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Cinéma : faut-il aller voir "Leila et ses frères" de Saeed Roustaee ? L'avis du Masque et la plume

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Détail de l'affiche de "Leila et ses frères" de Saeed Roustaee avec Taraneh Alidoosti, Navid Mohammadzade...
Détail de l'affiche de "Leila et ses frères" de Saeed Roustaee avec Taraneh Alidoosti, Navid Mohammadzade...
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"Un très grand film qui croque la société iranienne avec talent" ? Ou "Un film trop long, et tellement aveuglé par sa démonstration qu'il en oublie le cinéma" ? Les critiques cinéma de l'émission dominicale de France Inter en ont débattu pour vous aider à vous faire un avis.

La présentation par Jérôme Garcin : "Un règlement de comptes familial sur fond de patriarcat, et un portrait très acéré de l'Iran d'aujourd'hui"

"Leila et ses frères", le troisième long-métrage de l'Iranien Saeed Roustaee, âgé de 32 ans seulement, à qui on doit l'exceptionnelle "Loi de Téhéran", dont le masque, l'été dernier, avait contribué très fortement au succès.

Son nouveau film dure 2 h 50. Il était en sélection officielle au Festival de Cannes où d'ailleurs, il n'a rien reçu. L'histoire, comme le titre l'indique, est celle de la famille de Leila frappée par la crise économique et terriblement endettée.

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Les quatre frères de Leila sont combinards et chômeurs. Elle projette d'acheter avec eux des toilettes publiques pour en faire une boutique. Mais les maigres économies des frères ne suffisent pas.

Et voici que leur père, qui dissimule un trésor de pièces d'or, comme chez Molière, se met en tête de devenir le parrain du clan familial. J'ai appris dans ce film que c'était la plus haute distinction dans la tradition persane… Ce choix paternel marque le début de l'implosion familiale. Ce film n'a rien à voir, sinon le rythme peut-être, avec le polar de "La loi de Téhéran". Ces règlements de comptes familiaux sur fond de patriarcat ont plutôt fait penser au cinéma d'Asghar Farhadi, avec en sous texte un portrait très acéré de l'Iran d'aujourd'hui où le film est censuré et donc interdit."

Charlotte Lipinska : "Un très grand film qui raconte la société iranienne"

La critique de cinéma est désolée que le film n'ait pas été primé : "Que le film soit reparti bredouille de Cannes, est une injustice vraiment incompréhensible. D'autant qu'Asghar Farhadi était membre du jury ! Le film méritait amplement, à mon sens, d'être au palmarès.

7 min

Je suis très impressionnée par l'ampleur du point de vue de Saeed Roustaee qui embrasse toute cette classe moyenne iranienne qui s'appauvrit en ce moment, à travers cette famille. Il arrive à présenter tous les points de vue des protagonistes. Car même si le titre porte Leila au premier plan, je trouve qu'on comprend les motivations d'absolument tous les personnages, père inclus. Et ce, même quand les désirs et les enjeux s'affrontent. Saeed Roustaee nous montre à travers ce dilemme quasi-shakespearien, de quoi faire du petit magot familial, la fracture entre les personnes âgées garantes de la tradition, avec tout ce que ça peut comporter d'orgueil, d'image de respectabilité, et les plus jeunes.

Les enfants d'Ismael sont les adultes, de jeunes actifs pour qui, ces traditions-là n'ont plus lieu d'être, et qui préfèrent travailler pour s'en sortir et essayer d'améliorer leur vie quotidienne. En cela, je trouve le film extrêmement fort.

Au détail de petites scènes, d'une petite phrase, ou par exemple d'un tweet de Trump, on voit à quel point cela a des répercussions immédiates sur la société iranienne, et que cela fait flamber le prix de l'or. On comprend à quel point cette société est en déclin.

Effectivement, le film est un peu long, il faut passer la première heure très bavarde, mais dans la deuxième, la mise en scène est sublime. On pense au "Parrain". Même la musique finale y fait penser. C'est pour moi un très grand film !"

Michel Ciment : "C'est un film complet, magnifique"

Le critique de Positif est d'accord : "J'abonde dans le sens de Charlotte. Sans vouloir diminuer l'originalité du cinéaste parce que c'est un film très fort et très personnel, j'ai pensé à deux types de cinéma auxquels le réalisateur n'a sans doute pas pensé.

D'abord, c'est la grande comédie italienne : cette façon de typer les personnages et la manière de nous définir chacun de ces frères, le père, la fille, la mère, est absolument formidable. Puis, parmi les influences, cela surprendra peut-être les auditeurs : Raoul Walsh. J'ai pensé à l'énergie qu'un film comme "Gentleman Jim". Une sorte de courant électrique qui parcourt le film avec une énergie qui se trouvait déjà dans "La Loi de Téhéran".

Il y a un sens extraordinaire de l'espace qui fait que ce film nous captive malgré sa longueur.

Alors évidemment, la référence au "Parrain" est évidente. Il y a même une scène au début, quand ils enlèvent leurs vêtements pour célébrer la mort d'un cousin.

Mais l'ouverture, est extraordinaire. Il y a trois montages parallèles. Il y a d'abord l'évacuation d'une usine d'une violence incroyable, qui fait penser à "La Loi de Téhéran", où l'un des personnages se retrouve parmi les gens qui ont été expulsés de l'usine. Il y a deuxièmement Leila qui subit un massage. Et puis troisièmement, le patriarche qui veut séduire des gens de sa famille pour obtenir le titre de parrain convoité. Ce montage parallèle est déjà éblouissant.

"Leila et ses frères" est un film qui nous dit beaucoup de choses sur la société iranienne. Il nous parle des sanctions économiques de l'Occident, du malaise du pays, des problèmes sociaux et en même temps psychologiques. Donc c'est un film complet, magnifique."

Jean-Marc Lalanne : "Un film boursouflé, trop démonstratif et extrêmement édifiant"

Le critique cinéma des Inrocks n'a pas aimé : "J'avoue que je n'ai pas eu le courage d'aller le revoir en salle. Je l'ai vu à Cannes ce qui n'est peut-être pas la circonstance idéale pour voir un film de deux à trois heures. J'ai vraiment trouvé le film assez assommant. Je crois qu'il a retiré dix minutes, peut-être que cela change quelque chose, mais je n'ai pas eu le courage d'aller vérifier.

Je trouve "Leila et ses frères" trop démonstratif. Ce film est extrêmement édifiant. Je trouve le personnage central féminin beaucoup trop monolithique. J'ai l'impression que cette durée de trois heures n'apporte rien. Je ne sens pas du tout l'électricité dont parle Michel et le brio de la mise en scène. Je pense qu'il est tellement au service d'un propos qu'il y est presque assujetti. Pour moi, il n'y a pas de respiration de cinéma dans le film.

Je trouvais que "La Loi de Téhéran" ouvrait le cinéma iranien à quelque chose qu'on ne connaissait pas. Alors que là, il revient dans un cinéma social déjà vu en Iran et dans une forme avec trop en tête le festival de cinéma.

Un film un peu boursouflé, qui correspond assez peu à mon goût du cinéma."

Nicolas Schaller : "Leila et ses frères est un excellent film"

Le journaliste à Première explique : "À l'inverse de Jean-Marc, j'avais vu ce film au moment de Cannes. Je m'étais dit qu'il faudrait une vingtaine de minutes de moins. En le revoyant, j'ai compris qu'il n'y avait pas tant besoin que ça de coupe. À l'inverse des films d'Asghar Farhadi où l'on sent les coups de force scénaristiques, surtout dans ces derniers films, il y a dans "Leila et ses frères" à la fois une acidité, une cruauté, une méchanceté assez forte et en même temps une vraie empathie.

Je trouve que le personnage de Leila n'est pas si monolithique que ça. Sur la durée, justement, cette espèce de franchise, de méchanceté parfois, qu'elle en dit long sur la seule manière d'exister dans une société qui ne la voit pas. Je trouve cela assez beau.

Il y a cette parenté avec le cinéma italien avec ce qu'il pouvait faire passer sur la société, l'économie du pays, les rapports familiaux. Et vraiment, Saeed Roustaee en dit beaucoup, de manière assez frontale, et parfois pas très nuancée sur son pays. Mais en même temps, il y a toujours des moments de respiration. C'est un excellent film".

ECOUTER | Le Masque et la plume évoquant "Leila et ses frères"

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