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André Comte-Sponville : "Un pays à ce point dominé par la peur, je trouve ça effrayant"

Le regard du philosophe André Comte-Sponville après deux ans de pandémie de Covid-19
Le regard du philosophe André Comte-Sponville après deux ans de pandémie de Covid-19
© Getty - Jean-Marc ZAORSKI / Contributeur

Au micro de "Grand bien vous fasse", le philosophe dresse le bilan des conséquences qu'ont provoqué, selon lui, ces deux années de crise sanitaire : "une peur exagérée" qui a suscité "l'une des plus grandes privations de liberté" en France, alimentée par la volonté de faire de "la santé la valeur suprême".

Au début de la pandémie, le philosophe avait déjà exprimé son scepticisme quant à l'idée que la crise sanitaire laisserait place à un "monde d'après" plus merveilleux que celui que nous laisserions derrière nous. Au micro d'Ali Rebeihi, André Comte-Sponville introduit son propos en s'accordant avec les mots de l'écrivain Michel Houellebecq, lequel avait transmis une lettre intérieure à Augustin Trapenard, dans lequel il affirmait qu'à défaut de voir naître un monde nouveau pour l'après, celui-ci serait comme "le monde d'avant, mais… en un peu pire". 

Si le philosophe estime, d'une part, que "le monde d'après se retrouve plus pauvre que l'ancien, à cause du coût des confinements successifs" et qu'il considère "qu'il y a du mieux, avec les progrès réalisés en matière de santé et de solidarité, c'est "toujours le même monde, mais qui change". Voici quelles sont, d'après lui, les grandes leçons que nous a enseignées la crise sanitaire pendant deux ans.

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Le sentiment d'une "peur exagérée"

André Comte-Sponville a avant tout été frappé par la peur qu'il a toujours trouvé "exagérée" quant à la manière de considérer la crise sanitaire. Une peur qui, selon lui, nous a davantage fragilisés et aveuglés, nous renvoyant à nos propres contradictions philosophiques. C'est pourquoi il choisit de s'en référer en premier lieu à une formule de Montaigne qui affirme dans "Les Essais" : 

Ce dont j'ai le plus peur, c'est la peur

André Comte-Sponville : "J'ai été sidéré pendant ces deux années, surtout au début, au moment du premier confinement, par cette peur qui me paraissait disproportionnée - quand bien même il fallait bien sûr se protéger, respecter les gestes barrières et se faire vacciner le plus tôt possible pour mieux se prémunir.

En tant que père, dès que j'ai compris que mes enfants couraient moins de risques que moi, voire aucun, le soulagement l'a emporté de très loin sur la peur.

Pourtant, je constatais que j'étais entouré de gens qui avaient constamment peur, qui me parlaient de cauchemars, de tragédies, de peur au ventre. Sans oublier la télévision qui en rajoutait tous les soirs en nous indiquant en continu le nombre de morts…

Mais si beaucoup ont d'abord eu peur du virus, certains ont eu ensuite peur du vaccin et, après, d'autres ont eu peur de la dictature prétendument sanitaire. Les peurs s'additionnent au lieu de se succéder.

Un pays à ce point dominé par la peur, je trouve ça effrayant

"La plus grande privation de liberté que j'ai vécue"

Le philosophe revient ensuite sur la rapidité avec laquelle le pays a accepté les mesures de privation de liberté au nom de la sécurité sanitaire collective (port du masque, distanciation sociale, couvre-feu…) qui sont, d'après lui, les conséquences même de cette peur. S'il n'a pas approuvé le confinement, d'un point de vue philosophique, l'intellectuel rappelle qu'il ne l'a jamais condamné pour autant. Pourtant, il constitue sans nul doute, selon lui, l'une des mesures les plus liberticides que le pays ait connues depuis très longtemps. 

A.C-S : "Le premier confinement a été la plus grande privation de liberté que les gens de ma génération aient jamais vécue. C'était totalement inouï. Nous avons été assignés à résidence chez nous, ça n'était jamais arrivé. 

Mais les Gaulois réfractaires ont accepté ça avec une tranquillité, une passivité, telle que ça n'a choqué pratiquement personne

Les Français ont montré que leur attachement à la liberté n'était pas aussi grand que ça. Mais c'est quand on a créé le passe sanitaire, que les Français ont commencé à manifester dans la rue, alors que la privation de liberté induite par le passe sanitaire était beaucoup moins grande que celle du premier confinement". 

La crise prouve au passage que, selon lui, "les Français sont plus attachés à l'égalité qu'à la liberté, car le confinement a été une mesure avant tout égalitaire. 

Et ce n'est pas un bon symptôme.

Une philosophie de la mort et de la santé plus forte que l'amour 

Si André Comte-Sponville admet lui aussi avoir été atteint de la covid-19 et hospitalisé pendant cinq jours, il insiste sur l'idée que la mort, si triste soit-elle, fait nécessairement partie de la condition humaine et que ce n'est pas une nouveauté. Ce n'est pas lié au Covid. 

Nous ne sommes pas plus mortels aujourd'hui que nous ne l'étions avant le confinement

De même, le philosophe considère que la société se fragilise plus qu'autre chose à vouloir absolument se soucier de sa bonne santé, oubliant de vivre ce qui est selon lui, le plus important dans une vie : l'amour de manière générale. "Ne pas tomber malade, ce n'est pas un but suffisant dans l'existence. 

Arrêtons de faire de la santé la valeur suprême

J'espère ne pas être le seul à penser que l'amour est une valeur plus haute que la santé. Il n'est pas écrit au fronton de nos mairies : "Santé, égalité, liberté". Il est écrit, "Liberté, égalité, fraternité". J'espère ne pas être le seul à penser que la liberté est une valeur supérieure à la santé". 

Prenez soin de votre santé, aimez-vous les uns les autres et aimez la liberté encore plus que votre santé.

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