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Christian Bruel : "La censure des livres jeunesse par la vox populi est de plus en plus efficace"

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Lecture de livre
Lecture de livre
© Getty - Paul Bradbury

A l'occasion de la tenue du Salon du livre jeunesse de Montreuil, rencontre avec un ancien éditeur de livres pour enfants qui publie "L'aventure politique du livre jeunesse" (La fabrique).

Contrairement à une idée reçue, il montre que le livre jeunesse n'est pas épargné par la dimension philosophique, politique : il distrait, mais participe également à la construction du citoyen

Le politique fait partie du livre jeunesse

Il semble tellement improbable que les livres destinés aux petits soient marqués par l’idéologique, que la politique est, de fait, absente des éléments à bannir de ce genre d'ouvrages. Christian Bruel explique : « La loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse protège contre les insertions publicitaires, et de ce qui présente sous un jour favorable le mensonge, la paresse, la désobéissance… Mais il n'est pas question de politique. On a longtemps pensé les enfants comme étant hors-sol. Dans La semaine de Suzette, en 1946, la rédactrice en chef écrit : "Je me félicite que vous ignoriez tout de la politique." Juste après la guerre, on se réjouit que des petites filles ne sachent rien de l'environnement dans lequel elles vont évoluer » !

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Or la littérature destinée à l'enfance et la jeunesse est, dès l'origine, empreinte d'une volonté éducative, donc politique. Les enseignants veulent éduquer, enseigner, transmettre des connaissances et des valeurs par le livre. Ils effectuent une sorte de formatage. Ensuite, au milieu du XIXe siècle est venue une dimension un peu distractive. Le livre pour enfant devait être un peu léger, rigolo. Et enfin, est apparue la volonté d'informer les enfants. Ces trois dimensions (éduquer, distraire et informer) ont été le cocon de la littérature jeunesse jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

Après 1945 : une dimension rebelle

En plein contexte de Guerre froide et de vote de la loi de 1949 apparaissent des titres de presse contestataires à direction de la jeunesse. Mais la dimension rebelle existait déjà depuis le début du XXe siècle. En particulier le journal Jean-Pierre extrêmement vigoureux, proche de l’anarcho-syndicalisme, créé sous l’égide de Charles Peguy avant son évolution idéologique vers le christianisme. Il comprenait d’anciens dreyfusards, et était illustré par les grands caricaturistes de la presse satirique… Des velléités d’émancipation figurent donc très tôt dans la presse jeunesse. Jean-Pierre va devenir Les petits bonhommes et être lié au syndicat national des instituteurs. Il y a aussi un journal qui s’appelait Mon camarade, animé par les communistes, qui va exister jusqu’à son interdiction en 1939 après la signature du pacte de non-agression entre l'Union soviétique et l'Allemagne nazie.

À la libération, apparaît Vaillant, qui va donner Pif Gadget. Ce journal connaît un grand succès populaire, et contient d’excellentes BD progressistes.

Les livres pour enfants comme transmetteurs de valeurs

Christian Bruel donne un exemple : « À longueur de livres, on fait l’apologie de la famille, hétérosexuée, fidèle, féconde… Je ne connais aucun ouvrage dans lequel une famille d’humains ou d’animaux renoncerait à avoir une progéniture. Si dans la réalité, environ la moitié des humains sont célibataires, il n’y en a aucun dans la littérature jeunesse… On est bien dans le politique !

Grand bien vous fasse !
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En aucun cas, la loi française empêche des enfants de moins de 15 ans d’avoir des relations sentimentales entre eux. Or jamais vous n'en trouverez le moindre écho dans la littérature jeunesse. La violence a disparu également des livres pour enfants depuis la Seconde Guerre mondiale. Dans la vraie vie, hélas, elle n’a pas disparu. Il a même fallu attendre la fin du XXᵉ siècle pour que la France se décide enfin à faire voter une loi interdisant les châtiments corporels dans la famille et les maltraitances psychologiques ! Les livres nient le réel. Les enfants qui se faisaient violenter dans leur famille ne trouvaient aucun exemple de leur souffrance dans les albums jeunesse.

Tout comme sont bannies les histoires qui évoquent la maladie mentale. La sexualité n’est abordée que sous l’angle de la reproduction. C’est pour ça que les enfants ont longtemps dû faire du braconnage littéraire et développer leur propre canal de lecture. Tout est extrêmement schématique, et on évite tout ce qui ressemble de près ou de loin au plaisir. C'est en train de changer mais, parallèlement, des groupes de pression se constituent pour empêcher la diffusion d’ouvrages novateurs. »

Et aujourd’hui ?

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« La politique est toujours absente des livres pour enfants Comme au temps de La semaine de Suzette ! Pourtant les enfants sont de futurs citoyens. Et la politique se mêle, elle, de la littérature jeunesse. Comme lorsque Jean-François Copé, alors à la tête de l’UMP, dénonce à la télévision un livre comme Tous à Poil ! Une histoire bien innocente où la maîtresse, le bébé, le PDG ou le magicien se déshabillent et sautent dans l'eau.

Plus récemment, en 2018, le livre On a choppé l’adolescence d’Anne Guillard qui présentait la puberté sous l’angle féminin, a été l’objet d'attaques dans une pétition rassemblant 146 000 signatures. Or ces personnes n’avaient probablement pas lu le livre qui avait été diffusé à quelques milliers d’exemplaires seulement. Mais l’éditeur Milan a préféré retirer l’ouvrage… La censure politique des livres pour enfants est de moins en moins répressive, mais celle de la vox populi, d’internet, des ligues de vertu est de plus en plus efficace. Et c’est là que c’est très dangereux. »

Totémic
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Salon du livre jeunesse

Le livre de Christian Bruel : L'aventure politique du livre jeunesse, Paris, La Fabrique, 2022