"C'est complètement malsain" : enquête sur ces jeunes qui quittent les applis de rencontre

Publicité

"C'est complètement malsain" : enquête sur ces jeunes qui quittent les applis de rencontre

Par
Certains jeunes se désintéressent des applications de rencontre comme Tinder.
Certains jeunes se désintéressent des applications de rencontre comme Tinder.
© AFP - Justine Bonnery / Hans Lucas

Tinder, Happn, Bumble, Once, Grindr... Créées au début des années 2010, les applications de rencontre ont un temps révolutionné les relations amoureuses. Mais tous ne s'y retrouvent pas. Certains jeunes, écœurés par leur caractère addictif, consumériste, s'en désintéressent.

Aurélien, 32 ans, est ingénieur d'affaires. Après deux longues relations amoureuses, il a testé les principales applications de rencontres sur le marché : Tinder et Happn qui mettent en lien ("matchent") des profils en fonction de la proximité géographique, Bumble, où les filles doivent envoyer le premier message et Fruitz, où chacun décrit le type de relation recherchée avec un fruit. 

Il y a bien rencontré des filles, dont trois qu'il a fréquentées plusieurs mois. Mais aujourd'hui, il n'en peut plus de ce "marché" de l'amour. Il a désinstallé la dernière application, Bumble, il y a un mois. "J'en avais marre de devoir me vendre. À chaque fois, je raconte ma vie, je donne un peu de moi-même, et en cinq minutes je me rends compte qu'il n'y a pas vraiment de feeling."

Publicité

J'ai l'impression de répéter la même chose à chaque fille avec qui je parle, de faire de l'abattage. On peut parler d'un burn-out des applications.

Frustration face à des algorithmes obsurs

Aurélien est loin d'être un cas isolé. Le phénomène a pris de l'ampleur avec la pandémie de Covid-19. Passés les premiers mois à se réfugier derrière leur écran pour faire des rencontres, de nombreux jeunes se sont sentis frustrés, agacés, par ces applications aux algorithmes obscurs et loin d'être bienveillantes pour trouver l'amour. De plus en plus les désinstallent.

Suzy*, 23 ans, a ainsi supprimé Bumble de son smartphone il y a quelques jours, après plus de cinq mois à "swiper" à gauche et à droite, pour choisir des profils. Pour elle, comme pour Aurélien, c'est avant tout le manque d' "alchimie", par écrans interposés, qui a pesé. Depuis plus d'un mois, elle discutait avec un jeune homme par messages. "On s'envoyait des très longs pavés, on se confiait, on commençait à se projeter." Mais le jour de la rencontre, "grosse désillusion. Il n'y a pas eu de connexion, on n'avait presque rien à se dire", décrit-elle. 

C'est là que je me suis rendu compte que je ne pourrais pas trouver quelqu'un avec une application.

L'angoisse du premier message

D'autres, comme Coraline*, 24 ans, n'ont jamais vraiment accroché avec les applications de rencontre. Elle a installé Fruitz peu avant la pandémie, puis s'est mise à Tinder en novembre 2021. Mais les applis, "je n'y arrive pas", dit-elle. La jeune femme les utilise très parcimonieusement. Ces derniers mois, elle a parlé à cinq personnes tout au plus, et n'a fait aucune rencontre. "Je n'arrive pas à passer le cap du premier message. Je ne l'ai jamais envoyé. Je matche mais c'est tout." 

C'est pour lutter contre cette inertie, très présente sur Tinder, que Bumble donne 24h à ses utilisateurs pour envoyer le premier message. Celui-ci doit être rédigé par la femme lorsqu'il s'agit de relations hétérosexuelles. Mais une fois envoyé, la suite n'est pas plus évidente selon Coraline : 

Dans la vraie vie, quand tu rencontres quelqu'un, tu as un lien avec cette personne. Là, je trouve ça très dur de créer du lien. 

De mauvaises expériences 

Les applications, surfaites ? Un peu "épuisantes" pour Robin, 24 ans, qui est gay. Il utilise Grindr, l'application la plus populaire pour les hommes homosexuels, mais aussi Hornet et Tinder. Particularité des deux premières : tout le monde peut écrire à tout le monde. "Ça a ses avantages et ses inconvénients, explique-t-il. Mais dès qu'on est sur l'application, on a des sollicitations de gens à qui on n'a rien demandé, qui nous envoient des 'nudes' (photos nues, ndlr) ou des propositions, dont on n'a pas forcément envie."

On passe son temps à supprimer et à bloquer les messages et les spams.

Beaucoup de femmes vivent la même chose sur Tinder, comme Suzy, qui avait déjà délaissé la flamme rose pour le symbole jaune de Bumble (c'est un dos de bourdon) depuis quelques temps. Sur Tinder, "c'est très frontal, souvent il n'y a pas de pincettes", analyse-t-elle. "On reçoit des messages comme 'Ce soir je te veux dans mon lit' ou évidemment bien pire."

Un "effet Covid" indéniable

Pour Aurore Malet-Karas, docteure en neurosciences et sexologue, le désintérêt actuel de certains jeunes pour les applications est dû en grande partie au contexte sanitaire. 

Il y a un vrai ras-le-bol, car il y a eu une sur-utilisation des applications de rencontres ces deux dernières années.

"Les personnes se sont retrouvées chez elle et les applications ont été très sollicitées. Malheureusement, beaucoup de personnes n'ont pas fait de rencontres et ont donc été déçues." Plusieurs patientes femmes lui ont rapporté des échanges "plus agressifs" avec les hommes que d'habitude, dans un contexte anxiogène. "Certains passaient leurs nerfs sur les applis, ou alors se mettaient à parler beaucoup beaucoup, en prenant un peu les femmes pour des psys." Aurore Malet-Karas relativise toutefois cette lassitude, rapportant qu'elle a encore des patients qui "adorent les applis". 

Un immense déséquilibre hommes-femmes

Au-delà du Covid, certains ex-utilisateurs soulèvent d'autres tendances de fond, bien connues, qui ont fini par les lasser. Aurélien a été "frustré" par l'immense déséquilibre entre les hommes et les femmes sur ces applis, les premiers étant beaucoup plus nombreux. 

Je suis tombée sur des filles très exigeantes. Certaines cherchaient vraiment le mec parfait. Dès qu'il y avait un petit truc qui ne correspondait pas, elles se désintéressaient.

Dans une enquête publiée en 2019, Le Monde révélait que le taux de succès d'une femme sur un match est en moyenne de 50% sur Tinder...contre 2% pour une homme. "Quand un homme a à peu près un match, une femme en a en au moins vingt", note Aurore Malet-Karas. Finalement, Aurélien dit avoir finalement eu peu de coups de cœur sur ces plateformes et, quand il en avait, "on sentait que la fille était très sollicitée, je pense qu'elle avait dix hommes en parallèle."

Une machine à sous

L'ingénieur s'est donc intéressé à l'algorithme de Bumble, qu'il juge performant pour "matcher" les profils, mais aussi aujourd'hui "complètement malsain",  dans la mesure où celui-ci est programmé pour "créer des frustrations". Aurélien a fait le test plusieurs fois : "Lorsqu'on s'inscrit, Bumble met en avant votre profil pendant 24h, et comme par hasard, vous avez plein de matchs avec des filles qui vous correspondent. Puis ensuite, plus aucun match."

Le modèle économique des applications repose en effet sur l'achat, par les hommes, d'options pour "booster" leur profil ou avoir accès à plus de profils féminins. Et ça marche, sans qu'on ose se le dire, selon Aurélien : 

La plupart des mecs diront 'non, moi je n'ai jamais payé d'options', mais la réalité c'est que pour la plupart ils en ont payé. Sinon, c'est très difficile. 

Désormais, Aurélien souhaite "rencontrer des personnes en vrai, de manière plus simple." Suzy emploie les mêmes mots : "profiter un peu plus de la vraie vie" et faire "une vraie rencontre, où il y a tout de suite une connexion". Une volonté renforcée par un mythe, qui dure depuis des décennies. "Il y a toujours cet idéal du coup de foudre au coin de la rue, qui reste très présent, et encore plus chez les jeunes", conclut Aurore Malet-Karas.

*Les prénoms ont été changés. 

Capture d'écrans
3 min