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"Ça va s'arranger" : attachés à la Russie malgré tout, ces Français de Moscou qui ne partent pas

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Une femme marche devant le Kremlin, la place Rouge et la cathédrale Saint-Basile dans le centre de Moscou le 22 février 2022. (Image d'illustration)
Une femme marche devant le Kremlin, la place Rouge et la cathédrale Saint-Basile dans le centre de Moscou le 22 février 2022. (Image d'illustration)
© AFP

Ils sont plusieurs milliers de Français toujours installés en Russie. Beaucoup d’entre eux ont traversé plusieurs crises dans ce pays, qui est devenu leur seconde patrie. Certains s’interrogent, d’autres vivent mal la situation, mais tous restent attachés à la Russie pour des raisons diverses.

Non loin du lycée français de Moscou, un groupe de Français a pris l’habitude de se retrouver ces dernières années pour échanger sur la situation économique, "réseauter" ou tout simplement boire un verre avec des compatriotes. En ce début du mois de juin, la plupart des conversations portent sur la situation politique du pays. Tels les Russes, chacun se garde bien d’émettre un avis tranché sur les récentes décisions du Kremlin. On commente le récent éditorial du quotidien britannique "The Guardian" qui affirme que Vladimir Poutine est en train de gagner la guerre économique. La grande majorité des présents partage cette opinion. Aucun n’envisage de quitter la Russie.

Rebondir dans le "far east"

"C’est sûr que la situation est compliquée", explique un chef d’entreprise bien connu dans la communauté française. "Un peu lâchement, beaucoup d’entre nous ont espéré qu’ils soient en trois jours à Kiev et qu’on puisse passer à autre chose. On va faire le dos rond, on va attendre. Et ça va s’arranger", sourit-il, même si son activité a pris un coup sévère depuis le 24 février. À côté de lui, un cadre, travaillant dans le pétrole explique qu’il va se reconvertir dans les services informatiques. Beaucoup de Français de Russie partagent cette conviction qu’ils vivent une aventure depuis qu’ils ont posé le pied dans le pays, et qu’ils pourront rebondir dans ce "far east".

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Ils sont effectivement nombreux à avoir traversé des crises. Dans sa galerie du centre de Moscou, Murielle Rousseau-Ovtchinnikov, cette créatrice, mariée à un peintre, se remémore son arrivée dans le pays, un jour d’octobre 1993, où Boris Eltsine avait envoyé l’armée à l’assaut du siège du gouvernement. "Je descend du train, Nikolaï arrive, pas le temps de se dire bonjour ou de s’embrasser, davaï, davaï*, il faut y aller, les chars sont sur l’avenue Lenine, me dit-il ! J’ai commencé comme ça."* Presque trente ans et deux crises économiques plus tard, cette Française n’envisage pas de quitter la Russie, alors que son mari y pense.

2018, l’âge d’or des Français de Russie

Benoît Lardy lui aussi est toujours là. Son agence de voyages, Tsar voyages, déménage ces jours-ci dans des locaux plus petits, mais pas question de fermer, malgré l’interruption totale du tourisme international dans le pays. "Fermer, ce serait perdre tout ce qu’on a construit", affirme ce quinquagénaire qui a compté jusqu’à 80 salariés aux alentours de 2018, "l’âge d’or", quand la Russie organisait la Coupe du monde de football. Aujourd’hui, ils sont à peine une dizaine. "Nous sommes en sommeil, en activité réduite", explique-t-il. "On perd de l’argent, mais on maintient notre marque et notre position de marché", en attendant des jours meilleurs. Sa femme et ses enfants sont néanmoins rentrés en France. Lui fait des allers-retours, en prenant bien soin de séjourner plus de la moitié de l’année en Russie pour garder son statut de résident.

Le 3 mars dernier, le Quai d’Orsay demandait à tous les Français "dont la présence n’est pas indispensable" de quitter la Russie. Dans la foulée, la plupart des grands groupes rapatriaient leurs expatriés. Combien sont partis ? Impossible à savoir de façon certaine, mais si l’on se fie aux chiffres de la participation au premier tour des législatives et aux prévisions d’effectifs du lycée français pour la rentrée prochaine, probablement aux alentours d’un tiers des 5 000 Français recensés par l’ambassade de France ont quitté le pays. Ceux qui restent sont souvent ceux qui sont là depuis longtemps.

"Que vais-je faire en France, toucher le RSA ?"

Françoise Rigard est arrivée en 1998, comme directrice marketing de Moulinex. La société ayant fait faillite, elle a occupé plusieurs fonctions jusqu’à devenir agent commercial et s’associer dans une société de traiteur. "J’ai bien de la famille et des amis en France", explique-t-elle, "mais personne ne m’attend vraiment. Et puis mon argent est dans ma maison et ma société. Si je vends ma maison, en tant que citoyenne d’un Etat 'inamical' je ne peux pas sortir l’argent. Quant à ma société, je ne peux pas la gérer à distance. Rentrer en France, c’est toucher le RSA, il y a plus excitant comme perspective", lâche-t-elle dans un grand éclat de rire.

Comme elle, Axel Nagy s’est lancé dans l’alimentaire. Il fabrique, avec une dizaine de salariés, de la charcuterie et des pâtés en croûte que l’on commence à trouver dans des chaînes de supermarchés russes. "J’ai des vraies perspectives de développement, je commence à avoir des clients un peu partout en Russie, raconte ce Bordelais d’origine. J’ai survécu à deux ans de Covid, à la déclaration de guerre, partir maintenant, ce serait dommage." Axel Nagy admet que la situation est compliquée, que certaines matières premières ou les couvercles en métal commencent à devenir difficiles à trouver, "mais, de toute façon, la Russie c’est compliqué", rigole ce quadragénaire arrivé sur un coup de tête en 2018, avec un visa de tourisme et qui a rencontré son premier employeur dans les tribunes d’un match de la Coupe du monde.

"Une vie de plus en plus schizophrénique"

Rester en Russie dans l’ambiance actuelle n’est malgré tout pas si anodin, et pas toujours simple à expliquer aux proches, en France. Muriel Rousseau-Ovtchinnikov raconte s’être fait conspuer sur les réseaux sociaux, parce qu’elle publiait des photos depuis Moscou. "Beaucoup de gens disent que c’est trop choquant que nous ne changions pas de vie, alors que je vis une période douloureuse", déplore-t-elle. "Je vis des moments de très grand désespoir, alors dans ma tête, je mets d’un côté le grand monde, avec tout ce qui se passe, et puis j’ai ma bulle, et je me concentre dessus. Nous vivons une vie de plus en plus schizophrénique."

Axel Nagy, lui ne cache pas qu’il a adopté le point de vue russe de la situation. "Pour certains de mes amis, je passe pour un espion à la solde de Vladimir Poutine, parce que même si je suis contre cette guerre, je la comprends. J’essaie d’expliquer à mes proches que tout n’est pas blanc ou noir. Pour moi il n’y a pas d’agresseur, pas d’agressé, juste un conflit latent qui devait éclater un jour ou l’autre. Mais c’est difficile à expliquer à des gens qui ne regardent que les médias occidentaux", déplore-t-il.

Garder une distance prudente avec la politique

Beaucoup de Français préfèrent néanmoins s’en tenir à une distanciation prudente avec la politique du Kremlin. Une attitude somme toute très russe. Gilles Chenesseau, un Français arrivé en 1984 à Moscou, explique qu’il a appris cette posture à l’époque soviétique. "Sous l’URSS, même si nous vivions là, nous n’avions pas nécessairement une adhésion au système", se remémore-t-il. "Et donc cela m’a appris à avoir un certain recul, même si j’ai accompagné avec beaucoup d’enthousiasme les changements dans les années 90. Mais j’ai aussi vu certaines choses revenir. Et je peux rester parce que je continue à garder cette distance. Si j’avais voulu m’engager, j’aurais pris la nationalité russe, ce que je n’ai pas fait", explique cet homme dont les enfants et les petits-enfants ont la double nationalité.

A mots couverts, de nombreux Français admettent néanmoins être profondément troublés par cette crise qui ne ressemble à aucune de celles qu’ils ont connues. La perspective de la crise économique qui s’annonce - et dont les effets devraient se faire vraiment sentir au troisième trimestre 2022 - rend également incertain l’horizon économique pour ces expatriés qui ont souvent surfé sur le libéralisme entrepreneurial propre au pays. "La Russie est un pays où il y a toujours des rebondissements, des surprises, des révolutions", note Benoît Lardy. "Mais je n’ai quand même aucune certitude sur l’avenir", conclut-il.