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Belgorod entre paranoïa et schizophrénie : la vie à 20 km de la guerre, côté russe

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Un camion de l’armée russe traversant le centre-ville de Belgorod, le 22 avril.
Un camion de l’armée russe traversant le centre-ville de Belgorod, le 22 avril.
- Sylvain Tronchet

Belgorod est la grande ville russe la plus proche de la frontière ukrainienne. Autrefois très liée à sa voisine Karkhiv, elle vit aujourd’hui dans un mélange d’angoisse, de déchirements et de déni face à la guerre qui gronde à ses portes.

Pour rejoindre Belgorod depuis Moscou, il faut dorénavant faire 8 à 12 heures de train à travers les terres noires du sud-ouest de la Russie. Avec la guerre, toutes les liaisons aériennes ont été suspendues et, le long de la piste de l’aéroport local, trônent deux batteries de missiles sol-air. La "ville blanche", qui doit son nom aux falaises de calcaire qui l’entourent, vit désormais au rythme d’une guerre à laquelle elle s’était progressivement habituée depuis 2014. Mais le déclenchement de "l’opération militaire spéciale", le 24 février et plus encore la nouvelle bataille du Donbass lancée par l’armée russe ces derniers jours ont rappelé à tout le monde ici que les combats se déroulaient littéralement à leurs portes.

"Tout le monde a peur"

En ville, les camions militaires de ravitaillement qui passent sans cesse dans les rues ont remplacé les chars qui campaient là il y a quelques semaines, tous partis vers le front. Belgorod n’est pas en guerre. Mais elle là, tout près. "On le vit mal", explique Elisabetha, une quadragénaire qui fait ses courses avec une amie dans les rues piétonnes du centre-ville. "Nous nous inquiétons parce que nous vivons juste à côté, et il est possible que quelque chose se produise chez nous aussi. Bien sûr que tout le monde a peur !"

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L’inquiétude d’Elisabetha est effectivement partagée par de nombreux habitants. D’autant que le gouverneur de la région a accusé à plusieurs reprises l’armée ukrainienne d’avoir bombardé des villages à la frontière. Des accusations invérifiables. Tout ce que l’on a pu en voir, ce sont quelques images de l’agence officielle RIA Novosti montrant quelques impacts sur des murs de fermes du village de Zhuravlyovka, sur la route entre Belgorod et Karkhiv. Quand des médias russes ont tenté de contacter les habitants, les autorités du village ont rapidement publié un message sur les réseaux sociaux les enjoignant à ne pas répondre.

Deux mystérieux hélicoptères

L’incident le plus sérieux s’est produit dans la nuit du 1er avril. Des vidéos sur les réseaux sociaux montrent deux hélicoptères lançant des missiles sur les énormes cuves du dépôt pétrolier de Belgorod qui explosent. D’où venaient ces hélicoptères Mi24, en service dans les armées russe et ukrainienne ? Moscou accuse Kiev qui dément. Toute la ville en parle encore. Pavel, notre chauffeur de taxi, trouve que les choses ne sont pas claires. "Le gardien qui devait être là n’était pas sur place", croit-il savoir. Il n’y a pas eu de victimes et moins de trois semaines plus tard, le dépôt semble fonctionner normalement, même si l’on aperçoit quelques cuves endommagées par-delà les grillages qui entourent le site.

A travers les grilles du dépôt d’essence de Belgorod on aperçoit des cuves endommagées par un raid d’hélicoptères.
A travers les grilles du dépôt d’essence de Belgorod on aperçoit des cuves endommagées par un raid d’hélicoptères.
- Sylvain Tronchet

Svetlana a tout vu depuis sa petite résidence qui domine le lieu des frappes. "Les fenêtres ont éclaté, je suis sortie, ça brûlait là-bas", explique-t-elle en montrant le dépôt. "Mon mari a vu un hélicoptère volant à basse altitude. Les Ukrainiens nient, mais c’était eux. C’était une attaque terroriste", affirme cette retraitée de 58 ans. Svetlana est "née sous l’Union soviétique", fustige "Zelensky et ces grands hommes d’affaires qui ont vendu leur Ukraine aux Américains". Elle admet que c’est inquiétant, mais elle n’a pas peur, grâce à "Vladimir Vladimirovitch [Poutine], qui ne nous laissera pas tomber".

Ici, presque tout le monde a de la famille en Ukraine

Svetlana a cessé d’aller à Karkhiv à 80 km de là où elle passait souvent le week-end. La grande ville ukrainienne de l’Est résiste aux assauts de l’armée russe. "On y a fait nos études, et beaucoup d’entre nous y ont la moitié de leur famille" explique-t-elle. Alexandre a lui quitté Karhiv, sa ville natale, pour Belgorod en 2014. "Je suis parti quand les nazis sont arrivés au pouvoir", dit ce quinquagénaire, en référence à la révolution de Maidan. Alexandre a obtenu la nationalité russe. Pour lui, "l’Ukraine est malade et la Russie est tout simplement en train de la soigner. Mais certains traitements sont douloureux", explique-t-il dans un sourire narquois. Sa mère est sous les bombes à Karkhiv. Son fils se cache dans l’ouest du pays pour ne pas être engagé dans l’armée. Arrive-t-il à parler à ses proches ? "J’essaie de leur expliquer, dit-il, mais ce n’est pas facile avec des gens qui pensent comme eux. Ils comprendront plus tard."

Quasiment tout le monde à Belgorod a de la famille, des amis, de l’autre côté de la frontière. Elena explique qu’elle évite de parler de politique ou même directement de la guerre avec eux. Comme d’autres, elle s’est vu reprocher de ne pas protester contre la guerre et plus largement la politique du pouvoir russe. "On se contente de leur demander si tout va bien, et s’ils ne manquent de rien", explique-t-elle. Olga, une trentenaire élégante, croisée sur la promenade du centre-ville de Belgorod s’offusque : "Il est devenu très difficile de communiquer avec ma famille en Ukraine. Ils peuvent s’offusquer parce que je publie des photos de fleurs sur les réseaux sociaux ! Selon eux, je n’ai plus le droit de profiter de la vie. Mon ami s’est fait insulter parce qu’il a publié des photos d’un anniversaire d’un enfant", se lamente-t-elle. "Il me disent : va te mettre devant les tanks ! Mais qu’est ce que je peux faire contre un tank avec mes cinquante kilos ?"

Des patrouilles de citoyens pour déjouer les éventuels saboteurs

Pour beaucoup les frères, les cousins d’hier sont devenus des ennemis. En ville une forme de paranoïa s’est installée. Dans les rues de Belgorod on ne compte plus les véhicules appartenant au renseignement militaire, à tous les services de sécurité que compte la Russie. Beaucoup disent craindre les opérations de sabotage. "Les autorités nous ont demandé de bien fermer, de ne pas laisser entrer des inconnus dans nos résidences, donc nous sommes plus vigilants", explique Elena. Les autorités régionales ont également interdit les feux d’artifices, les pétards, et même la chasse. La nuit, des patrouilles citoyennes, organisées sous l’égide de la mairie parcourent la ville. Durant ce reportage, à deux reprises, des habitants sont venus nous interpeller et ont appelé la police pour signaler notre présence. La simple présence d’un étranger est parfois considérée comme suspecte.

Sur une route de campagne près de Belgorod. La ville russe se trouve à 80 km de Karkhiv, en Ukraine.
Sur une route de campagne près de Belgorod. La ville russe se trouve à 80 km de Karkhiv, en Ukraine.
- Anastasia Sedukhina

Dans ce contexte, il n’y a pas de place pour exprimer la moindre opposition à la guerre. Encore moins ici qu’à Moscou ou Saint Petersbourg où la répression a muselé toutes les tentatives de manifestation. "Poutine va m’emprisonner", nous lance une femme âgée en voyant notre micro, avant de partir en riant. Nadejda Rossinskaïa, elle, ne nous dira jamais ce qu’elle pense de cette guerre. Mais celle-ci a bouleversé la vie de cette photographe qui se consacre à l’aide aux réfugiés. "Au début je voulais juste aider des amis, un couple marié et leurs animaux", explique cette militante de la cause animale. "J’ai lancé une collecte sur Instagram, j’ai enregistré une vidéo, et elle est devenue virale. Et deux jours après j’ai réalisé que ce n’était pas seulement mes amis, mais aussi 72 autres habitants de leur village qui avaient besoin d’aide humanitaire."

Une habitante récolte des fonds et se mobilise pour les Ukrainiens

Nadejda a reçu des dons de toute la Russie, et même de l’étranger. Son appartement est vite devenu trop petit pour stocker la nourriture, les médicaments, et héberger les réfugiés de passage qui fuient le Donbass par la Russie, parce que c’est leur seule issue. Depuis, elle a été rejointe par une équipe de 25 bénévoles. Son téléphone sonne tout le temps. Nous partons avec elle vers la frontière pour récupérer quatre femmes. En pleine campagne, nous nous arrêtons sur un check point construit en parpaings et en sacs de sable. Nadejda connaît les militaires, ils la laissent passer. Elle revient deux heures plus tard avec Lioudmila, une habitante d’un village des environs de Karkhiv.

Nadejda Rossinskaïa dans son appartement au milieu des sacs d’aide humanitaire qu’elle s’apprête à envoyer en Ukraine.
Nadejda Rossinskaïa dans son appartement au milieu des sacs d’aide humanitaire qu’elle s’apprête à envoyer en Ukraine.

Malgré les difficultés, cette retraitée avait choisi de rester dans son village depuis le début de la guerre dans le Donbass en 2014. Le début de "l’opération spéciale" ne l’avait pas non plus convaincue de partir : "Je savais vivre sans lumière", explique Lioudmila, "j’avais de l’eau au puit, et je suis une personne de la vieille école, j’avais fait des provisions de sucre et de semoule et je ne manquais de rien", lâche-t-elle d’un air entendu. "Mais ces derniers jours, c’était devenu effrayant", poursuit-elle. "Ça volait, ça éclatait, ça grondait. J’avais tellement peur… "

"Quand j’en ai eu aidé un, je ne pouvais pas refuser les autres"

Lioudmila va dormir chez Nadejda, avant de repartir vers Saint Pétersbourg, puis l’Estonie. Elle espère pouvoir rejoindre le reste de sa famille qui est en Allemagne. Nadejda l’emmènera au train, et retournera prendre des nouvelles des trois autres femmes, hébergés dans une grande maison qu’on lui prête où il y a déjà 18 personnes. La photographe ne travaille plus. Jour et nuit, elle répond aux appels à l’aide, aux familles qui cherchent des proches… "Après en avoir aidé un, je ne pouvais pas refuser les autres", explique-t-elle dans un sourire fatigué. "Et maintenant, quand j'appelle une femme et que je lui dis que son fils est vivant, et que j'entends ce cri du fond du cœur… Je me dis qu’un, deux ou trois jours sans sommeil est un petit prix à payer pour ces quelques secondes de bonheur."

Anton, un jeune médecin de 28 ans lui appelle tous les jours sa grand-mère à Soumy au nord de Karkhiv. "Tant qu’elle a de la lumière, de l’eau et de la nourriture, tout va bien". Lui, explique-t-il, a eu "la chance de ne pas se brouiller avec ses proches en Ukraine. Mais je connais un couple russo-ukrainien qui vient de se séparer à cause de la guerre", ajoute-t-il. Anton se dit "inquiet, mais ne panique pas". Il admet avoir préparé une sorte de "plan B" avec ses parents. "Au cas où les choses se passeraient mal, nous savons quoi prendre, où nous retrouver et où aller." Pour Oleg, un étudiant de 22 ans, la crainte, c’est la perspective d’une mobilisation*. "Quel que soit le nom qu’on lui donne, la guerre n’est bonne pour personne"*, explique-t-il en choisissant soigneusement ses mots. "Franchement, c’est le genre de situation dans laquelle je n’ai pas envie de me retrouver, et oui, j’y pense. Mais en attendant, nous vivons ici, nous travaillons, tout est normal". Ou presque.