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Cinq ans après l'adoption de la loi contre la prostitution, "les réseaux se sont adaptés", juge une enquêtrice

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Avant 2016, plus de la moitié de la prostitution était une 'une prostitution de voie publique'. Depuis le rapport s'est inversé
Avant 2016, plus de la moitié de la prostitution était une 'une prostitution de voie publique'. Depuis le rapport s'est inversé
© AFP - Geoffroy van der Hasselt

Cinq ans après l'adoption de la loi contre le système prostitutionnel, Elvire Arrighi, cheffe de l'Office central de répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), note une adaptation des réseaux aux nouvelles contraintes, ainsi qu'une "ubérisation" de la prostitution.

Adoptée il y a cinq ans, la loi contre le système prostitutionnel insistait sur le statut de victimes des prostituées et comprenait trois dispositions phares : la pénalisation des clients – les prostituées ne pouvaient plus être poursuivies pour racolage passif – et la mise en place d'un parcours de sortie de la prostitution. Bilan de ces cinq années avec Elvire Arrighi, cheffe de l'Office central de répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), invitée, ce mardi 13 avril, du 13-14 de France Inter.

FRANCE INTER : Cinq ans après l'adoption de cette loi, quel en est le bilan ? Y a-t-il moins de clients ? 

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ELVIRE ARRIGHI : "La direction centrale de la police judiciaire ne constate absolument pas une baisse des clients de la prostitution,  puisque nous recensons, depuis la sortie de la loi, un nombre stable de clients verbalisés : autour de 1.300 par an. C'est sûr que cette statistique reflète plutôt l'activité policière. Néanmoins, ce qui est extrêmement parlant, est de constater que le nombre de victimes identifiées dans les enquêtes de police judiciaire, est stable et absolument pas en recul. Nous sommes autour de 900 victimes chaque année, de manière constante. En 2020, nous avons démantelé environ 53 réseaux de proxénétisme et de traite. Et donc, il est important de souligner que cette activité perdure et que la problématique reste entière.

Cependant, la loi a vraiment changé le fait que les réseaux de prostitution se sont adaptés à cette nouvelle contrainte.  (c'est à dire que la mise en relation entre le client et la victime se faisait dans l'espace public), aujourd'hui, cette tendance est complètement inversée. Ce n'est pas seulement du fait de la loi, mais nous avons quand même environ 90% de la prostitution qui est une prostitution dite 'logée', c'est à dire qui se fait soit en appartement, soit en hôtel avec une mise en relation, soit par téléphone, soit par Internet, ce qui fait qu'effectivement, les réseaux et leurs victimes sont devenus beaucoup plus difficiles à atteindre pour les victimes à protéger." 

Vous parlez d'Uberisation de la prostitution. Qu'est-ce que cela signifie ? 

"La prostitution, comme toute notre société, a connu une vraie tendance à se dématérialiser de manière accélérée, tendance probablement également accélérée par la pandémie de Covid que nous avons connue. Toutes les étapes de la prostitution qui sont dématérialisées, à commencer par le recrutement des victimes, se fait de plus en plus par le biais des réseaux sociaux. Ensuite, nous avons la publication des annonces à l'intention des clients, qui est souvent faite par les proxénètes eux-mêmes, sur des sites dédiés ou spécialisés. La troisième étape est la mise en relation entre le client et la victime. Cette prise de rendez-vous se fait par SMS, et, derrière les SMS, c'est souvent le proxénète lui-même qui se charge du standard et de l'agenda de la victime, et qui gère parfois des dizaines de lignes. Le client croit échanger à tort avec la prostituée qu'il souhaite rencontrer. Ensuite, nous avons la location de la chambre d'hôtel ou de l'appartement de courte durée, qui se fait également par l'intermédiaire de plateformes sur Internet. Et puis, la dernière étape est sans doute la plus sordide : celle du contrôle de la victime par son proxénète. L'emprise étant extrêmement forte, par l'intermédiaire des réseaux sociaux et des divers contacts téléphoniques qu'ils peuvent avoir."

Les réseaux sont pour la plupart à l'étranger. Se développent-ils en France ? 

"Oui, c'est une particularité de ces dernières années et l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains participe, à ce titre, à un groupe de travail important qui devrait rendre ses conclusions à la fin du mois de juin. En fait, la prostitution française avait quasiment disparu du paysage à la fin du XXe siècle. Et là, depuis quatre ou cinq ans, on la voit ré-émerger par le biais de ce que l'on appelle le "proxénétisme de cité". Ce sont les auteurs qui sont issus de quartiers difficiles, des petits ou moyens délinquants multirécidivistes, qui se mettent à devenir des proxénètes d'opportunité et à vendre leurs cousines à leurs amies ou leurs petites amies, souvent des Françaises qui sont mineures. Elles représentent aujourd'hui plus du quart des victimes de proxénétisme."