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Anna Hedgeman, la femme cachée de la marche pour les droits civiques de Martin Luther King

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Anna Hedgeman (à droite) avec Martin Luther King (à gauche) en 1958
Anna Hedgeman (à droite) avec Martin Luther King (à gauche) en 1958
© Getty - .

Lors de la marche de Washington le 28 août 1963 pour la défense des droits civiques des Afro-américains, alors que Martin Luther King prononçait son célèbre "I have a dream", une femme œuvrait en coulisses et de façon déterminante. Il s'agit d'Anna Hedgeman. Portrait d'une militante féministe.

La "marche sur Washington pour l'emploi et la liberté" du 28 août 1963, a réuni entre 200 000 et 300 000 personnes. C'est un moment historique du mouvement non-violent pour les droits civiques des Noirs américains, cent ans après leur émancipation par Abraham Lincoln. 

Ce 28 août 1963 Martin Luther King a prononcé son discours historique, le fameux "I have a dream", que l'on a pris l'habitude de célébrer chaque année. Sur les photos de cette journée capitale, on retrouve facilement Martin Luther King au micro, bien sûr, ou bien l'ensemble des leaders des différentes organisations syndicales et militantes en faveur des droits civiques, des hommes donc, lors de leur rencontre avec le président des États-Unis, John F. Kennedy. 

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Pourtant ce grand rassemblement n'aurait pas eu lieu sans la présence de certaines femmes, militantes, et en particulier de l'une d'entre elles, qui a joué un rôle crucial et fédérateur :  Anna Arnold Hedgeman.

À trente ans, la jeune féministe qui monte

Anna Hedgeman est née en 1899 et et a grandi dans le Minnesota dans une petite ville près de Minneapolis. 

Elle est  la  première étudiante afro-américaine à avoir été diplômée d'une université fondée par un Pasteur Méthodiste, devient enseignante, et très vite, prend conscience que trop d'inégalités et de discriminations pèsent sur les Noirs et les femmes, notamment dans le sud du pays.

Elle rejoint le National Negro Congress, et se bat pour l'embauche des femmes dans les entreprise. Elle devient à la fin des années 30 la jeune féministe qu'on remarque. 

Les dirigeants syndicaux qu'elle côtoie repère ses qualités d'organisatrice, et elle devient proche du fondateur du premier syndicat afro-américain des États-Unis, Philip Randolph. 

Pour renflouer les caisses du syndicat, organiser des actions, Hedgeman réunit une équipe de femmes, et cherche a emmené derrière elle divers mouvements féministes. Mais elle se rend compte que la politique du gouvernement en faveur de l'emploi pour les Noirs est tout à fait décevante, et ce malgré la création d'un comité pour des pratiques équitables en matière d'embauche.

Hedgeman est aussi déçue par le manque de soutien aux initiatives des femmes de la part des organisations militantes afro-américaines. Elles ont été quelques unes, à l'image d'Hedgeman, au début dans les années 44 -45 à comprendre que les hommes de leurs mouvement n'allaient pas leur laisser les coudées franches pour se battre. 

Elle permet aux leaders de se rassembler

En marge de ces activités militantes ou universitaires, Anna Hedgeman est aussi la première afro-américaine à siéger au cabinet du maire de New York de 1954 à 1958, et la première à occuper un poste à l'Agence fédérale de sécurité, la célèbre NSA. Mais elle va bientôt prendre toute sa dimension politique. 

En 1963 Philip Randolph prépare une marche sur Washington et l'intègre à son équipe à nouveau. Au même moment, le mouvement de Martin Luther King, le SCLC, prépare une campagne de mobilisation à Birmingham en Alabama. Quand elle lit cela dans le journal, Anna Hedgeman qui cherche par tous moyens à élargir le nombre de soutien à une manifestation sur Washington, propose de réunir Randolph et King, en incluant dans le programme de la marche de Randolph l'accès au logements et le droit de vote dans le sud. Ces arguments ont convaincu la Southern Christian Leadership Conference (SCLC) de Martin Luther King, ainsi que d'autres groupes militants, comme le Congrès de l'égalité raciale (CORE) fondé par Bayard Rustin. C'est lors de ces rendez-vous que ces leaders décident de se rassembler sous le slogan d'une marche pour l'emploi et la liberté. 

Hedgeman les a également persuadés de rechercher le soutien du Conseil national des femmes noires, un réseau d'organisations revendiquant près de 800 000 membres, mais quand elle découvre qu'elle est la seule femme citée parmi les organisateurs dans leurs publications officielles, elle voit rouge. Ces messieurs refusent également à Hedgemann que les représentantes d'organisations féministes soit officiellement incluses dans la direction de la manifestation. 

Réunion de travail avant la marche de Washington avec Philip Randolph, président du syndicat des employés des trains, Roy Wilkins, du National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), et  Anna Arnold Hedgemann
Réunion de travail avant la marche de Washington avec Philip Randolph, président du syndicat des employés des trains, Roy Wilkins, du National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), et Anna Arnold Hedgemann
© Getty - .

La lutte des femmes au sein du mouvement des droits civiques

Hedgeman rédige avec deux autres militantes féministes, Corrine Smith et Geri Stark, une lettre de protestation à Randolph : " À la lumière du rôle des femmes noires dans la lutte pour la liberté et surtout à la lumière du fardeau supplémentaire qu'elles ont porté en raison de la castration de nos hommes noirs dans cette culture, il est incroyable qu'aucune femme n'apparaisse parmi les orateurs à la Marche historique de Washington" écrivent-elles. 

Elles suggèrent qu'au moins une femme soit autorisée à faire une brève déclaration et à présenter quelques  héroïnes du mouvement. Randolph a d'abord ignoré ce courrier. Dans un second temps, Hedgeman l'a lu à haute voix lors d'une réunion officielle du syndicat, il a donc du accepter de permettre aux épouses de dirigeants des droits civiques de s'asseoir sur la scène du Lincoln Memorial, et d'inviter Daisy Bates, présidente du National Association for the Advancement of Colored People à parler brièvement. Il a aussi admis la présence de Rosa Parks et d'autres militantes pour que soit reconnue leur contribution à la lutte pour les droits civiques.

Le président John F. Kennedy avec les leaders des mouvements des droits civiques le 28 aout 1963
Le président John F. Kennedy avec les leaders des mouvements des droits civiques le 28 aout 1963
© AFP - .

Lors des prises de parole durant la marche de Washington pour l'emploi et la liberté, les grands leaders ont donc fait leur discours, Luther King a fait le celui que l'on a retenu aujourd'hui, Daisy Bates a prononcé cent quarante deux mots, Rosa Parks a été brièvement saluée. Des artistes, comédiens, chanteurs, comme Joan Baez et Bob Dylan, ont lu ou chanté, et la chanteuse franco-américaine Joséphine Baker a profité de l'invitation pour prononcer un discours militant, habillée en uniforme de l'armée française. 

Que faisait Hedgeman pendant tout le temps de l'organisation ? Elle a battu le rappel de nombreuses associations, féministes ou religieuses, puisqu'elle est aussi très impliquée au sein de l'église Méthodiste, et cela a permis de grossir les rangs des manifestants de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Elle s'est entendue avec le Conseil national des églises qui devait réunir le jour-même 80 000 fidèles pour les intégrer à la marche pour l'emploi et la liberté. Elle a ouvert la marche aux associations blanches qui souhaitaient participer. Elle a aussi donner le meilleur d'elle-même en tant qu'organisatrice et coordinatrice, en orchestrant le travail des bénévoles qui ont encadré la marche, jusqu'à la fabrication de casse-croutes. Ensuite, Anna Hedgeman a marché avec les manifestants. 

La marche pour  l'emploi et la liberté du 28 aout 1963 débuta au Washington Monument et se termina au Lincoln Memorial
La marche pour l'emploi et la liberté du 28 aout 1963 débuta au Washington Monument et se termina au Lincoln Memorial
© Getty - .

La création de la National Organization for Women

Ce jour du 28 aout 1963 a été un succès et s'est soldé par la proclamation du Civil Right Act le 2 juillet 1964, qui a mis fin aux ségrégations reposant sur la couleur de peau, la religion, le sexe ou l'origine nationale. Anna Hedgeman, et un groupe de femmes, de toutes couleurs,  ont fondé la National Organization for Women, qui est aujourd'hui encore la plus grande organisation féministe américaine. Elle y a occupé le poste de vice-président exécutif temporaire de  jusqu'en mars 1967. Elle est morte en 1990.