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Bombardement de Bouaké : le général Poncet accuse l’Onu d’avoir donné un "feu vert" au pouvoir ivoirien

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Deux soldats français devant un bâtiment détruit par le bombardement de 2004 à Bouaké
Deux soldats français devant un bâtiment détruit par le bombardement de 2004 à Bouaké
© AFP - JACK GUEZ

Dans le cadre du procès du bombardement de Bouaké en 2004, la cour d’assises spéciales de Paris juge par défaut, en leur absence, un pilote biélorusse et deux copilotes ivoiriens. Ce bombardement avait fait 10 morts. Le général français Henri Poncet pointe l'Onu du doigt.

Le mercenaire biélorusse et les officiers ivoiriens, dont l'un est mort il y a cinq ans selon les autorités ivoiriennes, sont accusés d’avoir largué depuis leurs avions de chasse Sukhoi, le 6 novembre 2004 à 13h20, plusieurs bombes sur le foyer de la base logistique militaire française de Bouaké, la principale ville du nord de la Côte d’Ivoire. Ces pilotes agissaient pour le compte de l’armée de l’air des forces loyalistes du chef de l’état ivoirien de l’époque, Laurent Gbagbo. Deux jours plus tôt, Laurent Gbagbo avait lancé l’opération de reconquête militaire du nord du pays, aux mains d’une rébellion qui avait coupé le pays en deux depuis le 19 septembre 2002.

Le général à la retraite Henri Poncet était cité ce vendredi 9 avril 2021 comme témoin au procès de ce bombardement meurtrier - 9 soldats français et un civil américain ont été tués ce jour-là, 38 militaires ont été blessés. Henri Poncet dirigeait alors la Force Licorne, composée de 2 500 hommes dont une partie avait été déployée sur une "ligne de confiance" de cessez-le-feu entre les deux parties belligérantes. Ce déploiement résultait d’une résolution de l’Onu qu’avait fait adopter la France au Conseil de sécurité.

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La responsabilité morale de ceux qui ont cautionné l’opération "Dignité" et de ceux qui n’ont rien fait pour l’empêcher

À la barre, le général Poncet s’en est pris très vite à ceux qui, selon lui, ont "facilité" cette opération militaire ivoirienne qui s’est achevée par la tragédie du bombardement de Bouaké. L’opération "Dignité". Il dénonce ceux qui en portent une responsabilité morale, au premier rang desquels l**’ONU qui n’a pas bougé à la veille des premiers raids aériens.** 

Henri Poncet raconte que le général Fall (Sénégal), qui commandait les forces de l‘Onuci en Côte d’Ivoire, a appelé, et ce à plusieurs reprises, au siège des Nations-Unies à New York, le chef des opérations de maintien de la paix, le diplomate français Jean-Marie Guehenno. Dans l’esprit des généraux français et sénégalais, il fallait immédiatement changer les règles d’engagement de la force internationale. "On n’était pas dissuasif, on devait juste observer, surveiller, enquêter". Or la donne était en train de changer singulièrement, appelant une réaction. Mais là, pas de réponse. Ou plus exactement celle-ci : "Oui, on se réunira dans 8 jours, on verra ça"

Pour l’ancien patron du COS - le commandement des opérations spéciales - il est donc parfaitement clair que l’on a donné un "feu vert" au régime ivoirien, afin qu’il puisse en finir avec la rébellion du nord. Un feu vert pour 8 jours. "Alors après”, dit-il au micro de France Inter à la sortie de l’audience, “c’est l’ONU, un machin [ndlr : citant De Gaulle], _pas très réactif. On peut rappeler le Général Dallaire au Rwanda avec ses 5000 hommes, qui n’a rien fait, qui n’a pas levé le petit doigt. Et après on accuse l’armée française...[_d’avoir laissé faire les génocidaires hutus avant de lancer l’opération turquoise]. Et je ne vous parle pas de l’ex-Yougoslavie [Srebrenica], les exemples sont multiples où l’ONU n’a pas bougé quand il l’aurait fallu pour éviter des massacres".

Les milieux d’affaires franco-ivoiriens également dans le viseur du général Poncet

Henri Poncet raconte comment il avait tenté de faire annuler l’opération "Dignité" en allant voir directement le président Laurent Gbagbo. Il lui avait alors expliqué que tactiquement c’était sans issue, car les risques de bavures étaient majeurs. "Il m’avait répondu qu’il n’arrivait plus à tenir son entourage et les chefs de son armée. Mais jamais je n’aurais imaginé que ce même entourage ose en plus frapper une cible française, sans prévenir son président".

Henri Poncet en veut également beaucoup aux milieux d’affaires "franco-ivoiriens", qui à Paris et Abidjan, ont encouragé des cercles proches du pouvoir ivoirien à en finir avec les "rebelles". Il désigne ces milieux d’affaires qui n’en pouvaient plus de la crise économique, des banques qui commençaient à fuir le pays, des factures d’électricité qui n’étaient plus payées au nord. Il parle du chemin de fer à l’arrêt entre la Côte d’Ivoire et les pays plus au nord (Burkina Faso et Mali), qui ne permettait plus d’écouler les marchandises depuis le port d’Abidjan et vice versa. Jusqu’à quel point certaines entreprises ont-elles poussé le pouvoir ivoirien à violer le cessez-le-feu onusien ? L’ancien chef des forces françaises en Côte d’Ivoire ouvre la brèche mais n’en dira pas plus.

Trois ministres concernés par cette affaire

Henri Poncet a fini par confier à quel point il attend désormais avec beaucoup d’impatience les explications des ex-ministres en place en 2004 pour savoir pourquoi et comment on a pu laisser filer les pilotes et leurs complices présumés arrêtés par ses propres troupes sur Abidjan et ensuite au Togo. Tous libérés sur ordre de Paris. Des ordres militaires et diplomatiques, assénés sans que la justice ait au préalable été prévenue.