Publicité

BD - Fabcaro, Emmanuel Guibert, Nicolas de Crécy : pourquoi les auteurs de BD passent-ils au roman ?

Par
Fabcaro, Nicolas de Crécy, et Emmanuel Guibert
Fabcaro, Nicolas de Crécy, et Emmanuel Guibert
- JOEL SAGET / AFP et CORTESÍA / NOTIMEX / AFP et Renaud JOUBERT/Maxppp

Pourquoi alors qu’ils excellent dans un art, des artistes éprouvent-ils le besoin de s’exprimer par un autre biais ? Que leur apporte l’écriture uniquement textuelle ? Nous avons demandé à trois auteurs pourquoi ils avaient délaissé un temps les planches et les bulles.

Fabcaro, Emmanuel Guibert et Nicolas de Crécy ne sont pas les premiers auteurs de bande dessinée à écrire un roman : Franck Le Gall (le créateur de Théodore Poussin…) avait signé en 2020 La Cantina. Et en 2014, Philippe Druillet, assisté de David Alliot, avait publié son autobiographie, Delirium.

Depuis 2018, la collection Sygne dirigée par Thierry Laroche accueille des ouvrages d’auteurs de BD ou venus d’autres horizons. Après le grinçant et drôle Discours de Fabcaro, le très émouvant Mike par Emmanuel Guibert, Nicolas de Crécy publie Vieux criminels, une farce autour de Bonnie and Clyde devenus Eva et Claude, un vieux couple de tenanciers de laverie dans les Cévennes ! Ce passage au texte purement littéraire de trois auteurs majeurs de la BD a de quoi intriguer. 

Publicité

Pourquoi avez-vous choisi d'écrire vos dernières histoires en roman et non en BD ? 

Nicolas de Crécy : "J’ai toujours écrit en parallèle de mon travail en bande dessinée, tout comme j’ai développé une activité plus proche de l’art plastique. Le roman est une autre piste, une pratique différente qui enrichit les autres. De plus, on ne raconte pas la même chose avec un roman et avec une BD. C’est un vocabulaire autre, on change complètement de domaine et en l’occurrence, de propos."

Emmanuel Guibert : "Depuis l'enfance, j'ai toujours écrit en dessinant, écrit sans dessiner et dessiné sans écrire. Je continue. Mike est venu sous forme de récit littéraire, je ne me voyais pas approcher par la bande dessinée ce que j'ai dit dans ce texte."

Fabcaro : "C’est l’envie de forme qui précède toujours, l’envie de roman ou l’envie de BD, le sujet vient ensuite en fonction de la forme. Et en général, un peu comme ces musiciens qui disent faire un album en réaction au précédent pour ne pas s’ennuyer, quand je sors de quatre mois de dessin, j’ai envie de roman, et vice versa. Les sujets et l’approche sont spécifiques au support, mes sujets de roman seraient hyper ennuyeux en BD, et mes concepts de BD seraient un peu trop barrés pour du roman…"

Quel(s)avantage(s) y avez-vous trouvé ? 

Emmanuel Guibert : 

Pour moi, il n'y a pas d'avantages à pratiquer une forme plutôt qu'une autre, il y a simplement la recherche d'une adéquation entre fond et forme, qui seule gouverne.

Fabcaro : "J’ai la phobie de la déperdition de l’idée et de la lassitude, que l’idée originelle et l’excitation se perdent ou se diluent au fur et à mesure du processus de fabrication. La littérature est le medium le plus direct, il n’y a aucun intermédiaire entre le cerveau et l’écran d’ordinateur (ou le papier). En BD, il y a le dessin. Ça reste court comme circuit, mais c’est quand même moins immédiat que l’écriture pure. Ne parlons même pas du cinéma où le temps et le nombre d’intervenants a mille fois l’occasion de vous épuiser et de pervertir votre idée première…"

30 min

Nicolas de Crécy : "Dans l’écriture d’un roman, le plaisir d’explorer une modalité narrative différente, de nouvelles perspectives s’ouvrent. Techniquement, on peut par exemple supprimer tout un chapitre avec moins de souffrance que vingt pages de bande dessinée qui demandent un travail considérable. Je trouve dans le roman une souplesse, un mode plus direct, une possibilité d’aller plus loin, d’amplifier les contours des personnages, de creuser leurs personnalités et leurs histoires." » 

Quand on est habitué comme vous à écrire des BD, est-il plus facile d'écrire un texte qu'une BD ? 

Nicolas de Crécy : "La bande dessinée comporte évidemment une étape écrite, sans doute plus proche du théâtre, et dont la partie visible se résume aux dialogues. L’écriture romanesque peut se voir comme une variante technique à celle de la narration par le dessin. 

Le dessin étant un vocabulaire, il s’agit donc de changer de vocabulaire, et c’est très motivant, intellectuellement stimulant."

Emmanuel Guibert : "Il n'y a pas plus de facilité ni de difficulté à œuvrer dans une forme que dans une autre. Elles sont différentes, spécifiques. 

On ne doit pas être un auteur de bande dessinée quand on écrit de la littérature et pas un écrivain littéraire quand on fait de la bande dessinée. On doit être alternativement l'un et l'autre si on prétend s'adonner aux deux activités."

Fabcaro : "J’ai toujours fait les deux en parallèle, depuis mon enfance. Je me souviens que mon tout premier projet, c’était un petit carnet, une histoire avec le texte sur la page de gauche et l'illustration sur la page de droite, j’aimais déjà les deux formes. Je suis un passionné d’écriture sous toutes ses formes.

La BD n’est qu’une forme d’écriture, comme le roman, la poésie, le scenario de cinéma. 

L’écriture d’un texte est néanmoins plus facile pour moi, parce que je ne suis pas un grand dessinateur. Et puis, comme je le disais, j’aime l’immédiateté de la littérature."

Comment avez-vous remplacé dans le texte ce que vous apporte d'habitude le dessin ?

Fabcaro : "Je n’ai pas l’impression de l’avoir remplacé, ce sont deux approches différentes. Il y a des choses avec lesquelles on peut moins jouer dans le texte par rapport à la BD, comme les temps suspendus, les silences… Ce que j’aime dans le texte, c’est l’introspection, il n’y a d’ailleurs que ça qui m’intéresse, je n’aime pas les descriptions, physiques ou de lieu, ça m’ennuie, je n’en fais jamais. Je pars du principe qu’en littérature, il est vain de vouloir imposer une image au lecteur, il se fera de toutes façons la sienne, parfois assez éloignée de celle que l’auteur veut lui imposer."

7 min

Allez-vous plus souvent à l'avenir écrire des romans ?

Fabcaro : "Je vais continuer à alterner, même si, avec le temps, j’ai comme l’impression que mon envie de roman prend un peu le dessus… Il faut dire que je suis un débutant en littérature, avec seulement trois romans à mon actif, alors que j’ai une quarantaine de BD derrière moi et que je commence à avoir fait le tour de mes très modestes capacités. Bon, en même temps, je sais déjà que je vais faire dans le roman ce que j’ai fait en BD : écrire un peu toujours le même livre… Je préfère prévenir mes futurs lecteurs…"

Emmanuel Guibert : "J'écrirai d'autres textes littéraires, je scénariserai et dessinerai d'autres bandes dessinées."

Nicolas de Crécy : "Je me suis déjà attelé à mon deuxième roman, je me rends compte que mes envies de narration se dirigent plutôt de ce côté-là. Pour le moment…"

Références

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.