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Au tribunal d'Alès, dans le cabinet de la juge Bérengère Le Boëdec, pour "donner du sens à la peine"

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Bérangère Le Boëdec, juge d'application des peines à Alès
Bérangère Le Boëdec, juge d'application des peines à Alès
© Radio France - Charlotte Piret

C'est une fonction méconnue, et pour cause: les audiences chez le juge d'application des peines ne sont pas ouvertes au public. France Inter a pu suivre exceptionnellement le travail d'une JAP. Sa mission: décider si un condamné peut effectuer sa peine sans aller en prison, et parfois prévenir la récidive à la sortie.

Bérangère Le Boedec est juge d’application des peines à Alès, dans le Gard. Elle occupe cette fonction depuis près de quatre ans et a accepté de nous ouvrir les portes de son cabinet. A 45 ans, elle est juge d’application des peines, JAP dans le jargon judiciaire. Elle occupe cette fonction depuis près de quatre ans dans la petite juridiction d’Alès, dans le Gard. Là, elle a en charge environ 700 personnes, anciens détenus ayant bénéficié d’une libération conditionnelle, personnes condamnées à des travaux d’intérêt général, d’autres sous bracelet électronique etc. Nous avons pu la suivre dans le quotidien de ce travail de “haute-couture, quand le tribunal correctionnel, lui, fait du prêt-à-porter”, raconte Bérangère Le Boedec. Un quotidien fait d’échanges, d’humanité, mais aussi de sanctions. 

EPISODE 1: "Franchement je regrette toutes ces conneries"

Cette magistrate de 45 ans a en charge environ 700 dossiers. Chaque semaine, elle convoque certains condamnés pour faire le point sur leur situation ou étudier leur demande d’aménagement de peine, comme la loi le permet pour les peines de prison inférieures à un an.

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L'homme qui entre dans son cabinet aujourd'hui a été condamné récemment à six mois d'emprisonnement, pour récidive de conduite en ayant fait usage de stupéfiants. La juge observe qu'il a 18 condamnations à son casier... Lui assure qu'il est désormais sobre, que ses addictions étaient liées à des troubles psychologiques (il est bipolaire), et qu'il se fait désormais soigner. 

Peut-il purger sa peine sous la forme d'un travail d'intérêt général ?  Bérangère Le Boëdec exige qu'il fasse une analyse de sang pour prouver qu'il ne consomme plus de drogue : "moi si je vous accorde un aménagement de peine, je veux avoir la certitude que demain vous ne recommenciez pas à nouveau".

La juge fait aussi le point sur sa situation professionnelle et personnelle. L'homme se désole du tort qu'il cause à sa famille, "franchement je regrette toutes ces conneries".  Le début d'une vraie prise de conscience ? 

Dans le cabinet d'une juge d'application des peines / EPISODE 1

4 min

EPISODE 2: "Une peine ne doit pas rester figée"

Deux fois par semaine, Bérengère Le Boëdec préside des débats contradictoires, avec un représentant du procureur et une représentante du service d’insertion et de probation, le SPIP, le service de l’administration pénitentiaire qui suit les personnes condamnées quand elles effectuent leur peine à l'extérieur. 

Ici, la juge a convoqué un homme condamné pour des violences envers sa compagne à une peine de deux ans de sursis avec mise à l'épreuve. La représentante du procureur souligne qu'il est toujours dans le déni des faits, et qu'il n'a pas respecté l'obligation de soin : elle penche pour une incarcération, car pour elle "ce serait absurde de faire cadeau à Monsieur de cette peine!"

Le condamné répond qu'il ne comprend pas, "je me suis fait violence pour arrêter de fumer et de boire" dit-il, "ça ne devrait plus poser de problème". La peine en dehors de la prison a-t-elle encore un sens dans ce cas ? La JAP va devoir trancher.

Bérengère Le Boëdec explique pourquoi elle a souhaité se tourner vers cette fonction méconnue de juge d'application des peines : "je voulais vraiment occuper ce poste notamment après avoir présidé des audiences correctionnelles, parce que ce qui est intéressant c'est aussi de voir comment la peine va évoluer [...], en fonction de l'évolution du condamné".

Dans le cabinet d'une juge d'application des peines / EPISODE 2

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EPISODE 3 : "A un moment, il faut en passer par la prison"

Pour cette audience dans le cabinet de la juge d'application des peines, des policiers sont présents. Le condamné qui a rendez-vous avec la JAP a compris pourquoi : il est question de révoquer la mesure d'aménagement de peine dont il a bénéficié, sous la forme d'un bracelet électronique, et si c'est le cas, il dormira ce soir en prison.

"On a énormément d'incidents horaires, Monsieur" commence Bérangère Le Boëdec, qui rappelle à cet homme que "pour que la mesure se passe bien, il faut impérativement qu'il y ait une relation de confiance qui s'instaure entre vous et moi". Les explications du condamné ne sonnent pas de manière très convaincante, et il n'est pas non plus très assidu au centre de formation, d'après le rapport du responsable. 

"Cela ne peut pas continuer comme ça, cette peine n'a plus de sens" lui explique la juge. Ce jour-là, le condamné semble l'avoir compris : "c'est dans ma nature, je suis trop laxiste [...], mais avec la justice, j'ai une peine à faire, il ne faut pas faire n'importe quoi !" approuve l'homme.

Dans le cabinet d'une juge d'application des peines / EPISODE 3

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EPISODE 4 : "Vous avez encore du mal dans vos relations avec les femmes?"

Sur les quelques 700 personnes qu’elle suit, Bérangère Le Boedec a en charge une trentaine de suivis socio-judiciaires, c’est-à-dire une obligation de suivi après avoir purgé une peine de prison.

L'homme qui entre dans son cabinet a purgé une peine de 18 mois d'emprisonnement pour agression sexuelle sur mineur, et fait l'objet d'un suivi pendant dix ans. Il vit dans un foyer, et les éducateurs ont alerté la justice : il lui est arrivé de se montrer encore agressif envers une femme hébergée, qu'il a obligée à regarder un film porno. 

Bérengère Le Boëdec lui réexplique patiemment la notion de consentement, et lui demande s'il a un traitement qui l'aide à surmonter ses pulsions: l'homme répond qu'il prend désormais des cachets, et que cela va mieux. Ses réponses sont laconiques, il souffre d'un handicap mental. Sa condamnation remonte à 2012 mais concerne des faits graves. "Ma crainte, c'est qu'en 2022, lorsque cette mesure arrivera à échéance, il n'aura plus ces échanges réguliers avec un juge de l'application des peines, il n'aura peut-être plus les mêmes éducateurs autour de lui, peut-être plus le même psychiatre, peut-être qu'à un moment son traitement sera interrompu, et là le risque de réitération est extrêmement élevé".

La juge le reconnait, ce suivi est "très complexe", et ses outils pour éviter la récidive sont limités : comment être sûr que la personne adhère aux soins, et ne fait pas "tout ce qu'on lui demande", pour ne pas aller en prison ? "Moi la seule chose que j'ai trouvé à faire pour limiter ces risques de récidive, c'est de les convoquer régulièrement" explique Bérengère Le Boëdec. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir peur, comme tous les juges d'application des peines dit-elle, quand le téléphone sonne et que le procureur ou un policier l'appelle au sujet d'un suivi socio-judiciaire...

Dans le cabinet d'une juge d'application des peines / EPISODE 4

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EPISODE 5: "C’est compliqué, un bracelet électronique!"

"Je voulais faire le point avec vous, car tout ne se passe pas très très bien..." commence la juge, face à l'homme à qui elle avait accordé une détention à domicile sous surveillance électronique. "C'est compliqué, un bracelet électronique, reconnait Bérengère Le Boëdec, c'est vous-même qui êtes votre propre gardien". 

Alors, pourquoi ce retard au domicile un dimanche ? Le condamné explique qu'il travaille aussi le dimanche, parce qu'il a besoin d'argent. La juge insiste: "vous comprenez que là il va falloir être un peu plus sérieux et vous organiser davantage ?" Pour cette fois, la magistrate décide de lui retirer un crédit de réduction de peine, ce qui signifie que l'homme devra garder le bracelet 15 jours de plus.

Pour Bérengère Le Boëdec, “c’est le rôle du juge d’application des peines que de donner du sens à la peine”. Cela implique de bien connaître chacun des condamnés qu’elle suit, de ne pas "tomber dans la compassion" dit-elle, mais de ne pas oublier qu'elle juge l'un de ses semblables.

Dans le cabinet d'une juge d'application des peines / EPISODE 5

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