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Cinémas : ce qu'il faut savoir sur la réouverture des salles et l'embouteillage de films

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Le 19 mai, dans environ deux semaines, les salles de cinémas (comme les théâtres et terrasses) pourront rouvrir
Le 19 mai, dans environ deux semaines, les salles de cinémas (comme les théâtres et terrasses) pourront rouvrir
© AFP

Le 19 mai, les salles de cinémas vont rouvrir leurs portes après plus de neuf mois de fermeture, en raison de la pandémie de Covid-19. Entre protocole sanitaire et bousculade des sorties de films, ce déconfinement des salles obscures soulève de nombreuses questions et inquiétudes.

C'est une équation (très) compliquée. Le 19 mai, dans environ deux semaines, les salles de cinémas (comme les théâtres et terrasses) pourront rouvrir, d'après le calendrier dévoilé fin avril par Emmanuel Macron. Ce retour des salles obscures devrait se dérouler selon un protocole sanitaire strict, dont Roselyne Bachelot, la ministre de la Culture, a donné les premiers éléments dans la presse et à l'Assemblée nationale cette semaine. Mais il soulève bon nombre de questions sur l'organisation des salles et ce qu'elles vont pouvoir projeter, alors que 400 films seraient actuellement en attente d'être exploités. 

Quelles sont les conditions sanitaires imposées aux salles de cinémas ?

Même si la ministre espère qu'il aura "une durée de vie extrêmement limitée", un système de jauge devra être mis en place par les professionnels du secteur pour les prochaines semaines. L'accueil des cinéphiles se fera d'abord à 35 % de la capacité d'accueil des locaux, puis à 65 % début juin et enfin, si la situation sanitaire le permet, à 100 % fin juin. En revanche, la vente et consommation de confiserie (et donc de pop corn) y sera interdite tant que les restaurants ne seront pas rouverts en intérieur.

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Les cinémas vont-ils bénéficier d'aides ? 

Oui, à en croire la ministre : le dispositif mis en place à l'automne notamment pour la filière cinéma sera prolongé et adapté, permettant "des fonds de compensation des billetteries pour accompagner cette reprise progressive", a précisé Roselyne Bachelot. 

Combien de films vont-ils sortir le 19 mai ?

Au total, selon notre décompte, un peu plus d'une trentaine de films devraient retrouver les salles obscures dès le 19 mai. Il y a d'abord une dizaine de nouveautés, jamais projetées sur les écrans comme "Mandibules" de Quentin Dupieux ou "Falling" de Viggo Mortensen. 

S'ajoutent une bonne quinzaine de "ressorties", ces films sortis à l'automne et qui n'ont connu que quelques jours de présence sur les écrans ("Adieu les cons" d'Albert Dupontel, "ADN" de Maïwenn ou bien encore "Garçon Chiffon" de Nicolas Maury). Certains d'entre eux ont même déjà été édité en VOD ("Michel-Ange" d’Andrey Konchalovsky, "Sur la route de Compostelle" de Fergus Grady et Noel Smyth ou bien "Poly" de Nicolas Vanier).

S'ajoutent enfin trois "sorties catalogue", des grands classiques, comme "À bout de souffle" de Jean-Luc Godard ou "Dirty Dancing".  

Est-ce trop ?

Plutôt oui, au regard des contraintes sanitaires imposées (jauge à 35 puis 65 %, couvre-feu à 21h dans un premier temps) qui ne permettront pas de programmer autant de séances ou d'accueillir autant de spectateurs que possible pour rentabiliser tous les films. Le problème est aussi que l'on peut quasiment considérer les "ressorties" comme des nouveautés puisque certaines œuvres n'ont connu que deux jours d'exploitation ("Garçon chiffon" de Nicolas Maury et "ADN" de Maïwenn, sortis le 28 octobre). 

D'ailleurs, bien qu'un temps évoquée, l'idée d'une "semaine blanche" réservée uniquement à ces films à peine projetés pour les valoriser n'a pas été retenue. 

Mais en moyenne, en temps normal, on compte "une quinzaine de nouveautés par semaine", indique à France Inter David Baudry, directeur de la programmation pour CGR Cinémas, l'un des principaux exploitants de France (70 cinémas). Et "toutes les semaines il faut faire des choix, c'est notre métier." Ce dernier nuance d'ailleurs : "Tous les films ne sortent pas de la même façon, certains sortent sur 1 000 écrans, d'autres ne sont pas distribuées à plus de quelques copies en France et n'ont donc pas la même place."  

Est-ce normal qu'il y ait autant de films sur les étagères ? 

Oui. Nous sortons d'une période de plus de neuf mois de fermeture pour les cinémas. Or, "dès son montage financier, le producteur et le distributeur d'un film envisagent la meilleure date de sortie, à quelques mois près", précise David Baudry. "Étant donné que ce sont des processus longs, on tourne aujourd'hui les films pour dans trois ans. Donc quand on se retrouve tous à l'arrêt pendant un moment, les films censés sortir sur une période sont bloqués avec l'impératif de les sortir", poursuit-il. 

Et si les plateformes ont accueilli, pendant la période de fermeture, certaines œuvres, ce n'est pas la panacée et il y a "un coût d'immobilisation" du film important, qui peut expliquer l'empressement des distributeurs. Mais pour le programmateur du groupe CGR, c'est une sensation déjà connue des exploitants : selon lui il y a déjà, d'ordinaire, hors période Covid, un nombre très important de films sur le marché. 

A-t-il été envisagé de réguler les sorties ? 

Oui. Il avait été envisagé que les distributeurs français s'accordent sur un calendrier des sorties à partir du 19 mai. Mais la réunion, organisée mercredi soir sous la médiation du Centre national du cinéma (CNC), s'est soldée sur un échec. Certains "gros" distributeurs n’étaient pas présents et les autres ont refusé le principe de ce calendrier. 

"Si personne n'est d'accord, ça se fera selon les règles de la loi de la jungle", craignait mercredi matin sur France Inter Éric Lagesse, le président de Pyramide Distribution, qui a actuellement dix films en attente. 

Quel est le risque pour les prochaines semaines ?

Clairement, que certains films ne trouvent pas leur place. Ou aient une très courte durée de vie. Car après le 19 mai, l'embouteillage continue, particulièrement en juin (16 et 23 juin notamment) et jusqu'à début juillet. En effet, beaucoup de distributeurs semblent ne pas vouloir prendre le risque d'étaler les nouveaux films sur l'été. 

Mais avec de nouvelles sorties chaque semaine, ce sont de nouveaux films à intégrer à la programmation et, c'est mathématique, il n'y aura pas de place pour tout le monde. Certains devront voir leur diffusion restreinte voire interrompue. Selon Éric Lagesse, de Pyramide Distribution, le marché pourrait même rester aussi concurrentiel "pendant au moins un an"

Tous les films vont trouver une place. Seulement elle sera plus ou moins importantes selon les films..." – David Baudry, directeur de la programmation de CGR

"Dans les villes où j'ai beaucoup de salles, je vais sortir tous ceux que j'avais à l'affiche avant la fermeture et tous ceux qu'on voudra bien me donner. Là où je n'ai que quelques écrans, je ne vais peut-être pas tout sortir, on va regarder le potentiel du film...", concède David Baudry. 

Il y a aussi un équilibre à trouver entre les différentes salles d'une même ville. Car la question de la rentabilité prend une place évidente : déjà avant le Covid, dans certains multiplex, un tiers des séances ne réunissaient pas plus de trois spectateurs. Cela pose enfin question du principe du marché des films, "flux et reflux" entre distributeurs et exploitants, dans lequel les films ne vivent régulièrement pas plus de deux ou trois semaines.  

Certains films risquent-ils de rester sur le carreau ? 

Oui, si certains films, qui sortent le 19 mai, sont peu projetés et rencontrent peu de succès, le risque est qu'on ne leur laisse pas le temps de s'installer et de trouver un public, parce qu'il faudra déjà les remplacer par des nouveautés. 

"On risque d'être dans une surenchère de propositions !", regrette Patrick Ortega, directeur du "Club", l'un des trois cinémas labellisé "Art et essai" à Grenoble. "Il y a aussi a l'attitude du spectateur : ce n'est pas parce qu'on propose un film, qu'il vient. Ça risque d'être une guerre de communication !" 

Y'a-t-il un danger particulier pour les productions "Art et essai" ?

Pas pour toutes. En effet, des films comme "Nomadland", plusieurs fois oscarisé, sont classés "Art et essai" et ne devraient pas connaître de difficultés d'exploitation. "En revanche, il y a des films beaucoup plus fragiles, mais qui sont d'un très grand intérêt, qui ont souvent besoin de temps pour s'installer et, malheureusement, ce temps va manquer avec la frénésie des sorties", explique Patrick Ortega. Et si une salle fait un pari sur un film, en le maintenant à l'affiche, elle empêche d'autres de sortir. 

De même, le directeur du cinéma grenoblois souligne que les films les plus porteurs, qui pourraient être projetés dans les salles "Art et essai", risquent d'essayer de s'imposer et de phagocyter le nombre d'écrans.  

"C'est une équation sans solution, où quelque soit le choix, même le plus courageux qu'on fasse, c'est une période très difficile pour les films les plus fragiles." – Patrick Ortega, directeur de cinémas à Grenoble

"L'exposition des films va avoir lieu", estime Patrick Ortega. "Mais le temps de réaction du spectateur et la fréquentation des salles vont-ils permettre de garder ces films à l'affiche pour que les spectateurs réagissent ?", s'interroge-t-il. Rien n'est moins sûr...