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Assises du journalisme : pourquoi les journalistes quittent-ils la profession ?

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Aujourd'hui, la durée moyenne des carrières des journalistes est de 15 ans seulement.
Aujourd'hui, la durée moyenne des carrières des journalistes est de 15 ans seulement.
© AFP - Xose Bouzas / Hans Lucas

À l'occasion des Assises du Journalisme qui ont débuté ce mardi, Jean-Marie Charon, sociologue et chercheur associé à l’EHESS évoque ces journalistes quittant leur profession. Un sujet qui est également celui de son dernier livre qui sortira le 30 septembre.

Ce mardi a débuté, en partenariat avec Radio France, la 14e édition des Assises du journalisme à Tours qui se termine le 1er octobre. Un des thèmes de débat cette année se porte sur les journalistes quittant la profession. Parmi les intervenants, Jean-Marie Charon, sociologue et chercheur sur les médias, l'information et le journalisme associé à l'EHESS, qui sort ce vendredi son nouveau livre : "Hier journalistes, ils ont quitté la profession"

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Co-écrit avec Adéora Pigeola, chercheuse à l'université Le Havre-Normandie, cet ouvrage retrace leur enquête sur les raisons pour lesquelles il y a de moins en moins de journalistes en France. Tout est parti de plusieurs constats : la durée moyenne des carrières des journalistes est aujourd'hui de 15 ans, le nombre de détenteurs de carte de presse a reculé de 10 % ces dix dernières années (un rythme de recul qui a doublé en 2020), et les discussions entre ex-journalistes ayant quitté la profession sont omniprésentes sur les réseaux sociaux. 

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Alors pourquoi les journalistes quittent-ils leur profession ? Qui sont les journalistes qui cessent de pratiquer leur métier ? Selon Jean-Marie Charon, il y a trois profils qui délaissent le journalisme. "La première catégorie, ce sont les jeunes, les moins de 35 ans et parfois même les moins de 30 ans. La deuxième catégorie, ce sont les quarantenaires, qui sont majoritairement des femmes. Et la troisième catégorie, beaucoup moins importante quantitativement, ce sont les plus de 50 ans." 

"Si je n’arrive pas à me stabiliser dans la profession, je préfère faire autre chose"

Le cas de figure le plus fréquent chez les jeunes, "ce sont les précaires, des gens qui n’ont pas réussi au bout d’un certain nombre d’années à s’intégrer. Ça peut être des successions de CDD, des piges à l’infini… dans tous les cas ils finissent par se dire “si je n’arrive pas à me stabiliser dans la profession, je préfère faire autre chose”", raconte le sociologue. C'est notamment le cas de Mathieu Delmas, aujourd'hui âgé de 32 ans, qui a quitté son travail de journaliste fin 2019, après plusieurs années en tant que reporter de guerre en Syrie. "En 2014/2015, quand j'ai commencé, j’étais le seul journaliste occidental en Syrie, j’ai eu beaucoup de travail, financièrement ça allait bien", mais comme il le rétorque si bien, "on ne peut pas sortir des scoops tous les deux mois." Alors il a passé de nombreux mois sans rien produire. "Quand on vit à Paris et qu’on a un loyer à payer, ça pose problème, on ne peut pas assumer financièrement". 

L'ex-journalise jette aussi la pierre aux rédactions trop peu réactives. "Ce qu’on ne voit pas, en réalité, c’est que pour vendre un reportage en Syrie, c’est des mois de propositions auprès de gens qui vous répondent à peine". Mais aussi aux rédactions économiquement trop frileuses. Mathieu Delmas précise qu'une journée de reportage en Syrie, "c’est à peu près cinq cents dollars, entre deux cents dollars de chauffeur, deux cent dollars de traducteur… et les rédactions ne sont pas prêtes à payer ça."

"Pour ce qui est des fiches de paies, des attestations employeurs, des remboursements de frais etc., il faut tout le temps réclamer."

Finalement, "être journaliste pigiste m’a épuisé, regrette-t-il, on passe plus de temps à faire de la logistique qu’à faire du travail de qualité". Depuis bientôt deux ans, Mathieu Delmas a créé Mon courrier de France, un site comparateur de prix entre les différents prestataires de livraison de colis depuis la France vers l'étranger. 

"On est devenu des sortes de Vishnou avec des bras de tous les côtés, il faut tout faire"

Selon Jean-Marie Charon, les quarantenaires quittant leur poste de journaliste sont des gens plutôt bien intégrés mais désabusés. Ils font face à une trop grande intensité et un surinvestissement dans leur vie professionnelle, qu'ils peinent à conjuguer avec leur vie personnelle. "Ces quarantenaires sont souvent des femmes, qui doivent gérer à la fois maternité, éducation des enfants et vie de famille avec leur travail", explique le chercheur. 

Ce surmenage, Lydie Dabirand, 44 ans, peut en témoigner. Après l'obtention de son diplôme et sa sortie de l'IUT de journalisme de Bordeaux en 1999, elle est embauchée très facilement en CDI en presse hebdomadaire régionale. Au fur et à mesure, elle a vu ce métier évoluer. "Mal évoluer", précise-t-elle. "Avec Internet, l’information va trop vite, on n’a plus le temps de bien vérifier l’info, de bien faire notre travail. Quand j’ai commencé en tant que journaliste je n’étais que rédactrice de mes articles, aujourd'hui on est devenu des sortes de Vishnou avec des bras de tous les côtés. Il faut tout faire, les sons, les images, le montage, la gestion du correspondant… avec le même temps et le même salaire". Tout ça en travaillant souvent tard le soir et le week-end. 

"Entre les conseils municipaux jusqu’à 23h, les reportages le samedi et dimanche, etc., il faut arriver à tout concilier, ce n'est pas facile, on est épuisé."

Pour le sociologue, "l’autre aspect frappant que l'on rencontre chez les femmes quarantenaires, c’est la discrimination dans l’évolution hiérarchique". Lydie Dabirand ne peut que le confirmer. Pendant ses dix premières années de carrière, tout se passe pour le mieux. "Puis je n'ai enchainé que des CDD de remplacement à partir de 2010, déclare-t-elle, je n'étais plus qu'un bouche trous. J’ai tourné dans beaucoup de rédactions mais on ne me prenait jamais en CDI, soit je n'étais pas au courant, soit on prenait des gens qui coûtaient moins chers que moi." 

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Car effectivement, à partir de 40 ans, "les femmes se heurtent au plafond de verre, à ce sentiment que l'on est mal traité sur le plan financier", ajoute Jean-Marie Charon. Cette désillusion s'est faite à 38 ans pour Lydie. "Ce n'était plus possible de ne faire que des remplacements jusqu’à ma retraite, ma carrière n'avançait plus, j’avais le sentiment d’avoir atteint un plafond de verre." Aujourd'hui, Lydie Dabirand est rédactrice web pour une entreprise après avoir repris des études en communication. "Ce n'est pas du journalisme, mais j'écris quand même, ce métier je l'aurais toujours dans la peau"

Enfin, Jean-Marie Charon déclare que "les femmes subissent beaucoup de cas de harcèlement notamment sexuel, de mauvais traitement, de violence, conjugués avec le sentiment que la hiérarchie ne réagit pas". Des situations préoccupantes parfois niées par les employeurs, "que ce soit des ressources humaines, des responsables de rédaction", conclut-il. 

"Les journalistes sont épuisés"

Comme le précise Jean-Marie Charon, la troisième catégorie, beaucoup moins importante quantitativement, ce sont les plus de 50 ans. "Là, ce sont des gens qui ont souvent des profils de cadres, voire de rédacteurs en chef, en tout cas de journalistes assez reconnus, mais qui sont épuisés et à qui on demande la énième réorganisation, et c’est la réorganisation de trop", détaille-t-il. 

Globalement, comme le dépeint son ouvrage, "si on prend ces situations – et on en rencontre beaucoup dans les personnes que l'on a interviewées – regroupant les gens qui, à un moment donné, sont obligés de travailler alors qu'ils n'ont pas de carte de presse parce qu'on leur a demandé de travailler en auto-entrepreneurs, avec des CCDU, des statuts d'intermittents du spectacle ou d'être payés en droits d'auteur... je pense que cela représente au moins un journaliste sur trois qui se retrouve dans une situation de précarité", déplore le sociologue. Pour lui, "ce livre c'est un peu une alerte. Il y a une tendance, que ce soit au niveau des hiérarchies mais aussi de la profession, à minimiser le problème de la précarité aujourd'hui". Une sonnette d'alarme que le sociologue ne manquera pas de tirer ce jeudi aux Assises du journalisme à Tours.