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CARTE BLANCHE - Kae Tempest lit un extrait de "Connexion" son nouveau livre

Kae Tempest en avril 2020
Kae Tempest en avril 2020
© Getty - NBC/NBCU Photo Bank

Considéré.e comme l’une des grandes voix de la poésie Outre Manche, porte parole de l’art du "spoken word", rappeur.euse, mais aussi dramaturge et essayiste, iel pose ses mots et son regard sur notre époque. Invité.e de Boomerang, iel a lu un passage de son recueil poétique, un appel à apprécier l'instant présent.

Kae Tempest : 

"Il existe de multiples façons d’accéder à une zone qui entre en résonance avec soi. Il faut d’abord reconnaître que tout entre en résonance. Quand une chanteuse d’opéra atteint une note précise qui fait éclater un verre, elle amplifie la fréquence de résonance de ce verre. Chaque objet est sensible à une certaine fréquence. Toi y compris. Il est faux de dire que l’apathie doit être surmontée pour activer sa créativité. Apathie et connexion appartiennent au même spectre. 

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J’ai appris, tout au long de ma vie, à accorder une valeur démesurée aux biens matériels, au statut social, à l’adhésion du public. J’ai dû me défaire de cela pour m’habituer à chérir ce qui est immatériel, ce qui n’apporte pas une satisfaction immédiate. Les échanges anecdotiques. L’intimité sincère. 

Comment me recentrer ?

D’abord en accordant une attention particulière à ce qui m’échappait jusqu’alors. 

La jonction de deux arbres au niveau des racines. 

Les briques du mur que je longe. 

Le motif floral qui orne une balustrade en fer forgé. 

Les couleurs. 

Les sensations dans mon propre corps. 

Ensuite, en étudiant de près les phases critiques, les crises d’angoisse. 

Ou quand je me sens partir à la dérive, quand je me réfugie dans l’imaginaire au lieu de me retenir à l’instant présent. 

En affrontant l’ennui, au lieu de succomber à la tentation de m’en détourner.

C’est la capacité de rejeter, de faire reculer « nos » normes dans la société en général qui crée la contre-culture, qui contient les germes du changement.

Ne sois pas trop dur envers toi-même. 

Tu ne peux pas être tout le temps dans la réalité du moment. En revanche, plus tu te concentres sur ton expérience et plus grande sera ta conscience de cette expérience, plus profonde l’immersion. Et la connexion n’en sera que facilitée.

Alors Lâche ton téléphone.

Écoute les oiseaux. 

Fais un feu dans un coin tranquille. 

Sois attentif aux détails quand tu embrasses la personne que tu aimes. 

Quand tu demandes à tes voisins des nouvelles de leur santé. 

Quand tu traverses la rue, que tu remplis la gamelle du chat ou que tu achètes des tomates. 

Quand tu dis adieu à ton père ou à ta mère au crématorium. 

Quand la situation devient floue, change de focale. 

Tu ne peux pas changer de focale ? 

Alors n’en change pas.

« Je dois », ça n’existe pas. « Il le faut », ça n’existe pas. 

Simplement, « J’essaie ». « Je choisis. » 

Marche sous une pluie battante les épaules bien droites. 

Sois attentif aux détails quand on t’emmène toutes sirènes hurlantes à l’hôpital, pendant que tu te vides de ton sang après un avortement. 

Inspire à pleins poumons, expire lentement. 

Sois attentif aux détails quand tu t’es fait virer de chez toi et que tu dois dormir dans le parc. 

Quand tu veux conduire les enfants à l’école mais qu’ils ont planqué leurs chaussures alors que vous êtes déjà en retard, et que l’un d’eux s’est peinturluré de feutre bleu. 

Quand ta tante tombe malade mais que tu ne peux pas la voir pour cause de Covid-19. 

Sois attentif aux détails quand tu lances une cagnotte en ligne pour une torsoplastie. 

Quand tu te sens apathique, change de focale. 

Sois attentif aux détails quand tu démarres en marche arrière dans un accès de colère et que tu te prends un poteau.

Quand tu obtiens l’augmentation tant attendue. 

Quand une odeur te rappelle un ami décédé et que tu suis son sillage un moment dans la rue. 

Fais une virée sur la côte et admire la mer.  

4 min

Promène-toi en forêt au petit matin. 

Passe une journée entière sans dérivatifs. 

Personne ne fait grand cas de ce que tu as dit ni du ton que tu as employé pour le dire. Tous ces gens sont trop occupés à se prendre la tête sur ce qu’ils ont dit eux, ou sur le ton qu’ils ont employé. Même s’ils t’étrillent sur les réseaux sociaux, ils n’en veulent qu’à eux-mêmes et, par ailleurs, ce n’est pas l’opinion des autres qui te définit. 

Qu’est-ce qui te définit, alors ? 

Cet instant précis, là, maintenant. 

Lâche prise."

Écouter Kae Tempest lire : 

Extrait de Boomerang

4 min