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Au libre-service du Secours Populaire: "désormais même la participation modique qu'on demande est un problème"

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En 2020, l'antenne parisienne a aidé près de 4 000 foyers. Son activité a bondi de 22%.
En 2020, l'antenne parisienne a aidé près de 4 000 foyers. Son activité a bondi de 22%.
© Radio France - Vanessa Descouraux

Le recours à l'aide alimentaire a augmenté de 10% l'an passé, selon une étude publiée par l'Insee et la Drees, l'institut de statistiques du ministère de la Santé. Les chiffres viennent appuyer le ressenti des associations depuis le début de la crise du Covid. Reportage au libre-service solidaire du Secours populaire.

Dans un hangar du 18e arrondissement, une vingtaine de bénévole, chasubles de couleur sur le dos, se préparent pour "une petite journée", dit l'une d'elles, "seulement 50 rendez-vous contre 80 le reste de l'année". 

Le libre service solidaire du Secours populaire va ouvrir ses portes. Les bénéficiaires ont obtenu un rendez-vous au préalable. Ils tendent leur carte pour accéder au local. À l'intérieur, des produits frais, des fruits et des légumes, des produits d'épicerie et même un rayon pour les bébés. 

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"L'idée, c'est le respect de la dignité"

En moyenne, les "accueillis", comme les appelle ici, repartent avec un panier moyen de 27 kilos. Ils peuvent venir ici une fois par mois (sur une période de six mois). Ce n'est pas gratuit. Une participation modique est demandée. 

Comme dans les supermarchés conventionnels, le libre service solidaire a sa caisse.
Comme dans les supermarchés conventionnels, le libre service solidaire a sa caisse.
© Radio France - Vanessa Descouraux

"L'idée c'est le respect de la dignité", explique Martin Van Der Hauwaert, le responsable de l'aide alimentaire pour le Secours populaire Paris. "On leur dit venez faire vos courses ici, vous choisissez vos produits et à la fin vous payez, même si c'est très peu. Et puis c'est important de leur dire qu'avec cet argent, ils contribuent à acheter des produits, à être acteurs du fonctionnement de cet endroit", poursuit-il.

Les bénéficiaires peuvent venir une fois par mois au libre service du Secours Populaire.
Les bénéficiaires peuvent venir une fois par mois au libre service du Secours Populaire.
© Radio France - Vanessa Descouraux

Près de 4 000 foyers parisiens ont ainsi été accompagnés l'an dernier. 30% sont des personnes seules. 25% des familles monoparentales. L'an passé, l'activité a bondi de 22% alors que le nombre de bénéficiaires a augmenté lui de 5%. 

Pourquoi ce différentiel ? "Parce que nous n'avons pas fermé pendant le premier confinement du printemps 2020. Le libre service était fermé mais nous préparions des colis pour les distribuer. Il  y avait 160 personnes chaque jour, contre 80 habituellement. La cadence était folle. Ensuite, nous n'avons pas arrêté, on travaillait même les jours fériés. Notre activité a de fait augmenté" analyse Martin Van Der Hauwaert. 

Sans l'aide alimentaire, je ne serais pas là à parler avec vous.

Jeanne, 42 ans, sort avec deux cabas pleins à craquer. C'est une régulière ici, elle vient depuis 2018. Mais cette année, sa situation s'est dégradée. Femme seule, elle a perdu des heures de ménage et peut encore moins s'en sortir qu'avant. En plus du Secours Populaire, elle va aux Restos du Cœur. Jeanne parle peu, c'est dans ses silences qu'elle s'exprime. Ils sont lourds de tristesse, mais encore plus de désespoir. "Tout est plus dur maintenant. Sans ces aides, je ne serais pas là à parler avec vous". 

Tout aussi chargé, avec deux gros sacs et son sac à dos rempli à ras bord, Singh, un indien de 58 ans, repart avec le plein de courses qu'il partagera avec un ami, lui aussi en grande précarité. Singh est un néo chômeur du Covid. Après deux ans comme gardien de parking, son CDD n'a pas été renouvelé. Son chômage et les charges ne lui permettent pas de vivre convenablement. Il a été orienté vers le Secours populaire de Paris il y a trois mois seulement. 

En moyenne, les bénéficiaires du libre service ont un reste à vivre d'un euro par jour et par personne du foyer. 

Je ne suis pas prêt de l'oublier. Cette femme enceinte était là , les yeux hagards, elle voulait juste à manger

Des profils comme celui-ci ne sont pas rares. Des "nouveaux profils" comme les études les appellent. La dernière de l'Insee et et la Drees indiquent que l'aide alimentaire a bondi de 10% en 2020, notamment car il y a eu des nouveaux venus, mais aussi car les bénéficiaires de longue date avaient des besoins encore plus importants pour faire face à la crise. 

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Thierry, un vétéran de l'engagement au Secours Populaire, a constaté cette aggravation de la précarité. "On voit bien que désormais même la participation modique que l'on demande pour les courses, certaines familles ont du mal à la donner. Ça c'est nouveau." 

Les petits boulots ont disparu, la fermeture des commerces a laissé des traces économiques insurmontables, la précarité ronge ces vies-là. Et celle d'étudiants comme Louise. La bénévole de 27 ans a pu le constater sur le site du Secours populaire, dans le 13e arrondissement de Paris "des jeunes qui probablement n'avaient jamais eu recours à l'aide alimentaire avant". Ce libre service ouvert en janvier 2021 a vocation a s'adresser aux étudiants, les locaux ont été mis à disposition par le CROUS. 

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Conséquence : il y a plus de monde, et le délai de rendez-vous s'allonge, explique Thierry, le bénévole du Secours Populaire. "Là je donne des rendez-vous pour le 21 septembre", avant de se remémorer une rencontre faite plus tôt dans la semaine. 

Une femme enceinte, venue avec son enfant, se présente. Elle n'a pas rendez-vous. Son prochain rendez-vous est dans deux semaines. Elle n'a plus rien à manger. "Je ne suis pas prêt de l'oublier, avec ses yeux hagards, elle voulait juste à manger" se souvient Thierry. Il lui a préparé un sac, quelques affaires pour le bébé, mais dit-il "je n'ai fait que repousser le problème de quelques jours".