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Ça rouvre à Londres : journal d'un déconfiné "assoiffé de convivialité"

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À Londres, les pubs ont rouvert : "On grelotte mais on se régale, cette liberté nous a tant manqués, cette convivialité, ce sentiment de partage", raconte notre correspondant.
À Londres, les pubs ont rouvert : "On grelotte mais on se régale, cette liberté nous a tant manqués, cette convivialité, ce sentiment de partage", raconte notre correspondant.
© AFP - Robin Pope / NurPhoto

Le Royaume-Uni vient de franchir une étape importante de sortie de confinement : les commerces non essentiels ont rouvert, ainsi que les terrasses de pubs et de restaurants. Le correspondant de France Inter à Londres nous fait vivre les jours et les semaines qui suivent. Comme un journaliste et comme un Londonien.

Lundi 12 avril : la "libération"

Enfin. Les commerces "non essentiels" rouvrent. Mieux encore : les terrasses des pubs et des restaurants. Quatre mois que l’on attendait ça. Dans ce déconfinement par étapes, celle-ci est sans doute la plus marquante. Il suffit de se balader dans Londres pour le sentir. Tous les établissements qui ont un bout de trottoir accessibles ont sorti des tables, des chaises, des bancs. Les Londoniens s’y ruent avec bonheur, moi le premier. 

Attention, le gouvernement s’empresse de préciser qu’il convient de continuer à respecter les distances avec ses voisins, mais à en juger par les accolades et les embrassades houblonnées, la consigne n’est pas parfaitement respectée.

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Les plus prévoyants ont même réservé leur créneau pour la pinte de retour à la vie normale. Les moins organisés, comme moi, furètent donc entre ces terrasses bondées malgré la fraîcheur de cette fin de journée d’avril certes ensoleillée. Les tables libres ne le sont pas forcément et les "bartenders" s’arment de leur sourire le plus dépité pour expliquer que, "sorry", mais ces quatre places sont réservées et, d’ailleurs, voici les trinqueurs qui ont pensé à ce premier verre entre amis.

Et puis, pas très loin de chez moi, une serveuse ne ferme pas complètement la possibilité de s’installer, mais "pour un quart d’heure seulement". Nous sommes quatre, surexcités à l’idée de cet apéritif entourés d’inconnus qui partagent un verre, alors va pour le quart d’heure. La chaleur n’est pas étouffante (euphémisme) et pourtant, nous parvenons à trinquer deux fois dans les quinze minutes devenues vingt qui nous étaient imparties, assoiffés de convivialité sans doute.

Une table en bois sur un trottoir, des bancs, des amis, des verres... ça m'avait tellement manqué
Une table en bois sur un trottoir, des bancs, des amis, des verres... ça m'avait tellement manqué
© Radio France - Richard Place

Une amie va nous rejoindre, nous serons bientôt cinq, ce qui complique la tâche bien sûr. Mais quand il y a une volonté, il y a un chemin, et on en a des kilos de volonté. Des mois de frustration derrière nous. Le chemin nous mène tout droit à une terrasse posée dans une rue piétonne. Le soleil se couche, il fait carrément froid mais toujours autant de monde. Cette fois, il faut patienter pour se poser sur les chaises frisquettes. Qu’à cela ne tienne, c’est l’occasion d’aller chercher quelques fishes and chips et un peu de "street food" indienne. Entre temps, une table s’est libérée, nous pouvons donc nous installer.

La mousse aux parfums de café de la pinte de Guinness, le gras de la panure et des frites, la fraîcheur de la coriandre du "pani-puri" gobé… et surtout les sourires, les verres qui tintent, les discussions sans fin et sans fond où l’on parle trop fort. Les variants anglais, sud-africains et brésiliens sont loin. On grelotte mais on se régale, cette liberté nous a tant manqués, cette convivialité, ce sentiment de partage.

Mardi 13 avril : une lumière dans la brume

J’avais perdu de vue que la convivialité a un prix. Elle se paie en bouche pâteuse, crâne douloureux, crainte de la lumière, du bois plein la gueule. On a bien partagé la veille au soir. J’essaie de me persuader que j’ai pris froid d’où cet état matinal. Mais ma lucidité l’emporte sur mon hypocrisie. Pourtant, je n’arrive pas à me maudire de m’être laissé aller : cette cuite-là était nécessaire. Ce n’est pas souvent dans une vie que l’on peut se dire ça.

Trois confinements au Royaume Uni, le cinéma de mon quartier n'en peut plus
Trois confinements au Royaume Uni, le cinéma de mon quartier n'en peut plus
© Radio France - Richard Place

Dans ces brumes réjouissantes, je vois passer une alerte de Sky News sur mon téléphone : "Début de la vaccination pour les plus de 45 ans." À la fois parce que ce matin je réfléchis lentement et aussi parce que j’ai encore du mal à me dire que j’ai plus de 30 ans, je réalise au bout de quelques minutes que c’est mon tour. Je crois en la science et en les scientifiques. Je crois que la Terre est ronde, que l’Homme a marché sur la Lune, que tout corps plongé dans un liquide ressort mouillé. Je crois en la science plus qu’elle ne croit en moi d’ailleurs si j’en juge par mon bac scientifique piteusement obtenu. Peu importe. J’y crois. Fermement. Et, à titre personnel, je crois en ces vaccins homologués. Grâce à eux, je vais pouvoir multiplier bientôt les soirées comme celles d’hier, retrouver sans crainte mes amis, ma famille, rencontrer de nouvelles personnes, aller au spectacle.

Me voici donc sur le site du NHS, les services de santé anglais, en quelques clics, je peux prévoir mon premier rendez-vous pour une injection. Ce sera jeudi, après-demain, à côté de chez moi dans un "business design centre". Tout simple. Je sens poindre une excitation, heureux comme d’aller voir un match du Stade Toulousain ou de déboucher un Pernand-Vergelesses.

Je préviens ma compagne. Le nez dans son café, elle me jalouse, elle est plus jeune que moi (et plus intelligente aussi, et plus jolie, et elle danse admirablement). Puis, elle me demande quel vaccin je vais recevoir. Je n’y ai même pas pensé, je ne sais pas. Je regarde, ce n’est pas précisé sur ma convocation.

J’irai donc le cœur léger, détendu de la veine, certainement pas comme un damné de l’artère.  

En quelques clics, je vois que le centre où je me rends administre uniquement l’AstraZeneca. Le risque de caillot sanguin, la désormais fameuse thrombose, ne m’effraie pas. Le danger représenté par le virus et sa propagation est bien plus important. Je suis adepte de la statistique. Je n’ai jamais eu peur de monter dans un avion, mais je garde toujours à l’esprit que faire du vélo dans Paris reste plus dangereux que de m’asseoir dans un Airbus.

Jeudi 14 avril : un petit shoot "my love" ?

Dans un Londres ensoleillé, je marche le cœur léger vers le "business design centre" transformé en centre de vaccination. Me voici, un peu surexcité je l’avoue, dans la file d’attente. Un premier point de contrôle, où l’on vérifie mon rendez-vous et mon identité. Puis j’entre dans ce centre commercial, puisque c’en est un, reconverti en usine à piqûres. Au sol, des marques qu’il faut suivre et très régulièrement des bénévoles souriants qui indique que l’on est dans le bon sens. Après quelques couloirs et quelques marches, un petit bureau derrière lequel je suis accueilli par un jeune homme aux mèches rousses. Des lunettes et un masque se disputent l’arête de son nez. Face à un ordinateur portable, il m’accueille sur un ton très amical. Il s’enquiert de mes antécédents médicaux.

C’est rapide, je n’ai rien de bien glorieux à faire valoir hormis une opération de l’appendicite couronnée de succès à Villefranche-de-Rouergue il y a trente-cinq ans et une allergie au pollen. Il m’explique qu’ils sont là pour faire en sorte que je sois "content" de recevoir cette dose. Je sens bien qu’il y a une volonté de convaincre et pas seulement d’obtenir l’assentiment. Il me prévient des éventuels effets secondaires et balaie les éventuelles zones d’ombre. Pour moi, l’horizon est très clair et cette piqûre m’enchante alors j’écoute d’une oreille distraite.

Il me semble entendre qu’il parle d’un vaccin "moderne" à plusieurs reprises, ce qui éveille mon attention. En fait, il m’apprend que, depuis la veille, ce centre distribue des vaccins Moderna et plus AstraZeneca. Passée la surprise, je m’en moque, ça ne change en fait rien à mes yeux.

Allons-y, je suis impatient. Me voici parti pour un plateau supérieur et plus vaste. Des chaises espacées les unes des autres, des gens qui attendent et moi qui m’y installe. En face de moi, l’équivalent d’une grande cabine d’essayage avec un rideau bleu, c’est là que ça va se passer.

Marquage orange au sol, bénévole en gilet jaune pour indiquer le chemin, flèche sur le mur. Je ne risque pas de me perdre.
Marquage orange au sol, bénévole en gilet jaune pour indiquer le chemin, flèche sur le mur. Je ne risque pas de me perdre.
© Radio France - Richard Place

Une dizaine de minutes plus tard, ma "vaccineuse" m’attend sur le seuil de sa cahute. Elle porte une visière transparente en plastique (un "face shield", dit-on ici) et un masque chirurgical. Souriante et accueillante, elle me donne du "my love" à chaque phrase. Mon accent à couper au Laguiole ne laisse guère de doute sur ma nationalité et elle ne tarde pas à me dire qu’elle adore la France. Elle s’y est rendue quand elle était hôtesse de l’air. J’avoue me dire à cet instant qu’il est tout de même assez singulier de recevoir un vaccin d’une "flight attendant", mais je me rassure en pensant à la balafre laissée sur mon bras par mon BCG. Sans doute, à la fin des années 1970 à Aurillac, les charcutiers étaient-ils autorisés à prodiguer ce genre de soins. Dans ces conditions, je peux bien me faire piquer par une hôtesse de l’air aujourd'hui.

Je finis quand même par lui poser la question de cette incongruité professionnelle par rapport à sa tâche du jour. Elle s’en amuse et m’explique donc son parcours professionnel et sa formation aux soins pour d’éventuelles interventions aériennes. Elle est donc tout à fait rompue aux piqûres, ne t’inquiète pas "my love". Nous reprenons le fil de notre discussion et elle m’apprend que son dernier vol c’était pour emmener l’équipe de Manchester City écraser Marseille au Vélodrome en octobre dernier. J’en profite pour lui demander si elle ne pourrait pas m’aider pour obtenir une interview de Pep Guardiola ou Riyad Mahrez avant la demi-finale de Ligue des Champions contre le PSG. On rigole et je vois bien qu’elle profite de cet échange détendu pour approcher l’aiguille de mon bras, l’air de rien. Me voilà piqué, sans rien sentir.

Il est content "my love"
Il est content "my love"
© Radio France - Richard Place

"My love" sort de la cahute, une bénévole m’indique aussitôt un espace où tous les nouveaux piqués doivent attendre une quinzaine de minutes. En cas d’effets secondaires violents, il faut rester dans le coin, on ne sait jamais. Je commence à surinterpréter tout ce que je ressens. Un mal de tête ? Les oreilles qui sifflent ? La gorge sèche ? Des courbatures ? Non, j’ai beau énumérer tout ce qui pourrait dysfonctionner, j’arrive à la conclusion que tout va bien. Ça irait mieux avec plus de cheveux et moins de ventre mais le vaccin n’y est pour rien, la pandémie non plus. "My love" is ready for take off. Je suis le marquage au sol pour sortir. Au total, je suis resté une grosse demi-heure.

Salle d'attente post-injection
Salle d'attente post-injection
© Radio France - Richard Place

Me voici dehors, sous une pluie fine, au milieu des terrasses improvisées. Le moindre boui-boui qui peut installer un bout de table et un tabouret ne se prive pas. C’est le début d’après-midi et tout Londres a envie d’être dehors. On grelotte en mangeant un cheese toastie. On maintient un vague espace dans les files d’attente devant Primark, Uniqlo ou Levi’s. Je rentre chez moi avec le sentiment d’avoir mis un pied dans le monde d’après-Covid. C’est évidemment un peu simpliste, naïf mais c’est plaisant. Je rentre d’ailleurs chez moi en chantonnant "Moderna Day" sur l’air du Mandela Day de Simple Minds, ce sentiment de liberté fait son chemin. À moins que ce ne soient les effets secondaires.

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Vendredi 16 Avril : même pas mal

Hormis une légère douleur à l'endroit de la piqûre, rien à signaler. C'est le même genre de douleur traînante quand vous prenez un coup à cet endroit-là , je le sais, j'ai un ami un peu abrupt qui aime bien taper là. Pas de fièvre, pas de mal de tête, pas de courbature. Mon organisme semble digérer l'injection sans problème. Je m'en doutais un peu. Je l'ai bien élevé mon organisme, il mange de tout.

Le haut de mon bras gauche est sensible quand je le lève, un brin ankylosé. Si c'est le prix à payer pour contribuer à enrayer une pandémie, c'est largement acceptable et puis grâce à ça, j'espère revoir mes amis en toute tranquillité prochainement, même le un peu abrupt.