirme qu’il s’agit du 24 mars. A cette date, il n’était pourtant pas en Ukraine d’après les déclarations des autorités de Kiev à Libération.

Fin mai, un rapport du ministère russe de la Santé, remis aux Nations unies, citait le témoignage d’Adrien Bocquet
Fin mai, un rapport du ministère russe de la Santé, remis aux Nations unies, citait le témoignage d’Adrien Bocquet
- Rapport du ministère de la Santé russe / DR

Face à la télévision russe, Adrien Bocquet, présenté comme "le petit-fils d’un résistant mort en combattant les nazis", affirme qu’il avait rejoint l’armée "pour quelque chose comme ça n’arrive plus jamais". Libération a raconté comment son passé de "fusilier-commando" est aussi sujet à caution. "Maintenant", ajoute-t-il devant les caméras russes, "quand je vois que l’Europe fournit des armes et soutient ces idées contre lesquelles nous avons combattu avec les Russes pendant la deuxième guerre mondiale, je me rends compte que tout est sens dessus dessous". Des paroles qui collent parfaitement au discours de la première chaîne où chaque soir, on relate aux téléspectateurs les détails de l’opération de "dénazification" en cours en Ukraine.

Un écusson ultranationaliste ukrainien sur son gilet pare-balles

Adrien Bocquet devra néanmoins travailler sa connaissance des mouvements nationalistes ukrainiens. Les reporters russes ont remarqué qu’il portait sur son gilet pare-balles en Ukraine l’écusson du mouvement ultranationaliste "Secteur droit". Cette organisation interdite en Russie est considérée comme "l’une des unités nazies les plus enragées d’Ukraine" explique le journaliste russe au Français qui bredouille : "On m’a dit que c’était de la résistance. Si je l’avais su, je ne l’aurais certainement pas mis." Une "bévue" qui semble a minima confirmer sa connaissance aléatoire de la réalité ukrainienne.

Le témoignage d’Adrien Bocquet sur Sud Radio début mai n’était pas passé inaperçu en Russie. Il avait été rapidement relayé sur les réseaux sociaux par le ministère des Affaires étrangères russe, et il était même apparu dans un rapport officiel du ministère de la Santé, remis aux Nations Unies sur la "crise humanitaire" en cours en Ukraine. L’ancien militaire français devient petit à petit un témoin clé pour les autorités russes, à même d’accréditer leur version des événements.

Dans son témoignage de mardi face aux caméras de "Perviï Kanal", Adrien Bocquet affirme d’ailleurs qu’il a vu des camionnettes apportant des corps à Boutcha "pour faire une meilleure prise de vue. J’ai même entendu des rumeurs selon lesquelles les cadavres provenaient des morgues", ajoute-t-il. Selon la Russie, le massacre de Boutcha ne serait qu’une "mise en scène". Adrien Bocquet a affirmé à "Vremya" qu’il allait transmettre "ce qu’il a réussi à collecter en Ukraine aux autorités russes, notamment parce que les autorités françaises ignorent soigneusement tout cela".

L’histoire ne dit pas si Adrien Bocquet a été invité à Moscou par la télévision publique ou s’il est venu de son propre chef. Malgré plusieurs tentatives, nous n’avons pas réussi à le joindre.