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Aristide Briand (1862-1932) : père de la laïcité et de la construction européenne

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Portrait d'Aristide Briand, président du Conseil français, 1916.
Portrait d'Aristide Briand, président du Conseil français, 1916.
© Getty - Louis BERTRAND / Contributeur

Il est le maître d'œuvre de la loi de Séparation des Églises et de l'État, et le promoteur du tout premier modèle de construction européenne après 1914-1918. À l'occasion des 90 ans de sa mort, retraçons le parcours de celui que l'on surnomme "le pèlerin de la paix", grande figure rassembleuse de la IIIe République.

Rassembler une République en crise 

Aristide naît à Nantes le 28 mars 1862. Fils de parents aubergistes, il grandit à Saint-Nazaire où il côtoie les Chantiers navals, et cultive déjà les sensibilités politiques que partage la population ouvrière locale. Au cours de ses études de droit à Paris, il rencontre, en 1885, Victor Hugo qui fait précocement prévaloir l'idée d'Europe dans son cœur. 

Aristide est aussi journaliste dans un quotidien local de Saint-Nazaire, ce qui lui permet de prendre la température d'un climat social extrêmement tendu depuis la défaite de la France face à la Prusse. Un malaise inédit alimenté par une crise économique qui frappe tout le pays jusqu'à la fin du XIXe siècle. Jusqu'à l'aube du XXe siècle, la République vacille et menace d'être renversée par la mouvance extrémiste conduite par le général Boulanger. Ce héros des campagnes militaires du Second Empire s'en prend aux institutions du régime qu'il considère comme corrompues et rassemble autour de lui un certain nombre d'opposants issus de l'extrême gauche comme de l'extrême droite. Un contexte délétère qui persuade Aristide de s'engager sans jamais abandonner le principe du rassemblement et de l'apaisement, qui guideront ses idéaux et ses projets jusqu'à la fin de sa vie. 

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Au départ, c'est un socialiste réformateur et indépendant qui le rapproche de Jean Jaurès. Ensemble, ils souhaitent réaliser l'unité des courants socialistes, conduire le mouvement ouvrier tout en s'affranchissant des mouvements les plus révolutionnaires. Jusqu'à ce qu'il devienne député en 1902, il fait de l'union syndicale et du principe de "la grève générale" des composantes essentielles de ses convictions politiques, celles qui lui semblent être les plus à même de réaliser cette révolution sociale apaisée à laquelle il aspire tant. S'il n'admet pas la violence chez les grévistes, il la récuse d'autant plus lorsque celle-ci est employée par la politique répressive conduite par Clémenceau envers tout mouvement social entre 1906 et 1909. En effet, le "Tigre" est aussi surnommé "le briseur de grèves". 

À l'aube du XXe siècle, son objectif est clair : pacifier la vie sociale, à la seule condition de régler en amont le conflit laïc.

Foi en la laïcité (loi de Séparation des religions et de l’État)

Aristide prend conscience que le véritable point d'appui de la révolution sociale dont la France a besoin, c'est la question laïque. Pour y parvenir, il sait qu'il doit travailler à l'édification d'un courant centriste susceptible de rassembler diverses tendances de gauche à droite. 

Le poids de la défiance vis-à-vis de l’Église

La volonté de réconcilier l’Église et l’État, Briand la cultive en déplorant les conséquences de l'esprit anticlérical qui caractérise les années du gouvernement d'Émile Combe (1902-1905). Son gouvernement ne souhaite pas aller jusqu'à la Séparation et entend user des moyens séculaires pour lutter contre l'influence de l’Église. Il faut dire que, depuis la Révolution de 1789, les relations entre l’Église et la République ont toujours été tendues au point de nourrir les clivages politiques et les logiques partisanes entre droite et gauche. 

À savoir qu'entre 1894 et 1906, une seconde grande crise cristallise l'opinion : l'affaire Dreyfus divise la France entre dreyfusards et anti-dreyfusards. Une opposition qui alimente les sentiments anticléricaux (voire antireligieux) et celles d'une Église très réactionnaire vis-à-vis de la République. Une situation qui laisse très peu de place au compromis, mais que Briand a bien l'intention d'incarner en donnant la priorité à la défense de la République laïque. Plus qu'une simple unité politique, la victoire de la laïcité doit être la victoire de la République elle-même, la réconciliation des Français.

Briand défend une vision qu'il entend plus rassembleuse et positive de la politique laïque en honorant l'esprit de laïcisation qu'avaient préconisé avant lui les fers de lance de la IIIe République, Léon Gambetta et Jules Ferry. 

L'élaboration de la loi

Aristide anime les débats dès juin 1903, prépare et défend son projet en expliquant que, au nom de l'ordre public, l’État peut, même séparé de l’Église, veiller au bon fonctionnement de l'activité religieuse. Il présente son projet à l'été 1904 après avoir convaincu une part non-négligeable des plus réactionnaires. La loi est votée à l'Assemblée par 341 voix contre 233 le 3 juillet 1905 et promulguée le 9 décembre 1905 par le président Émile Loubet. Ainsi est mise en place la liberté de croire ou de ne pas croire fondée sur le respect de l'ordre public. Désormais, l’État garantit la liberté de culte et veille à ce que personne n'y attente. La République ne reconnaît, ni ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. C'est sans doute la plus grande réforme jamais réalisée depuis la Révolution française, et qui s'est révélée plus que nécessaire pour affermir les principes de la République. 

Il en assure ensuite l'application comme ministre de l'Instruction publique et des Cultes entre 1906 et janvier 1908. C'est l'aboutissement de son projet de réformisme social, qu'il a toujours poursuivi. La laïcité doit appeler d'autres réformes essentielles pour la République.

Après la guerre, la paix à tout prix : les débuts de la construction européenne

Sa politique de rassemblement, Briand la met ensuite au service de la préservation de l'Union Sacrée, pour défendre la République plongée en pleine guerre mondiale dont il est le chef du gouvernement entre 1915 et 1917. Le choc de la guerre le conduit à mener un nouveau combat en tant que ministre des Affaires étrangères à partir de 1921 : la paix européenne. Celle-ci doit impérativement passer, au préalable, par une politique de rapprochement avec l'Allemagne. Il devient le Chef d'orchestre de la diplomatie et de la pacification européenne après la fin de la guerre. 

Le rapprochement franco-allemand : prérequis à la pacification européenne

S'il défend les exigences de désarmement et de réparations que les puissances alliées imposent à l'Allemagne dans le cadre du traité de Versailles de 1919, il déplore assez rapidement les insuffisances qu'il comporte pour promouvoir la paix européenne. Alors que la société française est intraitable vis-à-vis de l'Allemagne dans la première moitié des années 1920, Aristide Briand engage une politique d'apaisement et de dialogue à partir du printemps 1924. La France commence par accepter le plan Dawes (16 août 1924) qui vise à réévaluer à la baisse et aménager les versements dus par l'Allemagne à la France. 

Cette politique de pacification européenne, il l'envisage dans le cadre de la Société des Nations (SDN), la toute jeune organisation internationale (ancêtre de l'ONU) inaugurée par le Traité de Versailles, pour garantir la paix entre les États. 

Les accords de Locarno (octobre 1925) : point de départ de l'entente européenne

Ces accords marquent le point de départ de l’histoire de la construction européenne. C'est à ce moment-là que le tout premier couple franco-allemand de l'histoire se forme lors de la rencontre entre les deux ministres des Affaires étrangères Gustav Stresemann et Aristide Briand, pour poser les bases d'une Europe nouvelle en assurant avant tout la sécurité des frontières. Une base solide sur laquelle doit se faire l'expérience d'une collaboration pour l'apaisement de l'Europe. Dans la foulée, en décembre 1926, les deux ministres reçoivent le prix Nobel de la paix pour leur volonté de rapprochement.

Il faut que de Locarno une nouvelle Europe se lève, que le pacte signé soit un baume sur des plaies encore cuisantes, que les difficultés qui subsistent soient aplanies […] une politique de détente profonde et de collaboration confiante.

- Aristide Briand, 16 octobre 1925 à Locarno

Le pacte Briand-Kellogg (août 1928) : interdire la guerre pour construire l'Europe

Pour que la paix européenne soit sauvegardée, Aristide Briand comprend que celle-ci doit d'abord être mondiale. C'est tout l'objet du traité de paix qu'il initie avec le secrétaire d’État américain, Frank Kellogg, signé le 27 août 1928 à Paris par une soixantaine de pays. Un autre socle essentiel à la poursuite de l'élaboration de l'Europe. Le pacte met "la guerre hors la loi". 

Aristide Briand comprend que la proclamation de la paix mondiale et la reconnaissance morale des États-Unis à la paix européenne est un prérequis essentiel pour engager le projet de construction européenne. 

Le rêve brisé d'une "Union fédérale européenne" 

Ce projet d'organisation est celui d'un régime d'Union fédérale européenne qu'Aristide Briand transmet à la SDN dans le cadre d'un mémorandum qu'il présente à l'occasion de la conférence de la Haye en août 1929. Le 5 septembre de la même année, il lance un appel plus solennel au projet à la tribune de la SDN, à Genève : 

La tentative de fédération économique des Etats européens que j'envisage doit vivre sous l'égide de la Société des Nations. Je vois en elle une entreprise favorable à tous les peuples.

Dans ce projet, sur la table en mai 1930, figure : 

  • La proposition de créer une conférence européenne qui serait l’organe représentatif des États membres. 
  • Une coopération politique européenne respectant la souveraineté de chacun des États tout en leur assurant la solidarité collective. 

La discussion du projet - qui comporte en lui l'ADN de notre Union européenne actuelle - est assurée par la Commission d'étude pour l'union européenne (CEUE) de la SDN, mais qui se retrouve rapidement compromise par la crise économique et l'effondrement des cours de la bourse de Wall Street qui fait voler en éclats l'idéal de paix européenne défendu par Briand. 

L'héritage de ce projet de construction européenne porté par Aristide Briand sera réinvesti, au printemps 1950, par Robert Schuman et Jean Monnet qui proposent la création d’une organisation européenne chargée de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d'acier (CECA). 

Références 

🎧 Émissions 

📖 Bibliographie