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Au moins 100 féminicides conjugaux ont eu lieu en France en 2021, selon un collectif qui les recense

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Des militantes du collectif Nous Toutes tiennent des pancartes avec les noms des victimes de féminicides, devant l'hôtel de Ville de Paris le 16 octobre 2021
Des militantes du collectif Nous Toutes tiennent des pancartes avec les noms des victimes de féminicides, devant l'hôtel de Ville de Paris le 16 octobre 2021
© AFP - XOSE BOUZAS

Le collectif "Féminicides par conjoint ou ex-conjoint" a annoncé ce mardi avoir recensé 100, puis 101 féminicides sur le territoire français depuis le 1er janvier 2021. L'an dernier, ce seuil avait été franchi la même semaine. Qui étaient ces femmes ? Comment ont-elles été tuées ? Cartographie d'un phénomène.

C’est un triste nombre atteint chaque année à l’automne. Déjà 100 femmes sont décédées sous les coups de leurs conjoints ou ex-conjoints en 2021, selon le collectif Féminicides par conjoints ou ex-conjoints (FPCE), qui les recense en temps réel depuis 2016. L'an dernier, elles étaient déjà 102 à avoir perdu la vie, selon ce même collectif et le ministère de l'Intérieur. 156 en 2019, 120 en 2018..."C’est un Bataclan de femmes qui meurt tous les ans", lance, amère, Julia*, l’une des quatre bénévoles anonymes qui listent minutieusement les crimes, à partir d'articles parus dans la presse française.

Si le nombre exact des féminicides annuels varie sensiblement selon les sources (ministère de l'Intérieur, Libération, AFP, Collectif Nous Toutes), le collectif "Féminicides par conjoints ou ex-conjoints" (FPCE) permet d'établir un premier bilan sur l'année 2021. Derrière ce chiffre de 100, quelle réalité ? Quel  âge avaient ces femmes ? Où ont-elles été tuées ? Avec quelle arme et dans quelles circonstances ? Décryptage.

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Des femmes meurent sur tout le territoire

En 2021, des féminicides ont été commis dans 53 des 96 départements métropolitains, 3 des 5 départements d'Outre-mer (Guadeloupe, Guyane et la Réunion), et 3 des 6 collectivités d'outre-mer (Polynésie française, Nouvelle-Calédonie et Saint-Martin). "Tous les territoires sont concernés, en particulier les régions où il y a une forte densité de population, comme l'Île-de-France", analyse Magali Mazuy, sociologue à l'INED spécialisée dans les violences de genre.

En 2020, les quatre régions les plus touchées étaient les Hauts-de-France, la Nouvelle-Aquitaine, l'Île-de-France et l'Auvergne-Rhône-Alpes, selon l'Enquête nationale sur les morts violentes au sein du couple publiée chaque année par le ministère de l'Intérieur.

"Ensuite, cela peut varier d’un tribunal à l’autre, en fonction de l’attention portée aux violences conjugales, c’est-à-dire, en amont des féminicides. Il y a des zones où très peu est fait, et d'autres où il y a une prise en charge des auteurs, des signalements et un maillage territorial plus dynamique", poursuit-elle.

Selon la sociologue, il est difficile d'établir un constat sur la différence entre zone urbaine et zone rurale. "On sait qu'en territoire rural, il y a plus d'isolement, mais les tribunaux sont à dimension humaine." Elle insiste sur la nécessité de mettre en place, sur tout le territoire, des "tribunaux spécialisés, avec des magistrats formés et volontaires pour traiter ce type de crimes et de délits, plus en amont."

La majorité des victimes ont entre 30 et 40 ans

Sur les 100 premières victimes de féminicides en 2021, 45 ont entre 30 et 49 ans. Comme les années précédentes, il s'agit de la tranche d'âge la plus touchée. "C'est un âge où les personnes ont des enfants, sont en couple, et se séparent. C'est-à-dire où l'ensemble des facteurs de risques associés au féminicide sont rassemblés." Le contexte de séparation est en effet le premier facteur de féminicides en France. À ce stade, il a déjà été mentionné dans un tiers des féminicides recensés par le collectif dans la presse française depuis le 1er janvier.

"C'est très clair : les hommes tuent des femmes qui veulent partir, les femmes tuent des hommes qui ne veulent pas les laisser partir et qui exercent sur elles des violences", complète la sociologue.

C'est souvent entre 30 et 50 ans que les femmes acquièrent suffisamment d'autonomie pour fuir un contexte violent, ou pour manifester une envie de rupture. Parmi les moments à risque : les mois avec le conjoint qui suivent la formulation de cette requête, et les moments où la femme doit revoir son ex-conjoint, pour lui transmettre les enfants par exemple. 

Cette année, au moins 115 enfants ont perdu l'un de leurs parents (leur mère pour la plupart) dans un crime sur conjoint, et au moins 37 ont été témoins des faits (31 étaient là, 6 ont découvert le corps), selon le collectif. 

Enfin, 13 jeunes femmes de moins de 25 ans ont déjà perdu la vie. Parmi elles, Alisha, 14 ans, frappée et jetée depuis un pont de la Seine par son ex petit ami et sa nouvelle copine. Les féminicides sur des jeunes victimes n'augmentent pas davantage que les autres,  selon la sociologue. "Dans les violences conjugales, il y a quand même 10% de mineurs."

Le cas particulier des femmes âgées

En 2021, 18 des 100 premières femmes victimes de leur conjoint ou ex-conjoint avaient plus de 70 ans. Chaque année leur tranche d'âge regroupe environ un crime sur cinq, et c'est sur celle-ci que se concentre la controverse dans le recensement des féminicides.

En effet, très souvent, le scénario est le même : l'homme âgé tue sa femme par arme à feu, puis se suicide. Les mobiles évoqués sont la fin de vie, la fatigue, la maladie et la dépression. Au moins 16 des 18 féminicides de femmes âgées recensés cette année par le collectif FPCE rentraient dans ce cadre.

"On ne voit pas la réciprocité, les femmes ne tuent pas un conjoint atteint d'un cancer, ou malade", note la sociologue. Ainsi, ce qui a longtemps été considéré comme un double homicide (voire un "suicide altruiste"), commence à être recensé comme un féminicide. Le collectif FPCE le fait depuis 2016 et rappelle à chaque fois que "l'âge, la maladie, le handicap ne justifient pas d'abattre sa femme comme du gibier. Ce n'est ni de l'amour ni de la compassion, c'est un féminicide !"

L'AFP et Libération, qui recensent également les féminicides, sont plus prudents et attendent souvent les conclusions de l'enquête, notamment pour s'assurer que le couple n'avait pas manifesté sa volonté de mourir ensemble (ce qui est toutefois extrêmement rare).

Pour Magali Mazuy, de nombreux féminicides de femmes âgées sont encore "hors radars". "Il y a sûrement d'autres situations qui ne sont pas repérées du tout, sur des morts moins brutales. Des femmes atteintes de certaines maladies chroniques, qui auraient besoin de soins, et qui vont en être empêchées par le conjoint."

Presque autant de meurtres à l’arme à feu qu’à l’arme blanche

En 2021, 32 féminicides ont été commis par arme à feu (fusil, carabine, pistolet), et 34 à l'arme blanche (couteau, marteau, batte de baseball).  Comment expliquer un tel phénomène, alors que les armes à feu sont moins faciles à obtenir ? "L'arme à feu est radicale, on ne compte pas toutes les femmes agressées à l'arme blanche et qui ont survécu", analyse Magali Mazuy.

Cela pose aussi la question du retrait des armes aux auteurs de violences conjugales. Depuis juillet 2020, elle doit être systématiquement retirée lorsqu'une plainte est déposée. Mais cette mesure n'est pas suffisante, selon les associations de victimes. Pour la sociologue, il faut aller encore plus loin et retirer l'arme dès qu'il y a "suspicion" de violences conjugales. C'est d'autant plus important, précise-t-elle, que le passage à l'acte n'est pas toujours précédé de violences physiques.

Dans un cas sur cinq en 2021, le féminicide a été commis uniquement avec la force physique (strangulation, défenestration, coups). Enfin, au moins cinq crimes ont été commis avec une autre arme, de manière particulièrement violente et font état d'une préméditation : Pascale (55 ans), morte dans un incendie allumé par son ex-conjoint à Perpignan, Chahinez (31 ans) blessée par balles puis immolée dans la rue à Mérignac, Adeline, 30 ans, séquestrée dans le coffre d'une voiture, de nouveau à Perpignan…

Un chiffre largement sous-estimé ?

100 féminicides en 2021 ? Il est probable que le nombre total de victimes soit en réalité déjà beaucoup plus élevé, selon la sociologue Magali Mazuy. Les cas de "suicides forcés" des femmes, qui se donnent la mort en raison des violences conjugales et du harcèlement moral qu'elles subissent, commencent à être repérés. Ils sont reconnus dans la loi comme des crimes depuis 2020 et les premières jugement pénaux ont eu lieu cette année. Toutefois, il n'apparaissent pour l'instant dans aucun comptage, ni du collectif, ni des médias, ni du ministère de l'Intérieur. En 2018, le Grenelle des violences conjugales avançait le chiffre glaçant de 217 victimes sur l'année. Selon Magali Mazuy "c'est une zone d'ombre importante. On serait plus proche d'un décès par jour si on prenait en compte cette diversité de situations". Soit le triple du nombre de féminicides décomptés aujourd'hui… 

*Le prénom a été changé