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Avec "Splann !", des journalistes bretons unissent leurs forces dans un contexte local tendu

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En avril dernier, une manifestation a été organisée en soutien à la journaliste Morgan Large, l'une des co-fondatrices de Splann !, victime d'intimidations.
En avril dernier, une manifestation a été organisée en soutien à la journaliste Morgan Large, l'une des co-fondatrices de Splann !, victime d'intimidations.
© AFP - Damien MEYER

En Bretagne, un média associatif, géré bénévolement et financé par des dons citoyens, est sur le point de publier sa toute première enquête. Son objectif : réaliser de l'investigation au niveau local, en toute indépendance, et en se protégeant d'éventuelles pressions devenues monnaie courante dans la région.

"Splann !" ("clair" en breton) a été lancé en septembre 2020. L'identité locale est d'emblée affichée, les articles seront d'ailleurs publiés à la fois en français et en breton. Sur son site, "Splann !" déclare ses intentions : "Produire des enquêtes au long cours en donnant le temps et les moyens à nos journalistes d’aller au bout de leurs investigations". La première d'entre elles, signée de Caroline Trouillet, sera publiée très prochainement sur les sites de l’ONG et de Mediapart.

Les atteintes à l'environnement comme sujet privilégié

Cette première enquête portera sur une pollution environnementale. En effet, les membres partageant "une conscience aigüe de la catastrophe climatique en cours", ils en ont fait leur principal angle d'attaque. Il faut dire que c'est un sujet sensible dans la région, où des journalistes ont été récemment soumis aux pressions de l'industrie agroalimentaire, voire à des menaces.

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En mai 2020, une lettre ouverte a été adressée au président PS de la région, et une pétition a été lancée pour défendre "la liberté d’informer sur le secteur agro-alimentaire", en réaction aux intimidations subies par Inès Léraud, réalisatrice du "Journal breton", pour France Culture, et co-autrice, avec Pierre Van Hove, de la BD enquête "Algues vertes : l’histoire interdite" (La Revue dessinée, Delcourt, 2019). La journaliste a notamment été visée par une plainte pour diffamation, déposée par Jean Chéritel, PDG du groupe Chéritel Trégor Légumes suite à la publication de son enquête intitulée “Travail dissimulé, fraude sur les étiquettes : les multiples abus d’un groupe agro-industriel breton” dans Bastamag, en mars 2019.

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Résister aux pressions locales

C'est à partir de l'indignation autour de cette histoire qu'a germé l'idée chez plusieurs journalistes d'unir leurs forces pour créer "Splann !", s'ajoutant à d'autres pressions constatées par leurs consœurs et confrères bretons. Récemment, les intimidations subies par la journaliste de la radio locale Radio Kreizh Breizh (RKB), Morgan Large, qui participe à "Splann !", ont fait grand bruit. 

Mais ces pressions ne datent pas d'hier. En 2015, Jean Chéritel avait déjà attaqué en diffamation le quotidien régional Le Télégramme suite à la publication d’un article sur l’emploi illégal de travailleurs bulgares au sein du groupe. Le Télégramme avait alors perdu son procès, même si, trois ans plus tard, le groupe Chéritel a été condamné par le tribunal de grande instance de Saint-Brieuc à 261 610 euros d’amende pour "délit de marchandage (…) commis à l’égard de plusieurs personnes : opération illégale à but lucratif de fourniture de main-d’œuvre", confirmant les révélations du Télégramme.

Il n'empêche, depuis, le quotidien régional "prend des pincettes", constate Kristen Falc'hon qui a lui-même travaillé dans un média local traditionnel pendant un an, avant de lancer "Splann !" avec Sylvain Ernault, Juliette Cabaço Roger, Gwenaël Delanoë et Faustine Sternberg. Le réalisateur de documentaires se souvient que son supérieur hiérarchique lui avait demandé ne "pas toucher" à une enseigne de distribution alimentaire par crainte de représailles. En effet, cette enseigne avait "retiré ses publicités du journal pendant quelques temps, après la publication d'un article qui ne lui avait pas plu, et cela s'était ressenti dans les finances", explique le quadragénaire.

Un média libéré du rythme de publication quotidienne

C'est l'une des raisons pour lesquelles Kristen Falc'hon ne veut pas dépendre d'une hiérarchie. "Une fois qu'on a goûté à la liberté de choix totale dans les sujets, on ne peut plus y renoncer !", dit-il avec malice. Le fonctionnement de "Splann !" est "horizontal, on discute énormément, on prend des décisions de façon collective", assure-t-il.

Pour garantir leur indépendance, les membres misent aussi sur le "temps long". "Le contrat moral de départ dans l’appel à financements, c’est deux à trois enquêtes par an", décrit Kristen Falc'hon. "Donc on n’est pas dans un impératif de rendre des sujets au quotidien." Cela laisse de temps de "creuser" les sujets et les préserve d'une "dépendance aux communiqués de presse envoyés par des organismes".

S'il estime qu'il est parfois difficile de "sortir la tête du guidon" dans les rédactions traditionnelles, il ne se place pas dans un esprit de "concurrent" ou de "donneur de leçons". "On est sur une ligne de complémentarité, de proposer d'autres sources d'informations", précise-t-il.

Un journalisme de "proximité"

Kristen Falc'hon n'en est pas à sa première expérience en matière de création de média. "Il y a vingt ans avec des copains, on a créé Canal Ti Zef, une télé associative", se souvient-il. L'idée était de "créer le média qu’on avait envie de voir exister, puisqu'entre ce qu’on pouvait voir à la télé et ce qu’on vivait au quotidien dans nos préoccupations de jeunes bretons, on ressentait un fort décalage", ajoute-t-il. La petite bande diffusait ses reportages "en public dans des bistros".

Les enquêtes de "Splann !" seront quant à elles accessibles gratuitement sur leur site, et cédées à des médias partenaires, "sans contrepartie mais à condition de les publier gratuitement, de façon à toucher le plus large public possible". Si un large public est visé, les enjeux traités sont, eux, bien ancrés localement. À l'image des journalistes qui y participent. "L’idée est de vivre et travailler au pays", prône Kristen Falc'hon, lui-même fils d'agriculteur dans la région. Pour lui, cette proximité leur permet d'installer "plus facilement une confiance" et "une légitimité" sur le terrain. La plupart des membres du comité sont titulaires d’un diplôme universitaire de technologie (DUT) journalisme décroché à l’IUT de Lannion (Côtes-d’Armor).

Un modèle financier citoyen

"Splann !" s'inscrit ainsi dans la lignée d'autres médias d'investigation et de critique sociale lancés ces dernières années au niveau local, comme "Marsactu" fondé en 2010 à Marseille, "Mediacités", créé en 2016 et qui couvre désormais Lille, Lyon, Toulouse et Nantes, "La Topette" dans le Maine-et-Loire depuis septembre 2020 ou encore "Le Poulpe" débarqué en Normandie en 2019. Mais il se revendique surtout comme le "Disclose breton" : le jeune média a été séduit par le modèle économique du 'pure player' d’investigation français créé en 2018.

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"Sans actionnaire ni publicité", le média promet ainsi de ne financer ses publications que par "des dons de citoyen·nes et de fondations philanthropiques partageant un engagement pour la presse libre. Les fondations d’entreprise ou rattachées à des partis politiques sont exclues des sources de financement, tout comme les subventions publiques ou les dons d’entreprises", poursuit "Splann !" sur son site. Tous les membres sont bénévoles. Seuls les journalistes qui réalisent les enquêtes sont rémunérés. Et c'est bien parti puisque plus de 62 000 euros de dons ont été récoltés.