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Affaire du canal de Panama : ce scandale qui a éclaboussé Gustave Eiffel

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Procès du "scandale de Panama". De Gauche à droite : les administrateurs du projet Charles de Lesseps, Gustave Eiffel, Henry Cottu et Marius Fontane jugés en correctionnelle, janvier 1893. Dessin de Paul Renouard, XIXe siècle
Procès du "scandale de Panama". De Gauche à droite : les administrateurs du projet Charles de Lesseps, Gustave Eiffel, Henry Cottu et Marius Fontane jugés en correctionnelle, janvier 1893. Dessin de Paul Renouard, XIXe siècle
© Getty - DEA PICTURE LIBRARY / Contributeur

Célèbre pour avoir entrepris l'édification du plus grand symbole culturel de notre pays en 1887, l'ingénieur français s'est compromis dans l'un des plus grands scandales politique et financier de notre histoire, toujours irrésolu. Accusé "d'abus de confiance" avant d'être finalement relaxé par la justice.

À l'occasion de la sortie au cinéma, ce mercredi, de "Eiffel" de Martin Bourboulon, avec Romain Duris, tentons de retracer l'histoire de cette mystérieuse affaire financière du canal de Panama, dans laquelle le célèbre inventeur de la Tour Eiffel s'est retrouvé impliqué. Initiateur du projet final de ce canal (qui ne sera finalement jamais achevé par la France), Eiffel a été accusé de détournement de fonds financiers réservés aux travaux pour s'enrichir, notamment sur des bénéfices. 

Comment le projet de canal vire au scandale ?

Grand initiateur du canal de Suez en 1869, l'entrepreneur Ferdinand de Lesseps entreprend le projet d'un canal afin de relier l’Atlantique au Pacifique. Pour mener à bien son financement, il fonde, le 20 octobre 1880, la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama.

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L’achèvement du canal est prévue pour 1888-1889. Tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais c'est sans compter la méconnaissance totale des risques environnementaux propre à la zone de chantier. De nombreux éboulements sont occasionnés par des pluies torrentielles, qui elles-mêmes provoquent des maladies chez les ouvriers. Des imprévus qui viennent compromettre un projet dont le coût des travaux explose. De même on est très loin d'imaginer les réalités financières que recouvre un tel chantier. Tout est à refaire sinon à repenser.

C'est à ce moment-là, fin 1887-janvier 1888, que Gustave Eiffel entre en jeu. Il propose à Lesseps un projet de canal à écluses qu'il ne tarde pas à accepter. L'entreprise du canal a besoin davantage de fonds pour mener à bien son nouveau projet, alors même que les comptes de la compagnie sont très déficitaires. Une grande campagne publicitaire, impulsée par deux hommes d’affaires, le baron Reinach et Cornelius Hertz, vire au fiasco quand la presse réactionnaire apprend qu'ils achètent en réalité de nombreux parlementaires pour disposer d'un emprunt spécial et ouvrir de nouveau le capital aux actionnaires. 

La compagnie ne parviendra plus jamais à réunir les fonds, elle cesse ses paiements et abandonne les travaux, avant d'être dissoute et mise en liquidation en février 1889. Ce marasme financier pousse l'ensemble des actionnaires ruinés à porter plainte pour fraude et abus de confiance contre Ferdinand de Lesseps et les autres administrateurs de la compagnie dont Eiffel.

En septembre 1892, une violente campagne de presse s'engage, rendant toutes les composantes de l'affaire publiques. La libre parole d’Edouard Drumont médiatise le scandale politique et financier que représente bientôt l'affaire dans sa Une du mardi 6 septembre 1892 qui titre "Les dessous du Panama". Plusieurs séries d'articles relatent et interprètent les décisions de justice qui s'appliquent à Gustave Eiffel jusqu'à sa relaxe. Avant l'affaire Dreyfus, c'est la première grande crise systémique depuis la Commune (1870), exacerbant un malaise social encore en pleine incubation. 

Drumont et les siens incriminent même directement le gouvernement républicain (dont les hommes politiques étaient surnommés les "opportunistes") d'être l'instigateur de ce scandale en titrant, le 11 février 1893 : "Le procès de l'opportunisme". 

Le 21 novembre 1892, il est cité à comparaître devant la Première Chambre de la Cour d'appel avec Ferdinand et Charles de Lesseps, Marius Fontane et Henri Cottu. 

Eiffel condamné pour "abus de confiance"

À la cour d'appel de Paris, le célèbre ingénieur et industriel français est défendu par Pierre Waldeck-Rousseau. Les journaux Le Petit Parisien ou encore Le Figaro du vendredi 10 février nous apprennent qu'il lui est reproché "d'avoir reçu certaines sommes pour accomplir divers travaux qu'il n'aurait pas exécuté" et donc d’avoir détourné, voire dissipé, au préjudice de la Compagnie de Panama et de ses obligataires, de l'argent qui ne lui avait été remis que pour un usage déterminé". 

Le 9 février 1893, il est condamné à deux ans de prison par la Cour d'appel de Paris et à 20 000 francs d'amende. Si le délit de complicité d'escroquerie n'est pas retenu contre lui, il est reconnu coupable d'abus de confiance

Le rapport d'enquête parlementaire de 1893 nous apprend qu'il "se chargeait de la construction complète des écluses avec leurs engins de fermeture ou de manœuvre, y compris l'exécution de tous les ouvrages nécessaires. La dépense était évaluée de 100 à 120 millions [...] Eiffel affirme qu'il aurait payé en tout 73 millions de travaux, pour 33 millions de bénéfices et sur lesquels il prétend qu'il n'aurait gagné pour lui seul que 15,5 millions de francs".

Quand ses détracteurs de "La libre parole" rapportent l'arrêt de la Cour ils précisent "les bénéfices que Gustave Eiffel aurait obtenus, ils retombent aussi sur ces 33 millions de bénéfices. Ils rappellent au passage la somme globale (en francs) contractée auprès des épargnants pour l'ensemble du projet (rappelée dans le rapport de la commission d'enquête) qui atteint les 1,4 milliards, dont 559 millions ont été affectés aux travaux, sur lesquels 443 ont été pavés aux entrepreneurs, sur lesquels, Eiffel doit ses 33 millions de bénéfices".

Relaxé suite à « un vice de forme » dans la procédure judiciaire 

Comme nous pouvons le vérifier dans l'édition du Journal de La Petite République française du samedi 17 juin 1893 qui rapporte la cassation de l'arrêt elle-même : Gustave Eiffel et les co-accusés sont finalement réhabilités, le 15 juin 1893 par la chambre criminelle de la Cour de cassation qui estime qu'il y a eu "un vice de forme" dans la procédure judiciaire, « que la justice et la parquet chargés de la poursuite n'ont pas agis comme il le fallait" et que le droit de "la prescription" a été retenu. La cassation de l'arrêt de la Cours d'appel indique aussi que "malgré la suspension de paiements de la compagnie (en 1889), Eiffel aurait demandé, à l'époque, de sa propre initiative, à régler le compte des sommes qu'il devrait et des sommes qu'il pourrait redevoir, concluant une transaction avec le liquidateur de la compagnie. Soit un arrangement mettant fin à toutes les prétentions et à tous sujets de contestations pouvant survenir par la suite. Eiffel n'était juridiquement plus à ce moment-là créancier de la Compagnie, et vice versa". 

Dans sa plaidoirie, l'avocat de l'ingénieur, Stanislas Brugnon insiste sur le fait qu'une enquête judiciaire avait été établie le 11 juillet 1889 contre les administrateurs de la Société sans que Eiffel ne soit lui-même mentionné. Ce n'est que trois ans plus tard, en juin 1892, que la justice l'associait à cette accusation ; il aurait été victime d'une violation des principes de la compétence juridictionnelle ; il aurait dû être jugé par une juridiction civile et non pénale ; pendant son procès, certaines allégations sont survenues sans qu'il ne puisse les contredire… Tout vient conforter aussi le fait qu'il n'y ait jamais vraiment eu de preuves formelles de détournement de fonds de la Société de sa part. Réhabilité, nous ne saurons jamais vraiment de quoi il en a réellement été de son implication dans cette affaire. 

Si tous les administrateurs de la Société sont finalement tous relaxés, cette affaire aura quelque peu entaché la réputation de Gustave Eiffel mais dans l’instant uniquement, car la consécration de la Tour Eiffel l’aura vite fait oublier. 

ALLER PLUS LOIN

RÉÉCOUTER - Le Vif de l'histoire : Le scandale de Panama

RÉÉCOUTER - Les oubliettes du temps : Grégoire Kauffmann qui revient sur le scandale

Sources d'archives 

Plaidoirie de Me Stanislas Brugnon pour M. Eiffel à la Cours de Cassation (Chambre criminelle). Audience du 9 juin 1893, sous la présidence de M Louis Loew : Affaire de Panama. 

Ernest Vallé (député), Rapport fait au nom de la commission d'enquête chargée de faire la lumière sur les allégations portées à la tribune à l'occasion des affaires de Panama, juillet 1893

Articles de Presse 

Tous les articles de presse sur lesquels s'appuie cet article sont disponibles sur Rétronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, qui vient de sortir sa toute première revue trimestrielle, pour mieux questionner l’actualité. 

La libre parole du mardi 6 septembre 1892 qui enclenche la machine à scandale de l'affaire du canal de Panama et de ses compromissions politiquo-financières.

Journal de La Petite République française du samedi 17 juin 1893 qui rapporte la cassation de l'arrêt de la Cour d'appel du 9 février 1893.

Le Petit Parisien du vendredi 10 février 1893, description du procès.

Le Figaro du vendredi 10 février 1893, description du procès.