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Au procès de Nordahl Lelandais : la carapace de l'inavouable

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Ce lundi, les experts psychologues et psychiatres sont à la barre pour tenter d'éclairer la personnalité de Nordahl Lelandais
Ce lundi, les experts psychologues et psychiatres sont à la barre pour tenter d'éclairer la personnalité de Nordahl Lelandais
© Maxppp - Sylvain MUSCIO

Le verdict est attendu mercredi au procès de Nordahl Lelandais, jugé depuis la semaine dernière aux assises de la Savoie où il encourt une peine de 30 années de réclusion criminelle pour le meurtre d’Arthur Noyer à Chambéry. Ce lundi, les experts psychologues et psychiatres sont à la barre.

Depuis l’ouverture des débats, Nordahl Lelandais reconnait avoir donné la mort au jeune caporal qu’il avait pris en stop une nuit d’avril 2017, mais il nie avoir voulu en arriver là, invoquant une bagarre qui a mal tourné. Pour autant, les cinq premières journées d’audience n’ont pas permis de comprendre les raisons du passage à l’acte de Nordahl Lelandais, cinq mois avant de récidiver avec l’enlèvement et le meurtre de la petite Maëlys, crime pour lequel il devrait comparaitre l’an prochain devant les assises de l’Isère cette fois. 

La "carapace" : c’est l’aumônier de la prison de Saint-Quentin-Fallavier qui l’évoquait à la barre la semaine dernière, la carapace qui a sauté une première fois quant à la fin d’un entretien avec Lelandais, en février 2018, il a senti le détenu qui se confiait à lui, prêt à aller reconnaître devant le juge qu’il avait bien tué Arthur Noyer, ce qu’il fera. Mais il y a cette seconde carapace, celle qui l’empêche aujourd’hui encore de reconnaitre l’intention de tuer, et qui tient ferme contre toute évidence. 

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Pourquoi Nordahl Lelandais aurait-il donné au moins 10 coups de poings, en pleine figure, au jeune caporal cette nuit-là, avant de charger le corps dans le coffre de sa voiture et de chercher pendant des heures le meilleur endroit pour s’en débarrasser loin des regards, en contre-bas d’un petit chemin, en pleine montagne ? Une bagarre qui aurait mal tourné ? Un Arthur Noyer, unanimement décrit comme incapable de chercher les problèmes, affaibli ce soir-là par une emprise alcoolique qui le faisait difficilement se tenir debout ? Pour un motif à peine compréhensible de vol de portable ? L’argument ne tient pas vraiment la route, mais Nordahl Lelandais s’y accroche désespérément, parlant de "la vérité", même sous le feu des questions des avocats en charge de sa défense, le suppliant de tout dire à la famille du jeune militaire qui n’attend plus que ça, lui rappelant que c’est le bon moment pour le faire, peut-être même la dernière occasion à saisir pour soulager sa conscience. Rien n’y fait. La carapace. Tenace.

Une surenchère sexuelle

Dès lors, acculé par les preuves matérielles et par les récits concordants de la trentaine de témoins entendus depuis le début du procès, Nordahl Lelandais laisse ses juges dans un mystère qui ne risque pas d’arranger ses affaires judiciaires. Car la seule raison envisageable qui aurait poussé l’ancien maître-chien à ce déchaînement de violence sur le jeune auto-stoppeur, serait une sollicitation sexuelle refusée. Depuis quelques mois, les femmes avec qui il entretenait des relations amoureuses ou purement charnelles, relèvent toutes le grand appétit de leur partenaire en la matière. Depuis quelques mois aussi, il avait élargi son terrain de jeu avec un jeune homme dont le fantasme était de se soumettre aux désirs d’un militaire en treillis, rôle que Nordahl Lelandais semblait jouer avec gourmandise. Enfin, même si ce deuxième dossier judiciaire n’est pas au cœur des débats, mais traverse forcément les esprits des trois magistrats et des six jurés des assises de la Savoie, il y a l’enlèvement et le meurtre de Maëlys, qui surviendra cinq mois plus tard et pour lequel Nordahl Lelandais est d’ores et déjà renvoyé devant la cour d’assises de l’Isère. Ainsi que les attouchements sur trois de ses petites-cousines commis également en 2017, délits pour lesquels il est actuellement mis en examen. 

En tout cas, le 11 avril de cette année-là, Lelandais va solliciter l’une des femmes avec qui il partage régulièrement des rendez-vous sexuels, mais elle refuse. Puis il proposera à Richard une soirée intime, mais ce dernier n’est pas davantage disponible. Il ira donc dîner chez son meilleur ami, et redescendra rôder dans les rues de Chambéry, se déplaçant tantôt dans son Audi A3, tantôt à pied, lentement, visiblement à la recherche d’un contact, comme le relèvent les images des caméras de surveillance de la ville qui enregistrent sa déambulation éperdue. Hélas, dans la rue où Lelandais ouvrira sa portière à Arthur Noyer pour le raccompagner à sa caserne, il n’existe aucun enregistrement de la scène, et encore moins de ce qu’il s’est passé ensuite, dans le véhicule, jusqu’à ce que le jeune caporal succombe aux assauts de son meurtrier. 

Un homme incapable d'éprouver de la culpabilité

Dans leurs expertises dont ils viennent ce lundi rendre compte devant la cour d’assises, les psychologues et les psychiatres n’ont pas relevé de trouble spécifique chez un Nordahl Lelandais dont il notent simplement ce que l’on a déjà appris au cours des débats depuis une semaine : une personnalité pathologique caractérisée par un goût prononcé pour le mensonge, une intolérance à la frustration, un mépris des contraintes sociales, une capacité à libérer rapidement de l’agressivité et… une incapacité à éprouver de la culpabilité. Les experts soulignent, dans leur rapport, que l’accusé s’est perdu dans une surenchère d’excitations alcoolique, toxique et sexuelle lui procurant "un sentiment d’être au-delà de la condition humaine, du bien et du mal". Avant de conclure qu’une thérapie laisse un espoir très relatif de parvenir à des changements de sa personnalité. 

Ainsi la cour d’assises de la Savoie partira délibérer mercredi avec ce diagnostic incertain et les mystères de cet homme prisonnier d’une carapace qu’il ne semble pas vouloir abandonner. Cette même carapace qui, dans le dossier de l’enlèvement et du meurtre de Maëlys, le pousse, comme pour Arthur Noyer, à reconnaitre avoir donné la mort à la fillette sans l’avoir réellement voulu. Une carapace qui l’empêche d’accepter d’avoir commis l’inavouable.