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ART - Pourquoi dans les peintures les femmes nues étaient souvent représentées grosses ?

Paysage avec Cymon et Iphigénie. Peinture de Pierre Paul Rubens, 1617
Paysage avec Cymon et Iphigénie. Peinture de Pierre Paul Rubens, 1617
© AFP - Musée d’histoire de l’art / Luisa Ricciarini / Leemage

C'est la question posée par Alice, 10 ans, à l'historien Georges Vigarello, spécialiste des représentations du corps dans l'émission "Les P'tits bateaux", qui avance quatre hypothèses, tant la réponse à cette question est bien plus complexe et plurielle qu'on ne le pense. Explications.

Georges Vigarello est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, spécialiste de l’histoire de l’hygiène, de la santé, des pratiques corporelles et des représentations du corps. Au micro de Noëlle Bréham, il explique pourquoi cette question n'appelle que des hypothèses, car si les artistes de l'époque ont eu tendance à représenter le corps des femmes de façon très enrobée, pulpeuse, avec une certaine épaisseur, densité et rondeur, ce n'était pas non plus systématique. Cela dépendrait moins d'une mode picturale uniforme et stigmatisante que d'une grande diversité de regards artistiques vis-à-vis du corps nu de la femme. Explications.

À partir de la Renaissance, le sucre bouleverse les régimes alimentaires

En hypothèse n°1, les artistes avaient tendance, durant la Renaissance et la période moderne, à représenter le corps des femmes nues de manière plus généreuse, car c'est une époque connue pour avoir vécu la généralisation des échanges de sucre en Europe. Une manière de retranscrire la conséquence du régime des hommes et des femmes de l'époque donc !

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GV : "Si on se projette au milieu de la Renaissance, comme au XVIIᵉ siècle, on a tendance à voir en règle générale des corps qui sont relativement arrondis. C'est très vraisemblablement lié à un changement de la physionomie des corps liés à la modification du régime alimentaire, en particulier l'arrivée du sucre, provenant d'outre atlantique, par l'intermédiaire des cannes à sucre qui se répandent progressivement en Europe à cette époque, et dont la consommation a eu des effets significatifs sur le physique des corps. Ce n'est pas complètement faux".

La beauté du corps féminin passait aussi naturellement par les formes généreuses

Hypothèse 2 : la façon de concevoir les corps humains par l'art a toujours été très diversifiée. Nombreux sont les artistes qui auraient tout naturellement préféré représenter des femmes au corps plus arrondis par goût personnel.

GV : "Toujours à la même époque, une autre interprétation est plausible : les peintres cultivaient leur propre goût de la représentation de l'art, comme tout temps, et il se peut que certains se soient mis à favoriser, surtout au XVIIᵉ siècle puis relativement au XVIIIᵉ la représentation de corps féminins plus ronds, pulpeux, généreux comme pour signaler au public que l'érotique supporte une certaine rondeur".

Pour prolonger l'analyse de l'historien, certains artistes de la Renaissance entendaient également rompre avec les usages de la représentation qui ont été très codifiés par la rigueur religieuse durant la société du Moyen-Âge où le corps de la femme était forcément occulté pour souligner une image très prude et chaste du corps féminin. L’image de la Vierge Marie avait été pendant longtemps considérée comme la norme artistique pour mettre en avant la pureté du corps féminin dont la silhouette était forcément fine et discrète. Loin de défendre une vision péjorative et satirique du corps féminin au formes généreuses, de nombreux artistes ont ainsi pu y voir une façon de libérer artistiquement le corps féminin qui fait fit des usages stricts passés (bien que l'art évolue à travers des mains essentiellement masculines). Il est donc tout à fait possible que pour les artistes, représenter une femme aux formes rondes ait été une occasion de représenter un corps plein de richesses de vivre et de bonne santé. Après tout, ce n'est pas pour rien qu'on parle de "Renaissance" ! C'est aussi un nouveau moyen de représenter la sensualité, la fertilité, la joie de vivre, la richesse à travers une silhouette généreuse (certes très souvent et exclusivement féminine, mais avec une plus grande multiplicité de regards portés sur le corps féminin).

Le corps comme reflet des déséquilibres de la société

Hypothèse 3 : Prêter des formes plus généreuses pour différencier esthétiquement des personnages aux bonnes mœurs à des des personnes peu vertueuses, intempérantes, dénuées de sagesse ?

GV : "Cette dernière explication est plus compliquée à se justifier quand on s'intéresse aux peintres en question. Si on prend Rubens, c'est beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraît d'interpréter ses corps. Car quand Rubens représente certaines de ces naïades comme étant rondes, il se plaît à représenter tous types de corps (masculins/féminins) comme étant gros, comme quand il représente par exemple les damnés qui tombent dans l'enfer, parce qu'ils ont trop mangé, trop profité de la vie. Cela se rapporterait à un certain goût de la vie puisqu'ils sont véritablement représentés avec des corps gros avec des chairs qui craquellent".

La Renaissance est la période qui a consacré la révolution des Arts et des humanités, dont les effets se sont étendus jusqu'au XVIe siècle. Si certaines œuvrent s'emploient, dans la peinture, à retranscrire une image péjorative du corps généreux chez la femme, il peut servir à symboliser une personnalité déraisonnable, enclin à l'excès, à l’ivresse, la gourmandise, l’obscénité, l’ignorance… On entre alors dans le cadre de ce qu'on appelle "la physiognomonie", soit le fait de juger quelqu'un en fonction de son apparence physique. Ces représentations empruntent en réalité aux canons de beauté du corps tous droits hérités de la société antique à laquelle la Renaissance redonne voix pour définir, au passage, une nouvelle modernité culturelle. Dans le répertoire artistique et représentatif de la Renaissance, "le corps gros" pourrait représenter un moyen satirique pour tourner en dérision certaines mœurs de la société en réinvestissant les perceptions antiques du corps. En effet, à l'époque la beauté était symétriquement liée à la beauté de l'âme, la pureté de l'esprit. Cet équilibre platonicien entre la beauté de l'âme et celle du corps induit plus généralement l'état de bonne santé d'une personne. Là où le corps athlétique est lui synonyme d'équilibre naturel à l'époque gréco-romaine, l'embonpoint corporel pouvait suggérer, jusqu'à l'ère moderne, la représentation d'un déséquilibre social.

Une diversité d'interprétations

Comme le conclut si bien l'historien, c'est plus compliqué qu'on ne le croit d'émettre une seule réponse comme il n'y a pas dans l'art qu'une seule interprétation de l'ouvrage : "il y a tout à la fois, un combat d'interprétation entre la manière dont les corps sont soumis à certaines nourritures, la façon dont les corps sont regardés, mais aussi la manière dont les corps sont par certains peintres (et donc une certaine partie de la société de son époque) appréciés. Tous les peintres ne représentent pas les corps de la même manière. Le peintre Francisco de Goya, à la même époque, représente des êtres généralement fins, maigres".

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