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Asaf Hanuka : "Roberto Saviano vit dans une prison mouvante"

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Détail de la couverture "Je suis toujours vivant" d'Asaf Hanuka
Détail de la couverture "Je suis toujours vivant" d'Asaf Hanuka
- Gallimard-Steinkis

Le dessinateur israélien (auteur de "Pizzeria Kamikaze", "KO à Tel-Aviv" et graphiste sur le film "Valse avec Bashir") publie "Je suis toujours vivant", une BD qui raconte la vie de l'écrivain italien Roberto Saviano après son livre coup de poing contre la mafia, "Gomorra" (2007).

Une enquête adaptée en série en 2014 qui lui vaut d'être menacé de mort et de vivre sous surveillance policière permanente. 

Cela commence par une scène de jeu entre deux enfants, deux frères qui vont être séparés par la vie… Et cela se poursuit par une description assez clinique du parcours de Roberto Saviano qui le conduit à cette situation d'enfermement.  

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Ni vivant ni mort

Asaf Hanuka : "Roberto Saviano dit qu'avec cette vie sous surveillance policière, il n'est pas vivant, mais il n'est pas mort. 

Il est entre les deux, c'est un mort-vivant. Il utilise aussi la métaphore de la guerre dont on revient soit mort, soit vivant, soit blessé, comme lui.

Il est en train de payer le prix fort pour son choix courageux. J'ai eu de la chance d'avoir un aperçu de sa vie, et elle n'est vraiment pas normale. C'est ignoble. Il va au restaurant, il dédicace ses livres, mais il n'a aucune liberté. 

Il vit comme dans une prison. Une prison qui bouge, mais une prison.

Saint ou imposteur

Sa situation est paradoxale : mort, il pourrait devenir un saint. Mais le fait qu'il soit toujours vivant conduit au doute. Est-il vraiment menacé ? Sa vie, est-elle vraiment en danger ? Ces remises en cause sont amplifiées par les réseaux sociaux où les extrêmes sont magnifiés. On entend surtout celui qui crie le plus fort. 

Roberto Saviano propose une démarche critique de la société. En face, des gens refusent cette remise en question.

"Je suis toujours vivant" d'Asaf Hanuka et Roberto Saviano
"Je suis toujours vivant" d'Asaf Hanuka et Roberto Saviano
- Gallimard/steinkis

La vie normale est une illusion

Mon métier est de raconter des histoires avec des images. Raconter le paysage intérieur de Roberto Saviano était un sujet parfait pour la bande dessinée. 

D'autant que son idée était d'écrire l'histoire d'une personne enfermée dans sa chambre, et dans la BD, les personnages évoluent cloîtrés dans des cases.

Ma vie personnelle n'est pas aussi intéressante que celle de Roberto Saviano, mais je vis en Israël et je connais la violence. Je sais que la vie normale, stable est une illusion.

On peut travailler, enseigner, s'occuper de ses enfants… Mais ça peut s’arrêter à tout moment. Et il faut y être prêt.

Un récit à deux

Roberto Saviano et moi nous sommes rencontrés trois fois pour de longues conversations. Et nous nous sommes beaucoup écrit. Dans la BD, j'ai fait intervenir un personnage de journaliste qui interviewe Roberto Saviano pour donner des respirations au récit. Mais l'idée de me mettre en scène, moi, vient de lui. Il connaît bien mes BD qui sont souvent d'inspiration autobiographique. Il maîtrisait assez mon travail pour jouer avec mon langage, les symboles ou les métaphores que j'utilise habituellement. Donc notre récit est à la fois très personnel et c'est complètement son histoire. Pour résumer, c’est l'univers de Saviano, et en même temps un exercice de style. 

"Je suis toujours vivant" d'Asaf Hanuka et Roberto Saviano
"Je suis toujours vivant" d'Asaf Hanuka et Roberto Saviano
- Gallimard/Steinkis

Le graphisme en questions

J'ai essayé de raconter les choses très honnêtement, très simplement. Je me suis calé sur le style des livres de Roberto : il dit des choses souvent complexes, personnelles, mais aussi philosophiques de sorte qu’on y croit. J’ai fait la même chose. Je dois vivre les émotions pour trouver des images et j'imagine comment j’aurais réagi. 

Au départ, j'avais vraiment arrêté une méthode pour les couleurs. Je voulais qu’elles soient un élément à part entière de la narration. D’abord le rouge pour raconter un souvenir sanglant, puis le jaune qui symbolise les éléments surréalistes. À un moment donné, je n’ai plus trouvé et j’ai donc décidé de changer toute la palette. 

C'est un peu ma manière de travailler : je construis des règles très strictes. Puis je les casse. 

"Je suis toujours vivant" d'Asaf Hanuka et Roberto Saviano
"Je suis toujours vivant" d'Asaf Hanuka et Roberto Saviano
- Gallimard/Steinkis

Dessiner le visage de Roberto Saviano a été quelque chose de très compliqué. Comme c’est une personne existante, le trait devait être réaliste. Mais dans la bande dessinée, on ne peut pas mettre des photos. Il fallait donc simplifier. Et quand le personnage est tout petit dans la case, il faut encore simplifier jusqu'à ce qu’il devienne presque un logo. Il y avait des planches où j'ai dû redessiner le visage vingt fois. 

J'ai déjà fait plusieurs albums de bandes dessinées, et je ne me pose plus de questions sur le dessin, mais sur cet album, j’ai dû m’interroger à nouveau."

Je suis toujours vivant, d'Asaf Hanouka et Roberto Saviano une co-édition Gallimard - Steinkis.

Asaf Hanuka sera présent au Festival d’Angoulême 2022.

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"Je suis toujours vivant" d'Asaf Hanuka et Roberto Saviano
"Je suis toujours vivant" d'Asaf Hanuka et Roberto Saviano
- Gallimard BD/Steinkis