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CARTE BLANCHE - Pierre Lemaitre : "Et si on adaptait l'école aux dyspraxiques et non l'inverse ?"

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Pierre Lemaître en 2018
Pierre Lemaître en 2018
© Getty - Thomas SAMSON

Invité de l'émission Boomerang, l'écrivain qui publie "Le grand monde" a lancé pour sa carte blanche un appel à mieux traiter les enfants dyspraxiques à l'école. Maltraités, ils sont le symbole d'une injonction capitaliste à l'adaptation à un système.

Pierre Lemaitre : "Petite expérience, vous allez voir Augustin, c'est très très amusant.

Enfilez un gant de boxe et prenez un stylo. Nous allons faire une dictée à vitesse normale. Vous allez vous appliquer, dépenser dix fois plus d'énergie que les autres pour un résultat extrêmement médiocre. 

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Je vais passer dans votre dos et vous dire : "Mais tu es en retard, puis je t'en prie applique-toi un peu. Ta dictée est un torchon ! Fais des efforts."

Chers Auditeurs, vous venez de vivre quelques minutes de la merveilleuse vie d'un enfant dyspraxique. Il souffre d'un trouble de la coordination. Son cerveau n'automatise pas les gestes. Chaque fois qu'il écrit une lettre, il doit se souvenir de sa forme et la réinventer. Même chose pour nouer ses lacets, couper sa viande, boutonner sa chemise... 

Il a un QI normal. Il s'exprime souvent très bien, mais il est plus lent que les autres. Il n'arrête pas de se faire engueuler : "Allez dépêche-toi, tu es toujours à traîner derrière les autres. Tu lambines !". On le trouve négligeant, dilettante, pas travailleur. 

Personne n'imagine qu'en fait, il est exténué à onze heures du matin, parce que ses réserves cognitives sont épuisées." 

Pour tout le monde, ce sont des enfants à problèmes. Ils sont 5 % de la population

Leur principal handicap, Augustin, n'est pas la dyspraxie. Certains deviennent médecins, chercheurs, artistes...

Non, non. Leur handicap, c'est l'école. Parce qu'à l'école, il faut apprendre comme tout le monde et restituer le savoir dans les normes. Parfois, ces enfants ne savent pas écrire "chien", mais ils savent l'épeler. Mais ça ne compte pas. Il faut savoir l'écrire, sinon, c'est zéro.

Ils ne savent pas dessiner un triangle et sont capables de très bonnes démonstrations à l'oral. Mais ça compte pas. Si vous pouvez pas les écrire, ça compte pas. Au mieux, ce que va faire l'école, c'est de les aider à s'adapter.

La grande majorité des enseignants le déplorent. Mais chez nous, ce n'est pas le système qui s'adapte aux enfants. Ce sont les enfants qui doivent s'adapter au système. On adresse aux enfants dyspraxiques le même impératif néolibéral qu'à la société toute entière. 

Le monde ne changera pas. C'est nous qui devons changer. Et si on faisait l'inverse ? 

Réponse partielle le 24 avril."

37 min