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"Bonjour à toi, mon Violeur, mon Bourreau", le récit de Tatiana Mukanire sur le viol des femmes au Congo

Par
Tatiana Mukanire Bandalire
Tatiana Mukanire Bandalire
- UN

Tatiana Mukanire Bandalire publie "Au-delà de nos larmes" aux éditions des femmes, pour dénoncer l'utilisation du viol comme arme de guerre au Congo. Elle écrit au nom de 3 millions de victimes, des femmes traumatisées par les viols depuis 1996.

Tatiana Mukanire Bandalire signe un texte littéraire bref et poignant dans "Au-delà de nos larmes". Elle s'appuie sur la réalité de ce qu'il se passe au Congo depuis plus de vingt ans. Le trafic des minerais précieux y génère des profits gigantesques, mais aussi des guerres sanglantes depuis la fin des années 90. Le viol y est utilisé comme une arme. Le viol blesse, détruit, et réduit souvent au silence. Tatiana Mukanire Bandalire, victime de viol en 2004, a été prise en charge par le docteur Denis Mukwege, avant de devenir coordinatrice du Mouvement national des survivantes des violences sexuelles en République démocratique du Congo. Si Denis Mukwege témoigne de la souffrances des femmes congolaises depuis plusieurs années dans le monde entier, le texte de Tatania Mukanire Bandalire permet d'entendre les premières concernées. Celle-ci a choisi de parler, à haute et intelligible voix, pour elle-même et pour toutes les autres victimes. 

"Le violeur, ce n'est pas seulement celui qui viole"

C'est pourquoi elle a composé ce texte singulier, où se mêlent des personnages féminins divers. Son livre commence par le récit d'une Natacha, une femme et toutes les femmes à la fois, qui s'adresse directement aux violeurs, dans une lettre.

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Le livre s'ouvre sur cette "lettre à mon bourreau" : "Bonjour à toi, mon Violeur, mon Bourreau. Tu devras savoir que je n'ai rien oublié, et que je n'oublierai pas jamais. Tu feras semblant de rien, mais si j'étais toi, j'aurais honte", écrit-elle pour commencer, avant de lui rappeler : "Te souviens-tu d'avoir détruit la vie de cette petite fille de quelques mois, ou de celle qui avait huit ans ? Elle a pleuré, elle a souffert, mais toi tu ne t'es pas arrêté ; tu as même mutilé ses organes génitaux. Je ne sais plus si tu peux t'appeler homme car pour moi tu n'as plus rien d'humain". Natacha conclut en expliquant qu'elle s'est réparée autant que possible, qu'elle n'a plus peur, et que désormais elle emploiera tous les moyens légaux pour lui barrer la route. 

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Elle le dit et l'écrit, "nous, les victimes, nous voulons retrouver notre honneur". 

Natacha, ce sont les trois millions de victimes de son pays, le Zaïre de 1996, la République démocratique du Congo d'aujourd'hui. Passy, Sylvie, Munya, elles ont tous les prénoms des victimes de la guerre qui a mangé ce Congo. 

Certaines de ces femmes, meurtries en 1996, 2000 ou 2010, vont bientôt mourir et Tatiana Mukanire Bandalire a aussi écrit pour ces femmes sur le point de disparaitre. "Mais chaque seconde, il y a de nouvelles victimes" explique-t-elle, "ce livre, j'aimerais qu'il permette aux gens de se réveiller sur ce qui se passe."

Quand on l'interroge sur l'identité de ces violeurs qui terrorisent les femmes depuis si longtemps, elle répond qu'ils peuvent être Ougandais, Congolais, ou autres, soldats ou policiers, miliciens, et conclut que "le violeur ce n'est pas seulement celui qui viole, ce sont aussi ceux qui regardent sans rien faire, c'est-à-dire la communauté internationale". 

Le cycle infernal de la haine

Non seulement rien n'est fait pour arrêter ça, mais Tatiana décrit un cycle infernal. Les enfants de la honte, fruits des viols, restent rejetés, malgré l'amour de leur mère. Certains enfants crachent sur leur mère lorsqu'elle a conçu avant eux, un bébé lors d'un viol.

Elle milite pour la reconnaissance des enfants nés de viols, certains ignorent leur histoire mais endurent le rejet des adultes. Pour Tatiana Mukanire, "c'est une bombe à retardement, une source de vengeance et de haine". 

"J'ai écrit ce livre pour que tout le monde sache et puisse s'engager", explique-t-elle. 

Elle confie craindre un peu des réactions possibles de bourreaux, car "ils peuvent se dire qu'ils sont en danger, parce que dénoncés, et ils vont voir que la peur a changé de camp". Ce qui la conforte dans sa démarche, ce sont "les appels de survivantes, pour qui ce livre est une invitation à la parole."

"Les Congolais ont souvent pensé que la vie doit continuer, et ne regarde pas les choses en face, mais est-ce que la vie doit continuer sans qu'on ne dise rien sur ces violences" plaide-t-elle. "Sans justice, nous ne serons pas en paix", poursuit Tatiana Bandalire, "je voudrais qu'on obtienne justice, avec garantie de non répétition de ces actes". 

Aujourd'hui, elle travaille en permanence avec des femmes en souffrance, et dit-elle, "je ne suis pas seule, quand je parle, je suis un miroir pour toutes ces femmes". 

Le docteur Denis Mukwege, colauréat du prix Nobel de la paix 2018, qui oeuvre à l'hôpital de Panzi pour aider les femmes, préface le livre et écrit : "le courage de Tatiana a transformé la peine de l'humiliation en pouvoir de renaître des cendres force le respect. Son rebond est une source d'inspiration. Il projette sur notre existence les couleurs de l'optimisme". 

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